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La Roue du Temps, Tome 19 : Le carrefour des ombres de
Robert Jordan
Lueurs du dessin
Rodel Ituralde détestait attendre, tout en sachant que c'était l'essentiel du métier de soldat. Attendre la prochaine bataille, attendre un mouvement de l'ennemi, attendre un faux pas. Il observait la forêt hivernale, immobile comme un arbre. Le soleil, à mi-chemin de son zénith, ne diffusait aucune chaleur. Son haleine se condensait en un nuage de buée blanche devant son visage, gelant sa moustache soigneusement taillée et la fourrure de renard noir bordant sa capuche. Il se félicitait que son casque soit suspendu au pommeau de sa selle. Son plastron concentrait le froid et l'irradiait à travers sa tunique et toutes les couches de laine, de soie et de lin au-dessous. Même la selle de Flèche était froide. Le casque lui aurait brouillé la cervelle.
L'hiver avait été tardif en Arad Doman, mais avait sévi de plus belle ensuite. La canicule s'était anormalement attardée jusqu'en automne. On s'était retrouvé au cœur de l'hiver en moins d'un mois. Les feuilles qui avaient survécu à la longue sécheresse estivale avaient gelé avant d'avoir le temps de changer de couleur. Maintenant, elles scintillaient au soleil matinal comme d'étranges émeraudes couvertes de givre. De temps en temps, les chevaux de la vingtaine d'hommes d'armes qui l'entouraient tapaient du pied dans la neige montant jusqu'aux genoux. La chevauchée avait été longue pour arriver jusque-là, mais ils devaient continuer, vaille que vaille. Dans le ciel, des nuages noirs roulaient vers le nord. Il n'avait pas besoin de son spécialiste météo pour savoir que la température s'effondrerait avant la nuit. Il faudrait trouver un abri d'ici là.
— Moins rigoureux que l'avant-dernier hiver, n'est-ce pas, Seigneur ? dit doucement Jaalam.
Le jeune et grand officier avait le don de lire dans les pensées d'Ituralde, et il parlait de façon que les autres l'entendent.
— Pourtant, je suppose que certains rêvent d'un bon vin chaud. Pas ceux de notre groupe, bien sûr. Ils sont remarquablement sobres. Ils boivent tous du thé, je crois. Du thé froid. S'ils avaient quelques badines de bouleau, je crois qu'ils se déshabilleraient pour se rouler dans la neige.
— Ils devront rester habillés pour le moment, dit Ituralde avec ironie. Mais ils auront peut-être du thé froid ce soir, avec un peu de chance.
Sa remarque provoqua quelques gloussements discrets. Il avait soigneusement choisi ses hommes parmi ceux qui savaient se montrer les moins bruyants en de telles circonstances.
Lui-même n'aurait pas craché sur une bonne tasse de vin chaud aux épices, ou même de thé. Mais depuis bien longtemps, les marchands n'en apportaient plus en Arad Doman. Les convois de marchands venus de l'étranger ne s'aventuraient plus au-delà de la frontière de la Saldaea et les nouvelles du monde extérieur – pour autant qu'elles ne soient pas de simples rumeurs – lui parvenaient avec un tel retard qu'elles lui semblaient aussi éculées que la selle de sa monture. Mais qu'importe. S'il était vrai que la Tour Blanche était en proie à de graves dissensions internes, ou que des hommes capables de canaliser étaient appelés à Caemlyn… eh bien, le monde devrait se passer de Rodel Ituralde jusqu'à ce que l'Arad Doman soit réunifié. Une fois de plus, il repassa mentalement les ordres qu'il avait envoyés, par l'intermédiaire de ses messagers les plus rapides, à tous les nobles fidèles au Roi. Bien que ceux-ci soient divisés par des querelles de famille et des brouilles ancestrales, ils partageaient la même ligne de conduite : ils rassembleraient leurs armées et se mettraient en branle quand le Loup en donnerait l'ordre, tant qu'il conserverait la faveur du Roi. Sur son ordre, ils iraient même jusqu'à se replier et bivouaquer dans les montagnes. Certes, ils regimberaient, et certains maudiraient son nom, mais ils obéiraient. Ils savaient que le Loup gagnait les batailles. Le Petit Loup, l'appelaient-ils quand ils croyaient qu'il n'entendait pas, mais peu lui importait qu'ils fassent allusion à sa taille – enfin, relativement peu – pourvu qu'ils se mettent en marche quand il le déciderait.
Bientôt, ils repartiraient à marche forcée, pour tendre un piège qui ne se déclencherait pas avant des mois. Il prenait un risque à long terme. Trop souvent, les plans sophistiqués avaient tendance à se désintégrer, et le sien présentait de multiples ramifications. Tout pouvait échouer avant même de commencer si l'appât lui faisait défaut. Ou si un de ses hommes ne respectait pas son ordre d'éviter les courriers du Roi. Mais connaissant tous ses raisons, même les plus conventionnels les partageaient, bien qu'ils soient peu enclins à en parler. Lui-même s'était montré plutôt absent, insaisissable comme le vent depuis qu'il avait reçu le dernier commandement d'Alsalam, un papier qu'il gardait coincé dans sa manche, plié au-dessus de la dentelle claire qui retombait sur le dos d'acier de son gantelet. Il lui restait une dernière chance, toute petite, de sauver l'Arad Doman. Peut-être même de sauver Alsalam de lui-même, avant que le Conseil des Marchands ne décide de mettre à sa place un autre homme sur le trône. Il avait été un bon souverain pendant plus de vingt ans. La Lumière fasse qu'il le redevienne.
