Ce n'est pas un arrière-grand-père aimant, complice et bienveillant comme on aime les imaginer, qui reçoit son petit-fils et ses amis en cette après-midi.
Le petit groupe de lycéens, venu recueillir pour leur devoir d'histoire son témoignage sur son internement en camp de concentration, est accueilli pour le moins froidement par un vieillard acariâtre, peu enclin à se replonger dans son passé.
À la lumière de son récit, on ne peut guère lui tenir rigueur de se montrer à ce point amer.
Berlin, 1930. Andreas est le jeune dessinateur talentueux et prometteur d'une agence de publicité.
En soirée, il retrouve volontiers ses amis dans les bars de la ville. Dans la capitale allemande, carrefour international du milieu homosexuel de l'époque, Andreas vit son homosexualité ouvertement sans que cela choque quiconque dans sa bande de joyeux lurons.
Mais la montée en puissance du nazisme aura raison de l'insouciance de ces jeunes : arrive pour eux le temps des choix intellectuels, politiques et moraux ; chacun doit prendre position, s'engager ou se résigner.
Quand Hitler déterre le paragraphe 175, article du Code pénal instauré en 1871 déclarant contre-nature et punissable d'emprisonnement tout acte sexuel entre personnes de sexe masculin ou entre des êtres humains et des animaux (!), commence une chasse aux pédés qui verra des dizaines de milliers d'homosexuels allemands arrêtés, emprisonnés et déportés en camp de concentration.
Une lettre anonyme faisant état de ses préférences sexuelles vaut à Andreas d'être convoqué au poste de police. Relâché, il sera dès lors dans le collimateur des autorités. S'ensuivront menaces et intimidations à son encontre et celle de son employeur qui n'a aucun état d'âme pour le virer du jour au lendemain.
Arrêté une nouvelle fois sur dénonciation de la concierge de son immeuble, Andreas est cette fois envoyé en prison. Malgré les mauvais traitements de ses geôliers et le viol dont il est victime, il refuse de dénoncer d'autres homosexuels de sa connaissance. Son obstination l'enverra en déportation.
À la fin de la guerre, Andrea fait partie des quelques miraculés qui ont survécu aux camps.
Pour autant, sa libération ne signifie pas pour lui la fin du cauchemar. Dans l'Allemagne de l'après-guerre, il est doublement humilié : en tant que prisonnier de droit commun, il ne peut prétendre à aucune réparation pour son internement, pas plus qu'au respect réservé aux seuls prisonniers de guerre qui se sont battus pour leur pays.
Je suis tombé sur cette BD par hasard, alors que je cherchais en rayon pour offrir à un ami un autre titre… que je ne risquais pas de trouver puisqu'il ne devait sortir que quelques semaines plus tard !
Avant toute chose, il faut reconnaître à
Triangle rose le mérite de rendre compte de la déportation des homosexuels pendant la seconde guerre mondiale et ce, dans un format qui le rend accessible au plus grand nombre. de même qu'il rappelle utilement que les premières victimes du nazisme ont été les Allemands eux-mêmes.
Un parti-pris intéressant de cette BD est d'atténuer la victimisation d'Andreas en en faisant un jeune homme peu conscient du danger de la “peste noire” et, plus tard, un vieillard peu sympathique (même si son animosité envers le groupe d'adolescents peut sembler discutable).
Les dessins de Milorad Vicanovic-Maza sont agréables à l'œil, bien que j'aie eu pas mal de difficulté au début de l'histoire à distinguer clairement les différents amis d'Andreas les uns des autres. le contraste entre les planches en couleurs et celles aux tons sépia restitue parfaitement l'opposition entre le temps présent et les souvenirs du vieillard, entre l'insouciance et l'horreur.
Malgré tout, au final, je n'ai pas été totalement convaincu par cette histoire trop didactique et démonstrative à mon goût, qui pèche, du coup, par excès de froideur et de distance. Sans pour autant tomber dans la mièvrerie,
Triangle rose aurait gagné à être plus riche en émotion.
Autant de raisons qui font que, sur un thème et une structure narrative similaires, j'ai préféré l'ouvrage de Luca de Santis et
Sara Colaone, "En Italie, il n'y a que des vrais hommes".
Toutefois, au-delà de ces réserves, il n'en demeure pas moins que
Triangle rose est un album d'utilité publique puisqu'il perpétue le souvenir de ces déportés de “seconde zone”. Un devoir de mémoire d'autant plus nécessaire que Rudolf Brazda, dernier
Triangle rose survivant connu, est décédé le 3 août dernier.
Lien : http://www.incoldblog.fr/?post/2011/11/30/Anders-als-die-Andern*