“Et si on supprimait l'armée française” ?
Cette question,
Pierre-Marie GUILLON, qui a “un parcours d'homme de raison”, et qui “a beaucoup écrit dans son domaine professionnel”, l'a un jour jetée dans un troquet, et a failli provoquer une crise d'apoplexie d'un ancien combattant. Provoquer la stupeur, c'est le propre des propositions dérangeantes en politique. Mais pas toujours des bonnes idées, et des bouquins qui les exposent.
La démonstration de PM Guillon se veut implacable, elle ne l'est malheureusement pas. Ses prémices peuvent être partagés, ils sont exposés avec brio. Oui, une Nation n'est pas puissance au 21ème siècle par les mêmes voies et moyens qu'au 19ème, et PM Guillon a hautement raison lorsqu'il expose que le propriétaire indien de Arcelor, devenu Arcelor-Mittal, n'a que faire des admonestations d'un président de la République française ; PM Guillon a tout aussi raison lorsqu'il explique que la perte de puissance depuis les Mérovingiens de territoires de facto indépendants n'a pas entamé le bien être de leurs habitants : tout au plus, la puissance étatique qui les absorbait les privait d'attributs de souveraineté, souvent symboliques, parfois moins, comme le choix de la langue usuelle ; il a aussi raison lorsqu'il analyse la construction européenne comme une perte de puissance pour la France ; je ne lui donne pas raison lorsqu'il considère que notre tradition atlantiste constitue une deuxième source de perte de puissance.
Il n'en demeure pas moins que son analyse provoque l'interrogation quand il la pousse à l'extrême concernant la défense : à quoi sert de conserver une armée quand, de fait, nous ne sommes plus une puissance ?
Sa démonstration fait mouche sur la force de frappe nucléaire. Elle fait d'autant plus mouche que l'idée même de posséder un tel arsenal était, en soit, une hérésie. PM Guillon examine attentivement tous les scénarios qui pourraient nous mener à utiliser la bombe. Une attaque par une super-puissance ? Dans ce cas, vitrifier Shanghaï si la marine chinoise est en vue de nos côtes n'a pas grand sens : soit on pense qu'il y a un lendemain après l'invasion chinoise et la capitulation française, et il serait plus doux si on n'a pas bombardé Shanghaï ; si on pense que l'on peut combattre avec des armes dites conventionnelles les armées chinoises, pourquoi utiliser l'arme nucléaire, et donc la posséder ? La possession de l'arme nucléaire n'a de sens que si l'on est disposé à détruire la Chine entière pour notre propre indépendance nationale, en faisant le pari qu'aucun dirigeant chinois, enfermé dans un sous-sol bunckerisé, ne vitrifie la France en représailles. Pari que l'on peut estimer audacieux.
Bref, posséder l'arme nucléaire quand on est attaqué par une puissance, c'est du suicide.
Reste le cas de puissances moindres. A savoir, par exemple, Maurice attaquant la France à La Réunion ou, exemple donné par PM Guillon, l'Argentine attaquant le Royaume-Uni dans les Malouines. La possession de l'arme nucléaire par Londres n'a pas empêché l'attaque de Buenos-Aires, la junte sachant que même
Thatcher ne lâcherait pas une bombe sur la Pampa ; on le voit, la possession de la force de frappe n'a rien empêché, et n'a rien réglé non plus.
Dernier cas, l'attaque terroriste. Même si la base arrière est connue, comment imaginer que l'armée française y fasse exploser une bombe atomique, tuant des milliers de civils qui n'en peuvent mais ?
Bref, posséder l'arme nucléaire ne sert à rien, coûte un fric fou et, pire, pourrait inciter une puissance à nous attaquer pour mettre la main sur notre force de frappe intacte. A la question “faut-il supprimer la force de frappe”, PM Guillon répond donc oui, avec une conviction et une démonstration implacable.
On aurait aimé que la démonstration fusse du même acabit pour l'armée tout court.
En observant l'utilisation que l'on aurait à faire de l'armée française, l'auteur constate que la protection de la Françafrique n'est plus d'actualité. Je partage, mais il n'est pas certain que la France ait à y gagner d'un point de vue économique. Disons en un mot que l'obtention de certains marchés par des régimes peu assis sur une légitimité démocratique n'est certainement pas déconnectée de la capacité de protection par nos troupes des-dits régimes. On pourra constater que la Chine, qui n'a aucun soldat stationné, emporte marchés sur marchés. Certes. Au prix sans doute de dessous de tables supérieurs à ceux des Français, que nul juge d'instruction ne viendra contester. Ne partageant pas ce cynisme-là, c'est cependant sans déplaisir que je verrais le démantèlement des bases françaises en Afrique.