Un bruyant craquement venant du sud lui fit porter la main à la poignée de sa longue épée. Il y eut des crissements de cuir sur le métal, quand les autres bougèrent leurs lames dans les fourreaux. Partout ailleurs, c'était le silence. La forêt était immobile comme un tombeau gelé. Ce n'était qu'une branche qui avait rompu sous le poids de la neige. Au bout d'un moment, il relâcha la tension – si tant est qu'il puisse se détendre depuis que des rumeurs racontaient que le Dragon Réincarné était apparu dans le ciel de Falme. Vraies ou fausses, quoi qu'il en soit, ces histoires avaient enflammé l'Arad Doman.
Ituralde était certain qu'il aurait pu éteindre cet incendie s'il avait eu les mains libres. Cette conviction n'avait rien d'une vantardise. Il connaissait ses grandes qualités de guerrier. Mais depuis que le Conseil avait décidé que le Roi serait plus en sécurité en le faisant sortir clandestinement de Bandar Eban, Alsalam semblait s'être mis en tête qu'il était la réincarnation d'Artur Aile-de-Faucon. Depuis, il avait apposé sa signature et son sceau sur des douzaines d'ordres de bataille, émanant d'une retraite secrète où le Conseil le cachait. Une retraite dont Ituralde lui-même ignorait la localisation. Toutes les femmes du Conseil qu'il avait interrogées à ce sujet étaient restées évasives, prétendant avec force qu'elles ne savaient pas où se trouvait Alsalam. Ce qui était ridicule, bien sûr. Bien qu'Ituralde ait toujours pensé que les Maisons marchandes interféraient trop dans les affaires, il aurait souhaité désormais qu'elles interviennent. Leur passivité à ce sujet restait un mystère, car un Roi qui nuisait au commerce ne restait pas longtemps sur le trône.
En outre, même si lui-même était fidèle à ses serments – Alsalam était non seulement le roi, mais aussi un ami –, les ordres qu'envoyait le Roi n'auraient pas pu être mieux rédigés pour créer le chaos. Et ils ne pouvaient pas être ignorés. Alsalam était le Roi. Ainsi, informé par ses espions qu'un grand rassemblement de Fidèles du Dragon se préparait, Alsalam avait ordonné à Ituralde de marcher vers le nord aussi vite que possible, puis, dix jours plus tard, une fois l'ennemi en vue, de prendre la direction du sud vers un autre rassemblement qui ne s'était jamais matérialisé. Plus tard, on lui avait demandé de concentrer ses forces sur la défense de Bandar Eban, alors qu'une attaque sur trois fronts aurait été radicale, puis de les diviser, alors qu'un coup de marteau aurait eu le même résultat. Ensuite, il avait reçu l'ordre de ravager le terrain déserté par les Fidèles du Dragon, et de s'éloigner du lieu où il savait qu'ils campaient. Pis encore, les ordres d'Alsalam avaient souvent été transmis directement aux Seigneurs puissants qui étaient censés se battre sous la bannière d'Ituralde, envoyant Machir dans une direction, Teacal dans une autre, Rahman dans une troisième. À quatre reprises, les armées s'étaient entretuées, de nuit, sur ordre du Roi, pensant avoir affaire à l'ennemi. Pendant ce temps-là, les Fidèles du Dragon croissaient en nombre et prenaient de l'assurance. Certes, Ituralde avait remporté des victoires – à Solanje et à Maseen, au lac Somal et à Kandelmar et les Seigneurs de Katar avaient appris à ne pas vendre les produits de leurs mines et de leurs forges aux ennemis de l'Arad Doman – mais chaque fois, les ordres d'Alsalam avaient tout anéanti.
Cette fois pourtant, c'était différent. D'abord parce que la messagère de ce dernier ordre, Dame Tuva, avait été assassinée par un Homme Gris pour l'empêcher de l'atteindre. Ensuite pourquoi l'Ombre craignait-elle plus particulièrement cet ordre que les précédents ? Ituralde n'avait pas de réponse à cette question mais voyait dans ce mystère une raison supplémentaire pour l'exécuter le plus rapidement possible. Avant qu'Alsalam n'en envoie un autre. Enfin, cet ordre ouvrait de nombreuses possibilités, auxquelles il avait bien réfléchi. Mais tout commençait ici et maintenant. Quand il ne restait que d'infimes chances de victoires, il fallait les saisir.
Le cri strident d'un geai des neiges retentit au loin, puis un deuxième et un troisième. Les mains en porte-voix autour de la bouche, Ituralde reproduisit les trois appels rauques. Quelques instants plus tard, un hongre pommelé hirsute sortit du couvert des arbres, son cavalier enveloppé dans une cape blanche rayée de noir. L'homme et sa monture auraient été difficiles à repérer dans la forêt enneigée s'ils étaient restés immobiles. Le cavalier s'arrêta près d'Ituralde. Trapu, il ne portait qu'une seule épée à lame courte, et, suspendus à sa selle, un arc dans son étui et un carquois.
— On dirait qu'ils sont tous là, Seigneur, dit-il de sa voix perpétuellement enrouée, rabattant sa capuche en arrière.
