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Gil Bartholeyns et la condition animale
Interview : Gil Bartholeyns à propos de Deux kilos deux

 

Article publié le 04/09/2020 par Pierre Krause

 

Western hivernal qui oppose un vétérinaire et un éleveur de poulets, histoire d'amour entre deux solitudes mais aussi profonde réflexion sur notre société de consommation, Deux kilos deux est tout cela à la fois. 

Nous avons voulu en savoir plus sur l'écriture de Gil Bartholeyns, son rapport aux animaux et ses ambitions pour ce premier roman publié chez JC Lattès. 

 

© Patrice Normand

 

Deux kilos deux est votre premier roman. Quelle était l'ambition initiale ? Aviez-vous dès le départ la volonté de parler de l'industrie de la viande ?  

L’élevage et même la question animale sont arrivés à moi un peu par hasard, j’avais déjà commencé le livre. C’est ce que m’a apporté l’écriture de ce roman dans ma vie. Je ne pensais presque jamais à la misère des animaux d’élevage bien que j’aie passé mon enfance avec des animaux domestiques, dans un environnement de champs, de bois et d’insectes, et que le « monde animal » était une fascination – je crois comme pour la plupart d’entre nous. Pour une raison ou une autre, j’étais le candidat idéal au bouleversement qu’a été pour moi de mener un travail de terrain dans les institutions liées à l’élevage puis chez les éleveurs. Sully, le personnage principal du roman, se rend dans les Hautes Fagnes belges, aux confins du pays, entre Allemagne et Luxembourg, il a un rendez-vous dans un diner, un restaurant routier, et une tempête de neige s’abat sur la région et l’oblige à changer ses plans. L’intempérie était déjà un personnage : il y a la tourmente et la blancheur nocturne, les changements d’univers et de son qu’induisent les chutes de neige, la lenteur, l’entraide et la menace qui surviennent dans les circonstances exceptionnelles, cette véhémence élémentaire dans laquelle seuls les locaux savent s’orienter, puis ce restaurant de seconde zone, phare dans la tempête, et la voiture comme résumé de la civilisation, surtout quand les distances et les conditions climatiques se mettent en travers d’une mission, d’une enquête ; ce qui est le cas pour Sully. J’avais donc un décor à la fois grandiose et hostile et une histoire d’amour imprévue qui se noue dès la première phrase du livre. C’est Molly la serveuse, mais Molly est infiniment plus qu’un désir comme on le découvre ensuite.

J’avais tout cela, mais je cherchais encore une raison sociale à Sully, l’objet de son arrivée sur place, et je ne voulais pas un policier. De fil en aiguille je me suis dit qu’un inspecteur du bien-être animal pourrait faire l’affaire. Et vous savez, vous suivez différentes pistes. Je me suis documenté puis j’ai contacté le ministère en charge de ces questions qui m’a reçu très gentiment et j’ai été happé. Sidéré par ce que j’apprenais. Surtout lorsque j’ai commencé à rencontrer des responsables du secteur, jusqu’aux éleveurs qui m’ont parlé de leur vie, de leur amour des animaux, de leurs difficultés. C’est devenu une matière romanesque incroyable. Je tenais mon histoire de bout en bout. Mais les lieux, les gens – tout est une construction de mon fait parce que rien de tout cela n’existe dans la région où Sully arrive à l’improviste.



Votre personnage est un vétérinaire. Qu'est-ce qui vous intéressait dans ce métier et quelles recherches avez-vous été amené à effectuer pour rendre compte de son travail ?
 