Autre cas évoqué, celui de l'outre-mer. Là aussi, pour PM Guillon, c'est affaire de puissance passée, la France doit déclarer ces territoires ouverts, et disponibles pour quelque frégate qui passerait au large du rivage. Je suis, sur ce point, plus circonspect, car, après tout, jusqu'à preuve du contraire, et c'est particulièrement vrai pour les départements d'outre-mer, ce sont des Français qui y vivent, et qui ont le droit, comme tout bon Parisien, à ne pas se trouver le lendemain matin à la botte d'une souveraineté non choisie.
Et c'est sur ce point, non pas (encore que) parce que j'ai des attaches familiales dans une île française de l'Océan indien, que j'ai décroché de l'argumentation de l'auteur.
Si effectivement nous avons su construire avec nos voisins un système de paix commune qui rend, à ce jour, la possibilité d'une guerre avec l'Allemagne aussi peu crédible qu'un conflit entre la Savoie et le Dauphiné, si la force de frappe n'est qu'un leurre, dont il faut se débarrasser au plus vite, faut-il pour autant se passer de force armée permanente ?
Oui, si l'on en croit le titre du livre, non si l'on en croit certaines de ses remarques. A deux reprises, l'auteur parle soit d'une sorte de “garde nationale”, par exemple présente pendant les catastrophes naturelles, soit de permettre à la France d'être présente parmi les “gendarmes internationaux” dans le cadre de l'ONU. Or, dans ses estimations budgétaires, PM Guillon continue à faire “comme si” on se débarrassait pour de bon de toute force armée permanente, sans parler, à aucun moment, sans développer ce que pourrait être une défense nationale sans militaires.
C'est pourtant cette partie là que j'attendais le plus pour ma part, comment assurer différemment la défense des gens, autrement que par un bouclier nucléaire fictif et des gars (et quelques filles) en uniforme. Comment on surveille nos côtes ? Comment on permet aux navires français (et européens) de naviguer au large de la Somalie ? Comment on évacue nos ressortissants en cas de crise grave dans un pays étranger ? Comment on récupère des otages au milieu du Sahel ? En attendant que des forces armées d'autres pays, dont les contribuables continuent à payer des impôts pour entretenir une armée, viennent faire le boulot à notre place, et cela de façon continuelle ? On me rétorquera que, à ce niveau, une force armée internationale et/ou européenne, à laquelle nous participerions, peut faire ce boulot. Certes, mais comme le constate PM Guillon, l'armée européenne n'a pas progressé d'un pouce depuis l'échec de la CED en 1954, il y a peu de chance que cela change dans la décennie à venir. La seule solution, c'est donc de remettre notre sort à la seule alliance qui existe actuellement, et qui ait la force de le faire, à savoir l'OTAN.
Or, la crise des subprimes a montré combien la force américaine est fragile, tandis que l'Irak comme l'Afghanistan a démontré que les GI's, même arrosés de dollars, étaient incapables dorénavant d'imposer leur point de vue contre des populations hostiles. Dans ce cadre, avec une économie anémiée, pourquoi les contribuables US accepteraient-ils de financer la tranquillité publique des Français ? Là aussi, l'argument de PM Guillon pèche.
Nous sommes, et je partage l'avis de PM Guillon, à la croisée des chemins, sur de très nombreux sujets. Continuer comme nous le faisons, intégrés dans une Union qui se refuse le rôle de puissance dans un monde de plus en plus instable est tout sauf sain. C'est d'autant plus malsain pour la France que l'on continue à faire comme si, comme si on demeurait une grande puissance, avec le deuxième réseau diplomatique mondial, et la force de frappe. Or, on ne peut continuer à se doter des instruments d'une puissance, et ne pas l'être. Il convient donc de choisir soit l'un, soit l'autre.
Donner notre siège permanent de l'ONU à la diplomatie européenne, ne plus entretenir de force de frappe, seraient déjà des signes extrêmement forts. Pour le reste, il me semble qu'il faille aller vers une force armée européenne intégrée. Plus facile à dire qu'à faire, sans aucun doute. Mais la meilleure façon que cela ne se fasse pas, c'est que nous décidions qu'il n'y ait plus du tout d'armée française.
En un mot comme en cent,
Il faut supprimer l'armée française, oui, mais pour créer l'armée européenne !