Dans sa jeunesse, pour quel
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La Roue du Temps, Tome 4 : La Bannière du Dragon de
Robert Jordan
Thom le laissa s'affaler en avant, dégageant la porte, et resta un instant immobile avant de se pencher avec lassitude pour récupérer ses couteaux. La porte se rabattit bruyamment et il se retourna d'un seul mouvement, l'expression féroce.
Zéra se rejeta en arrière, la main à la gorge, le regardant avec stupeur. "Cette étourdie d'Ella vient juste de m'avertir que deux hommes de Barthanes avaient demandé à te voir, hier soir, expliqua-t-elle d'une voix mal assurée, et après ce que j'ai appris ce matin... Je croyais que tu avais dit ne plus jouer au Grand Jeu.
- Ils m'ont trouvé", dit-il avec lassitude.
Les yeux de Zéra qui le dévisageait s’abaissèrent et se dilatèrent en apercevant les cadavres des deux hommes.
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La Roue du Temps, Tome 13 : Une couronne d'épées de
Robert Jordan
D'abord, Perrin ne regarda pas vers le bas de la pente où il devait se diriger, où il aurait dû aller avec Rand ce matin. Il resta immobile sur sa selle, à la limite du cercle des chariots, et balaya le paysage du regard, bien que ce qu'il vit lui donnât envie de vomir. C'était comme recevoir un coup de marteau dans le ventre.
Un coup de marteau. À l'est, dix-neuf tombes fraîches en haut d'une colline trapue ; dix-neuf hommes des Deux Rivières qui ne reverraient pas leur foyer. Un forgeron voyait rarement les gens mourir à cause de ses décisions. Au moins, ces hommes des Deux Rivières avaient obéi à ses ordres. Sinon, il y aurait eu encore plus de tombes. Coup de marteau. Des rectangles de terre fraîchement retournée couvraient la pente voisine, près d'une centaine de Mayeners et encore plus de Cairhienins, venus aux Sources de Dumai pour mourir. Peu importaient les causes et les raisons ; ils avaient suivi Perrin Aybara. Coup de marteau. Sur la pente ouest, les tombes se touchaient, peut-être un millier ou plus. Un millier d'Aiels, enterrés debout pour faire face à chaque lever de soleil. Un millier. Dont des Vierges. Les hommes lui nouaient l'estomac ; les femmes lui donnaient envie de s'asseoir et de pleurer. Il tenta de se dire qu'ils avaient tous choisi d'être là, qu'ils devaient être là. Les deux s'avéraient, mais il avait donné les ordres, et cela le rendait responsable de ces tombes. Pas Rand ; pas les Aes Sedai ; lui.
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La Roue du Temps, Tome 18 : Trahisons de
Robert Jordan
Il y avait plus de deux lieues de marche pour retourner à la cité, à travers de basses collines, ce qui permit à Mat d'évacuer la douleur à sa jambe mais elle revint au sommet d'une éminence dominant Ebou Dar, avec ses murailles blanches d'une épaisseur extravagante qu'aucune catapulte n'avait jamais pu abattre. À l'intérieur de la cité, blanche elle aussi, un dôme aux rayures multicolores culminait par endroits. Les édifices blanchis à la chaux, les flèches et les tours blanches, les palais blancs scintillaient même en hiver quand le temps était gris. Ici et là, le sommet d'une tour avait été arraché, ou un espace vide entre deux maisons marquait l'emplacement d'un édifice détruit. Mais dans l'ensemble, la conquête des Seanchans avait causé peu de dégâts. Ils avaient été trop rapides, trop forts, et avaient contrôlé la cité avant que les habitants aient pu organiser de petits îlots de résistance.
Curieusement, le commerce, florissant à cette époque de l'année, n'avait pratiquement pas diminué. Les Seanchans l'encourageaient, même si les marchands et les capitaines de navires devaient jurer d'obéir aux Avant-Courriers, attendre le Retour, et servir Ceux-Qui-Reviennent-au-Foyer. En pratique, cela signifiait continuer à vivre comme d'habitude. Peu de gens protestaient. L'immense port était plus encombré de vaisseaux chaque fois que Mat y allait. Cet après-midi, Mat eut l'impression qu'il pourrait le traverser à pied sec jusqu'au Rahad, le quartier mal famé qu'il aurait aimé ne plus revoir. Quand Mat avait retrouvé l'usage de ses jambes, il allait souvent au port pour regarder. Non pas les vaisseaux aux voiles nervurées, ou ceux du Peuple de la Mer, dont les Seanchans changeaient les gréements et les équipages, mais les navires battant pavillon orné de l'Abeille d'Or d'Illian, de l'Épée et la Main d'Arad Doman, ou des Croissants de Tear. Il n'y allait plus. Aujourd'hui, il jeta à peine un coup d'œil vers la rade. Ces dés tournoyant dans sa tête grondaient comme le tonnerre. Quoi qu'il arrivât, il doutait fort que ça lui plaise.