Sully J. Price est vétérinaire. C’était une condition pour être inspecteur régional et donc pour être missionné sur une exploitation agricole suite à des plaintes. Il ne sait pas très bien dans quelle histoire il met les pieds, famille, vengeance, maltraitance ? Or Sully vient d’être embauché à l’Unité du bien-être animal, qui est une unité de la Direction générale opérationnelle (DGO) Agriculture, Ressources naturelles et Environnement – à côté de l’anti-braconnage et l’antipollution. Il débute, il va faire de son mieux. Il est aussi agronome. Les gens qui ne savent pas faire d’études pour s’orienter dans la vie en font souvent plusieurs et c’est très bien. Ce qui se retrouve dans le roman, à travers son parcours (il est de retour du Canada après trois ans de perte de repères), c’est le constat suivant : quand vous sortez de médecine vétérinaire, la majorité des emplois que vous trouvez vous orientent vers le secteur de l’élevage, autrement dit vous soutenez, même involontairement, le marché. Sully en fait les frais à la sortie de ses études et plus ça va, plus sa réflexion sur les égards, la compassion, la bienveillance, l’importance de chaque être vivant, de chaque forme de vie, prend de l’importance pour lui. Il ne sait plus si l’homme est différent en faisant le bien ou en faisant le mal dans le monde. Il est troublé et le roman raconte le sommet de son désarroi car il est témoin de choses qui renversent ses dernières certitudes pour les fonder en nature et non plus comme des choix de société.

Ce jeune vétérinaire maladroit est la pierre dans la chaussure de beaucoup de monde, on ne voit pas sa présence d’un bon œil... Mais ce n’est pas un étranger complet, il partage largement l’univers et les connaissances de Frederik Voegele, l’éleveur de poulets qu’il rencontre. Je ne pouvais pas faire de Sully un de ces héros à la poursuite de la vérité dans un décor de personnages secondaires. Je voulais rendre compte de l’univers des éleveurs, écrire à parts égales. C’est pourquoi on bascule dans l’univers de l’éleveur, sa famille, son histoire, sa femme Suzanne, malade et pas n’importe comment, les enfants dont sa fille Janin s’est retournée contre lui. Et la tempête mène Voegele à un point de rupture. Le transporteur ne peut pas venir chercher les poulets « finis » à cause de la neige, et il sait qu’il ne peut pas les garder car leur état de santé va se détériorer, leur valeur va chuter. La catastrophe s’annonce. Et si une coupure d’électricité survenait ? Les drames sont liés comme les maillons d’une chaîne. Frederik a un cousin qui a choisi la filière biologique, les jeunes du coin viennent parfois les aider et ils sont liés à toute cette affaire. Paul, le patron du diner où travaille Molly, tire sa réputation de ses recettes de volailles. Sully rencontre une première fois les jeunes dans ce succédanée de civilisation tardive. Il finit par apprendre la tragédie qui a frappé Molly il n’y a pas si longtemps... L’élevage n’est pas un univers à part comme il l’est souvent pour nous. Nous sommes à un bout de la chaîne. Je voulais remettre le jour avec la nuit. Il n’y a aucun jugement de ma part. C’est peut-être ce qu’apporte la mise en correspondance, au fil des pages, des conditions personnelles de tous les personnages. Le roman est traversé par l’amour, pas par la morale. Sully est vétérinaire, et un vétérinaire ça prend soin, c’est un métier d’attention, qui entoure de soins celles et ceux qui souffrent, sans se soucier de savoir si c’est un chien ou un cochon, et quand ce n’est pas le cas, c’est qu’il y a un problème.

C’est le raisonnement auquel est parvenu Sully. Pour lui, il y a un humanisme classique qui estime que l’homme est supérieur à toutes les autres formes de vie et qui décide d’en imposer : nous sommes plus importants, nous avons tous les droits. C’est la position moderne de se rendre « maîtres et possesseurs de la nature », ou le principe biblique de soumettre la terre et « dominer sur tous les animaux ». On voit bien où cela nous conduit aujourd’hui. Et puis il y a un humanisme qui considère que l’homme est peut-être « supérieur » ou disons que sa position est effectivement dominante et qui, pour cette raison justement, entend protéger les faibles et croit en une fraternité élargie, à une définition de l’humanité selon un bien qui transcende ses frontières. À partir de là, on comprend un des grands élans de la culture européenne. Non pas l’aliénation des vivants et la dévastation de l’environnement, mais les efforts menés depuis trois siècles pour réduire les dominations de race, de classe, de genre et maintenant d’espèce. Il suffit de se rappeler que certains colonisateurs considéraient que les Amérindiens n’avaient pas d’âme pour pouvoir en faire des bêtes de somme. Cela vaut dans l’Histoire à des degrés divers, pour la femme, l’enfant... La considération envers les animaux, et pas seulement envers les espèces de compagnie, s’inscrit dans un mouvement historique très profond.