En un flot ininterrompu, la circulation s'effectuait par la grande porte voûtée, quelques piétons se frayant à grand-peine un chemin dans le sens inverse. Une large colonne de chariots et de chars à bœufs qui s'étirait jusqu'au sommet de l'éminence attendait pour entrer. Tous ceux qui sortaient à cheval étaient des Seanchans, certains aussi noirs que le Peuple de la Mer, ou aussi pâles que des Cairhienins, mais ils se distinguaient par autre chose que leur monture. Certains hommes portaient des chausses volumineuses et des tuniques très ajustées à haut col qui enserrait étroitement leur cou jusqu'au menton, avec, sur le devant, des rangées de petits boutons métalliques brillants, et d'autres, de larges tuniques presque aussi longues que des robes de femme couvertes de broderies. Ils étaient du Sang, comme les femmes aux robes d'équitation de coupe bizarre, qui semblaient faites de plis étroits, avec des jupes divisées exposant des bottes multicolores, et des manches larges tombant jusqu'à leurs pieds passés dans les étriers. Quelques-unes portaient un voile leur cachant tout le visage excepté les yeux. Mais la plupart des cavaliers étaient en armures à plates chevauchantes, peintes de couleurs éclatantes. Certains soldats étaient des femmes, quoiqu'il fût difficile de les distinguer des hommes avec leurs casques ressemblant à des têtes d'insectes monstrueux. Mais aucun ne portait l'uniforme noir et rouge de la Garde de la Mort. Même les autres Seanchans semblaient nerveux en leur présence, et c'était une justification suffisante pour que Mat fasse toujours un grand détour pour les éviter.
Quoi qu'il en soit, aucun Seanchan ne prêta la moindre attention à trois hommes et à un enfant qui se dirigeaient vers la cité le long de l'interminable file de chariots et de charrettes. Ils marchaient lentement. Olver sautillait. La jambe de Mat déterminait le rythme de leur avance, mais il s'efforçait de leur cacher à quel point il s'appuyait sur son bâton. En général, les dés annonçaient des incidents auxquels il parvenait à survivre d'un cheveu, comme des batailles, ou une maison s'effondrant sur sa tête. Tylin. Il redoutait ce qui se passerait cette fois, quand les dés s'arrêteraient.
Sur presque tous les chariots et charrettes qui quittaient la cité, un Seanchan était assis sur le siège du cocher ou marchait à côté, en tenue plus ordinaire que les cavaliers. Ceux qui attendaient pour entrer étaient presque tous d'Ebou Dar ou de la région environnante. C'était des hommes en longs gilets, des femmes aux jupes relevées et cousues d'un côté pour découvrir une jambe gainée d'un bas ou des jupons aux couleurs vives, leurs chariots comme leurs charrettes tirés par des bœufs. Quelques étrangers étaient disséminés dans la colonne, des marchands conduisant un petit train de chariots tirés par des chevaux. Ici, le commerce hivernal était plus animé que plus haut dans le Nord où les marchands devaient affronter des routes enneigées, et dont certains venaient de loin. Une robuste Domanie, un grain de beauté sur sa joue cuivrée, conduisant le premier de quatre chariots, resserra autour d'elle sa cape fleurie et fronça les sourcils sur un homme, à cinq chariots plus loin dans la file. Il s'agissait d'un gros individu dissimulant de longues moustaches épaisses derrière un voile tarabonais, et assis à côté du cocher. Un concurrent, sans aucun doute. Une svelte Kandorie, une grosse perle à l'oreille gauche et des chaînes d'argent qui lui barraient la poitrine, attendait avec calme, une main sur le pommeau de sa selle, apparemment sans se douter que son hongre gris et l'attelage de son chariot seraient réquisitionnés pour la loterie une fois dans la cité. Un cheval sur cinq était confisqué aux indigènes, et, pour ne pas décourager le commerce, un sur dix aux étrangers. Payés, bien sûr, et à un prix raisonnable en temps normal, mais loin de ce qu'ils valaient sur le marché étant donné la demande actuelle. Mat avait toujours l'œil pour les chevaux, même quand il n'y pensait qu'à moitié. Un gros Cairhienin, en vêtements aussi minables que ceux de ses cochers, beuglait à cause de l'attente, et laissait sa belle jument alezane piaffer nerveusement. Elle serait attribuée à un officier, très probablement. Qu'arriverait-il quand les dés s'immobiliseraient ?
Les grandes portes voûtées donnant accès à la cité étaient surveillées par des gardes, mais sans doute seuls les Seanchans les reconnaissaient pour tels. Des sul'dams en robe bleue à panneaux rayés d'éclairs circulaient dans la foule avec leurs damanes vêtues de gris au bout de leur a'dam d'argent. Une seule de ces paires aurait suffi à contenir n'importe quel problème, sauf une attaque en règle, et encore, mais ce n'était pas la vraie raison de leur présence. Dans les jours qui avaient suivi la chute d'Ebou Dar, alors qu'il était encore cloué au lit, elles avaient sillonné la ville à la recherche de femmes qu'elles appelaient des Marath'damanes, et maintenant, elles veillaient à ce qu'aucune n'y entre. Chaque sul'dam portait une laisse supplémentaire enroulée à l'épaule, si besoin était. Deux par deux, elles patrouillaient aussi sur les quais, visitant tous les vaisseaux qui abordaient.
À côté de la grande porte voûtée, une longue plateforme exposait, au bout de piques de vingt pieds de haut, les têtes enduites de goudron, mais encore reconnaissables, de douze hommes et deux femmes qui avaient eu des ennuis avec la justice seanchane. Au-dessus flottait le symbole de cette justice, une hache de bourreau au manche gainé de corde blanche avec des nœuds compliqués. Sous chaque tête, un placard annonçait la nature du crime qui l'avait amenée là, meurtre ou viol, vol avec voies de fait, attaque d'un membre du Sang. Des délits moins graves étaient punis d'une amende ou d'une flagellation, ou de la condition de da'covale. La justice était impartiale. Aucun membre du Sang ne faisait partie de cet étalage — l'un d'eux ayant mérité d'être exécuté serait renvoyé au Seanchan ou étranglé avec la corde blanche — mais trois de ces têtes avaient appartenu à des Seanchans, et le poids de la justice tombait aussi bien sur les grands que sur les petits. Deux placards annonçant la rébellion pendaient sous la tête de la femme qui avait été Maîtresse-des-Vaisseaux des Atha'ans Miere et sous celle de son Maître-à-l'Épée.
Mat avait franchi cette porte si souvent qu'il y fit à peine attention. Olver sautillait en chantant une chanson rythmée. Thom et Beslan marchaient côte à côte, tête contre tête, et Mat saisit une fois les mots « affaire risquée » prononcés par Thom à voix basse, mais il ne s'intéressait pas à leur conversation. Puis ils empruntèrent le long tunnel obscur qui traversait l'épaisseur de la muraille, et même s'il avait voulu prêter l'oreille, le roulement des chariots aurait rendu toute écoute impossible. Longeant les murs, bien à l'écart des roues des chariots, Thom et Beslan avançaient, poursuivant leur conversation à voix basse, Olver sur les talons. Quand Mat émergea de nouveau à la lumière, il se cogna contre le dos de Thom avant de réaliser qu'ils s'étaient tous arrêtés pile à côté de l'entrée du tunnel. Sur le point de lancer une remarque caustique, il vit brusquement ce qu'ils regardaient fixement. Les piétons, qui poussaient derrière lui pour sortir, les forcèrent à se rabattre sur le côté. Lui, il continua à regarder.
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La Roue du Temps, Tome 20 : Secrets de
Robert Jordan
Pourquoi les hommes se précipitent-ils toujours pour tuer ou se faire tuer ?
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La Roue du Temps, Tome 16 : Alliances de
Robert Jordan
Graendal regretta qu'il n'y ait pas un simple transcripteur parmi les objets qu'elle avait rapportés de l'Illian après la mort de Sammael. Cette Ère était le plus souvent effrayante, primitive et inconfortable. Mais certaines choses lui convenaient. Dans une cage en bambou de l'autre côté de la pièce, une centaine d'oiseaux au plumage multicolore chantaient mélodieusement, presque aussi beaux dans leurs volettements chamarrés que ses deux serviteurs en robes transparentes qui attendaient de chaque côté de la porte, le regard fixé sur elle, impatients de la servir. Même si les lanternes n'éclairaient pas autant que les boules fluorescentes, elles donnaient un éclat barbare aux dorures en écailles de poisson du plafond. Bien qu'elle eût préféré prononcer les mots de vive voix, les coucher finalement sur le papier lui procurait un plaisir semblable à celui qu'elle ressentait en dessinant. Les caractères de cette Ère étaient assez simples, et le style facile à imiter.
Paraphant avec panache - sans utiliser son vrai nom, bien sûr - elle sécha l'encre avec du sable, plia l'épaisse feuille de papier et la scella d'un des sceaux de diverses tailles alignés sur sa table de travail. La Main et l'Épée de l'Arad Doman imprimés sur un cercle irrégulier de cire vert et bleu.
— Apportez cela au Seigneur Ituralde, dit-elle. Faites diligence et ne lui parlez pas de ce que je vous ai dit.
— Aussi vite qu'un cheval pourra me porter, ma Dame. Nazran s'inclina en prenant la lettre, caressant d'un doigt une fine moustache noire surmontant un sourire charmeur. Carré et très hâlé, en tunique bleue bien coupée, il était beau ; mais pas tout à fait assez.
— J'ai reçu cela de Dame Tuva, qui est morte de ses blessures après m'avoir confié qu'elle était coursier pour le compte d'Alsalam et avait été attachée à un Homme Gris.
— Assurez-vous qu'il y a du sang humain dessus, l'admonesta-t-elle.
Elle doutait fort que quiconque fût capable de distinguer du sang humain d'un autre, mais elle avait eu trop de surprises pour prendre un risque inutile.
— Suffisamment pour que ce soit réaliste, sans pour autant gâcher mon écriture.
Il s'inclina une fois de plus, ses yeux s'attardant chaleureusement sur elle. Dès qu'il se redressa, il se hâta vers la porte, ses bottes claquant sur les dalles de marbre jaune. Il ne remarqua pas les domestiques dont les yeux ardents étaient rivés sur elle, ou il feignit de ne pas les voir, bien qu'il ait été autrefois l'ami du jeune homme. Il n'avait fallu qu'une touche de Compulsion pour que Nazran devienne aussi soumis qu'eux, sans parler de l'espoir de jouir encore de ses charmes. Elle rit doucement. Enfin, il croyait en avoir joui. S'il avait été juste un peu plus beau, cela aurait été possible. Dans ce cas-là, il aurait été totalement inutile pour d'autres activités. Il épuiserait son cheval jusqu'à ce que mort s'ensuive pour arriver jusqu'à Ituralde, et si ce message, apporté par un proche cousin d'Alsalam, émanant du Roi lui-même, et que des Hommes Gris cherchaient à intercepter, ne satisfaisait pas l'ordre du Grand Seigneur d'accroître le chaos partout, c'est que rien ne le satisferait à part le malefeu. Et cela servirait ses fins du même coup. Ses propres fins. La main de Graendal s'empara du seul anneau sur la table qui n'était pas un sceau, une simple bande en or qui n'allait qu'à son petit doigt. Ç'avait été une bonne surprise que de trouver un angreal à sa taille parmi les affaires de Sammael alors que al'Thor et ses chiots qui se donnaient le nom d'Asha'man, entraient et sortaient sans discontinuer des appartements de Sammael dans le Grand Palais du Conseil. Ils les avaient vidés de tout ce qu'elle n'avait pas pris. Ces chiots étaient tous dangereux, surtout al'Thor. Et elle ne voulait pas que quiconque pût établir le moindre rapport entre elle et Sammael. Pourtant, elle devait accélérer le rythme de réalisation de ses propres plans, et s'éloigner du désastre de Sammael.
Brusquement, une fente verticale argentée apparut à l'autre bout de la pièce, scintillant sur les tentures murales suspendues entre les lourds miroirs dorés, puis un carillon cristallin résonna. Surprise, elle haussa les sourcils. Quelqu'un se rappelait les politesses d'une autre Ère, semblait-il. Se levant, elle enfila en force l'anneau d'or à son petit doigt, tout contre une bague en rubis, et embrassa la saidar par son intermédiaire, avant de canaliser la toile qui ferait retentir un carillon si quiconque voulait ouvrir un portail. L'angreal n'ajoutait pas grand-chose à sa puissance, pourtant, quiconque pensait connaître sa force subirait un choc.
Le portail s'ouvrit. Deux femmes, en robes de soie noir et rouge presque identiques, le franchirent prudemment. Moghedien avança lentement, ses yeux noirs à l'affût des pièges, lissant de la main ses larges jupes, mais en retenant la saidar. Graendal continua à embrasser la Source, elle aussi. La compagne de Moghedien, une jeune femme petite aux longs cheveux argent et aux yeux d'un bleu éclatant, jeta à peine un coup d'œil en direction de Graendal. À son maintien, on aurait pu la prendre pour une Première Conseillère contrainte de supporter la compagnie de modestes paysans, et bien décidée à ignorer leur présence. Quelle sotte fille d'imiter l'Araignée ! Le rouge et le noir ne convenaient pas à son teint, et elle aurait dû mettre davantage en valeur son opulente poitrine.
— Graendal, je vous présente Cyndane, dit Moghedien. Nous sommes... nous travaillons ensemble.
Elle ne sourit pas en présentant la jeune femme hautaine, à l'inverse de Graendal. Joli nom pour une fille plus que jolie, mais quel caprice du destin avait poussé une mère de cette époque à donner à sa fille un nom signifiant « Dernière Chance » ? Le visage de Cyndane demeurait lisse et froid, mais ses yeux flamboyaient. On aurait dit une magnifique poupée sculptée dans la glace, dissimulant des feux intérieurs. Il semblait qu'elle connût le sens de son nom et qu'elle ne l'aimât pas.
— Qu'est-ce qui vous amène, vous et votre amie, Moghedien ? demanda Graendal.
L'Araignée était bien la dernière personne qu'elle s'attendait à voir sortir de l'ombre.
— Ne craignez pas de parler devant mes domestiques.
Elle fit un geste, et les deux serviteurs qui se tenaient près de la porte se prosternèrent, face contre terre. Ils ne seraient pas tombés raides morts sur son ordre, mais presque.
— Quel intérêt vous inspirent-ils alors que vous détruisez tout ce qui pourrait être intéressant en eux ? demanda Cyndane, traversant la pièce avec arrogance.
Elle se tenait très droite, de toute sa hauteur.
— Savez-vous que Sammael est mort ?
Au prix d'un léger effort, Graendal resta imperturbable. Elle avait pris cette fille pour une Amie du Ténébreux que Moghedien s'était attachée pour faire ses commissions, peut-être une noble persuadée que son titre avait de l'importance. Mais maintenant, vue de près... La fille était plus puissante qu'elle dans le Pouvoir Unique ! Même à son époque, c'était peu commun chez les hommes et très rare chez les femmes. Immédiatement, elle modifia instinctivement son intention de nier tout contact avec Sammael.
— Je m'en doutais, dit-elle, gratifiant Moghedien d'un sourire hypocrite par-dessus la tête de sa compagne.
Que savait-elle au juste ? Où l'Araignée avait-elle déniché une fille dont la puissance dépassait tellement la sienne, et pourquoi voyageaient-elles ensemble ? Moghedien avait toujours été jalouse de toute personne plus puissante qu'elle.
— Il avait l'habitude de me rendre visite pour que je l'aide dans la réalisation de ses plans farfelus. Je ne refusais jamais directement, car vous savez que Sammael est - était - un homme dangereux quand on s'opposait à lui. Il venait me voir régulièrement tous les deux ou trois jours, et quand ses visites se sont interrompues, j'ai supposé qu'il lui était arrivé quelque chose de grave. Qui est cette jeune fille, Moghedien ? C'est une trouvaille remarquable.
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La Roue du Temps, Tome 6 : Le Jeu des Ténèbres de
Robert Jordan
Respirant a fond, Mat se faufila entre deux treillages de rosiers au prix seulement de quelques piqûres et accrocs dus aux épines et s'engagea sur l'allée dallée à la suite des soldats. Il tenait la lettre d'Elayne devant lui de façon que le sceau au lis d'or soit nettement visible, et mit mentalement au point ce qu'il avait exactement l'intention de dire. Quand il s'était déplacé furtivement, les gardes n'avaient cessé de surgir comme des champignons après la pluie mais, maintenant, il parcourut presque la longueur du jardin sans en apercevoir un seul. Il dépassa plusieurs portes. Entrer dans le Palais sans permissions ne serait pas une bonne idées, les Gardes pourraient faire d'abord des choses désagréables et écouter ensuite mais il commençait à songer à franchir une porte quand elle s'ouvrit et un jeune officier non casqué, avec un unique nœud doré sur l'épaule, sortit à grand pas.
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La Roue du Temps, Tome 11 : Le Seigneur du Chaos de
Robert Jordan
Danse avec elle, et elle pardonnera beaucoup ; danse bien, et elle pardonnera tout.
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La Roue du Temps, Tome 5 : Le Dragon Réincarné de
Robert Jordan
Rand, j'ai eu une vision à ton sujet et je dois, semble-t-il, tomber amoureuse de toi. Il faut aussi que je te partage et cela ne me plaît guère, mais c'est comme ça.
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La Roue du Temps, Tome 17 : Le Coeur de l'Hiver de
Robert Jordan
Trois lanternes projetaient une clarté tremblotante qui éclairait suffisamment la petite pièce aux murs et au plafond blanchis à la chaux. Mais Seaine gardait les yeux fixés sur la lourde porte de bois. C'était illogique, elle le savait ; ridicule chez une Députée des Blanches. Le tissage de saidar dont elle avait entouré le chambranle lui apportait par moments l'écho assourdi de pas dans le dédale des couloirs extérieurs, qui s'estompait presque aussitôt qu'elle l'avait perçu. Cette précaution, très simple, apprise d'une amie aux jours lointains de son noviciat, lui permettrait d'être avertie très à l'avance de toute approche. De toute façon, peu de gens s'aventuraient jusqu'au second sous-sol.
Son tissage détecta de lointains couinements de rats. Par la Lumière ! Depuis quand y avait-il des rats à Tar Valon et à la Tour Blanche ? Certains étaient-ils des espions du Ténébreux ? Elle s'humecta les lèvres, mal à l'aise. Ici, la logique comptait pour rien. Vrai. Quoique illogique. Elle eut envie de rire. Difficilement, elle refoula l'hystérie qui montait en elle. Pense à autre chose qu'aux rats. À autre chose que... Un glapissement étouffé s'éleva derrière elle, s'affaiblit en gémissements assourdis. Elle s'efforça de ne pas entendre. Concentre-toi !
En un sens, elle et ses compagnes avaient été conduites dans cette pièce parce que les chefs des Ajahs semblaient se réunir en secret. Elle-même avait surpris Ferane Neheran en train de chuchoter dans un recoin discret de la bibliothèque, avec Jesse Bilal, qui occupait un rang élevé chez les Brunes, sinon le rang suprême. Elle pensait être en terrain plus ferme concernant Suana Dragand, des Jaunes. Elle le pensait. Mais pourquoi Ferane était-elle allée se promener avec Suana dans un coin retiré du parc de la Tour, toutes deux emmitouflées dans des capes ordinaires ? Les Députées de différentes Ajahs se parlaient encore ouvertement, bien que froidement. Les autres sœurs présentes avaient vu des choses similaires ; elles ne donnaient pas le nom de leurs propres Ajahs, naturellement, mais deux avaient mentionné Ferane.
Un puzzle troublant. La Tour était un marécage en effervescence, ces temps-ci, toutes les Ajahs se sautant mutuellement à la gorge, et pourtant les chefs se rencontraient en catimini. Vu de l'extérieur, personne ne savait avec certitude qui dirigeait une Ajah, mais apparemment, les chefs se connaissaient entre elles. Que pouvaient-elles bien mijoter ? Dommage qu'elle ne pût pas simplement poser la question à Ferane. Mais même si Ferane était femme à accepter des questions de n'importe qui, elle n'osait pas. Pas maintenant.
Malgré ses efforts de concentration, l'esprit de Seaine ne parvenait pas à se concentrer sur la question. Elle savait qu'elle fixait la porte et tentait d'élucider des mystères qu'elle ne pouvait pas résoudre, juste pour éviter de regarder par-dessus son épaule. Vers la source de ces gémissements et de ces reniflements étouffés.
Comme si le fait de penser à ces bruits la contraignait à agir, elle tourna lentement les yeux vers ses compagnes, la respiration de plus en plus haletante à mesure que sa tête se déplaçait, centimètre par centimètre. La neige tombait abondamment sur Tar Valon, loin au-dessus d'elles, mais la pièce semblait inexplicablement chaude. Elle s'obligea à voir !
Son châle frangé de brun drapé sur les bras, Saerin était debout, les pieds fermement écartés, tripotant la poignée de la dague altarane incurvée passée à sa ceinture. Une colère froide assombrissait suffisamment son teint olivâtre pour faire ressortir en une fine ligne blanche la cicatrice cernant sa mâchoire. Pevara semblait plus calme, au premier abord. Pourtant, elle avait une main crispée sur ses jupes brodées de rouge, et de l'autre, elle tenait le cylindre blanc et lisse de la Baguette des Serments comme une matraque dont elle était prête à se servir. Peut-être était-ce vrai ; Pevara était plus coriace que ne le donnait à penser son physique dodu, et était suffisamment déterminée pour qu'auprès d'elle, Saerin ait l'air réticente.
De l'autre côté du Siège du Remords, la minuscule Yukiri croisait fermement les bras sur ses épaules ; les longues franges gris argent de son châle tremblotaient au rythme de ses frissons. S'humectant les lèvres, Yukiri lança un regard inquiet à la femme debout près d'elle. Doesine, plus semblable à un jeune garçon qu'à une Sœur Jaune de grande réputation, n'affichait aucune réaction à ce qu'elles faisaient. C'était elle qui manipulait des ondes s'étendant jusqu'au Siège, et elle fixait le ter'angreal, avec une concentration si intense que la sueur perlait à son front pâle. Elles étaient toutes Députées, y compris la femme de haute taille qui se tordait sur le Siège.
La sueur inondait Talene, feutrant ses cheveux d'or, trempant sa chemise de lin qui lui collait à la peau. Le reste de ses vêtements gisait en tas dans un coin. Ses paupières closes papillotaient, et sa bouche émettait un flot ininterrompu de gémissements et miaulements étranglés, comme des supplications inarticulées. Seaine avait mal au cœur, mais ne parvenait pas à détourner les yeux. Talene était une amie. Ou plutôt l'avait été.
Malgré son nom, le ter'angreal ne ressemblait en rien à un siège. C'était un gros bloc rectangulaire gris marbré. Personne ne savait en quoi il était fait, mais le matériau était dur comme l'acier excepté sur l'assise inclinée. La Verte, statuesque, s'y enfonçait légèrement, et il se moulait sur elle quelles que fussent ses contorsions. Le tissage de Doesine s'enfonçait dans l'unique fracture du Siège, un trou rectangulaire d'un empan sur un côté, entouré de petites encoches irrégulièrement espacées. Les criminels arrêtés à Tar Valon étaient conduits ici pour faire l'expérience du Siège du Remords et subir les conséquences soigneusement sélectionnées de leurs crimes. Relâchés, ils fuyaient invariablement l'île. Il y avait peu de crimes à Tar Valon. Mal à l'aise, Seaine se demanda si tel était l'usage qu'on en faisait à l'Ère des Légendes.
— Qu'est-ce qu'elle... voit ?
Malgré elle, sa question ne fut qu'un murmure. Talene ferait davantage que voir ; pour elle, tout semblerait réel. Louée soit la Lumière, elle n'avait pas de Lige, chose pratiquement inconnue chez les Vertes. Elle avait prétendu qu'une Députée n'avait nul besoin d'un Lige. Maintenant, d'autres raisons venaient à l'esprit.
— Elle est fouettée par ces satanés Trollocs, dit Doesine d'une voix rauque.
Une pointe d'accent de son Cairhien natal avait coloré ses paroles, chose rare sauf quand elle était stressée.
— Quand ils auront fini... Elle voit la marmite des Trollocs bouillir sur le feu, et un Myrddraal qui la surveille. Elle doit savoir que ce sera l'un ou l'autre. Que je sois réduite en cendres, si elle ne craque pas cette fois...
Doesine s'essuya le front de la main avec irritation et prit une inspiration haletante.
— Arrêtez de me secouer le coude. Il y a longtemps que je n'ai pas fait ça.
— Trois fois sous l'eau, marmonna Yukiri. Le plus brutal craque sous sa propre culpabilité, sinon autre chose, au bout de deux ! Et si elle est innocente ? Par la Lumière, c'est comme de voler des moutons sous l'œil du berger !
Même tremblante, elle avait toujours un maintien royal, mais ses paroles trahissaient ce qu'elle avait été, une paysanne. Elle foudroya les autres, l'air écœuré.
— La loi interdit d'utiliser le Siège sur des Initiées. Nous serons toutes destituées ! Et si l'exclusion de l'Assemblée ne suffit pas, nous serons probablement exilées. Et fouettées avant de partir, juste pour mettre du sel dans notre thé ! Que je sois réduite en cendres, si nous nous trompons, nous pourrions toutes être neutralisées !
Seaine frémit. Elles éviteraient ce dernier châtiment si leurs soupçons se révélaient exacts. Non, ce n'étaient pas des soupçons, mais des certitudes ! Mais même s'il en était ainsi, Yukiri avait raison sur tout le reste. La loi de la Tour prenait rarement en compte la nécessité, ou un prétendu intérêt supérieur. Mais si elles avaient raison, le jeu en valait la chandelle. Que la Lumière fasse qu'elles aient raison !
— Êtes-vous aveugles et sourdes ? dit sèchement Pevara, brandissant la Baguette des Serments en direction de Yukiri. Elle a, contrairement à nous toutes, refusé de prêter à nouveau le Serment obligeant à ne pas dire un mot contraire à la vérité, et ce ne devait pas être à cause du stupide orgueil de l'Ajah Verte. Quand je l'ai entourée d'un écran, elle a tenté de me poignarder ! Est-ce que cela proclame l'innocence ? Alors ? Pour ce qu'elle en sait, nous voulions juste lui parler jusqu'à ce que notre langue se dessèche ! Quelle raison aurait-elle d'en attendre davantage ?
— Merci à toutes les deux d'énoncer l'évidence, dit Saerin, ironique. Il est trop tard pour revenir en arrière, Yukiri, alors, autant continuer. Et si j'étais vous, Pevara, je ne crierais pas sur l'une des quatre uniques Sœurs de la Tour en qui je sais pouvoir avoir confiance.
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