 


CC Bambe1964

 

On trouve, dans votre roman, une opposition entre ce vétérinaire et un éleveur de poulets. Vous revenez d'ailleurs, chiffres à l'appui, sur la consommation de poulet : "En moins d'un demi-siècle la viande de volaille avait connu une augmentation de plus de mille pour cent. En Asie elle avait été multipliée par 24. Cela faisait cent milliards de kilos de viande triste dans sa tête. Cinquante milliards d'individus mâchés chaque année." Pourquoi avoir choisi de parler de ce secteur en particulier ? Vous parlez d'"individus" en parlant de ces poulets. On a oublié, collectivement, on refuse de voir que ces animaux abattus chaque seconde dans le monde sont aussi sensibles et parfois plus intelligents que nos animaux domestiques ? 

Je suis tout fait d’accord avec ces questions et vos éléments de réponses. Les poulets – c’est un nom de consommation, on devrait dire les poules et les coqs – sont d’extraordinaires oiseaux des forêts tropicales d’Asie. On l’a totalement oublié, et l’oubli, la distance, la « déconnexion » entre l’animal et la viande est évidemment centrale dans la production du consentement de consommation. Ce sont des êtres aussi sensibles que nous, aussi sociaux que nous, très intelligents, ils ont de la mémoire, ils sont capables d’anticipation. La Déclaration de Cambridge en fait d’ailleurs un cas exemplaire de développement parallèle de la conscience. Mais il y a ici quelque chose de très important pour moi. Je ne fonde pas mon intérêt sur l’habilité cognitive ou relationnelle des êtres vivants, autrement dit sur leur proximité avec nous, le singe étant alors plus digne que le mouton et ainsi de suite. Ici je me dissocie des défenseurs de la cause animale qui établissent la dignité des êtres vivants et le droit à la vie sur des critères de capacité, de sensibilité ou de rationalité, et je rejoins notamment la position de Sunaura Taylor (Beasts of burden) qui fait du handicap, du manque, du défaut d’autonomie un pivot fondamental de la hiérarchisation des êtres vivants. Fondamental car ils traversent les catégories classiques qui opposent toujours de manière simpliste la position animaliste et la position spéciste. Je ne suis pas gradualiste. Pour moi, ce qui compte, c’est la vie, et donc les individus. Et comme on leur impose une vie où ils sont essentiellement des corps, c’est dans le traitement du corps que se mesure la qualité d’une existence.. Vous avez très bien vu cela. Je ne parle pas de personne (même si je dis « celles et ceux » pour parler des animaux) et ce ne sont évidemment pas des choses. Parler d’individu est une sorte de solution. Je n’y avais pas vraiment réfléchi, et puis un individu c’est indivisible. Quand on sait ce qu’on en fait, ça remplit le terme de force et de terreur.

Ce que je dis ici ne précède pas le roman, je n’ai pas écrit un roman pour traduire une pensée, je n’aime pas du tout cette idée. C’est plutôt venu en écrivant, et avec la hantise des lectures qu’on pourrait faire du roman ou disons de la position qu’on pourrait me prêter. Avec les poulets, on ne peut pas dire qu’on donne dans l’anthropomorphisme ou l’excès de sensiblerie. On est loin, à tout point de vue, des oiseaux. Ils volent, on roule en voiture. Ils chantent et on crie. Ils pondent des œufs et on les casse. Sur le plan de la phylogenèse, on est vraiment loin des oiseaux. Et les oiseaux d’élevage se présentent comme des océans de volailles. Il est presque impossible d’entrer en relation avec l’un deux, même si, quand on se regarde dans les yeux, il se passe inévitablement quelque chose. L’élevage, justement, ne permet pas cela. On reproche souvent à ceux qui défendent les animaux d’être trop sensibles et ça leur est reproché sur la base d’une sociologie facile : ils seraient de la ville, ils feraient partie de l’élite, ils ne sauraient rien de la « nature », ils refuseraient même leur propre animalité. L’indignation viendrait de l’ignorance et de la rupture avec la vraie vie avec les bêtes. Mais la question n’est pas là. Beaucoup d’éleveurs ne partagent plus non plus le souffle des bêtes, ces moments où les peines étaient effectivement partagées, la rigueur des hivers, les travaux des champs.

La vraie question, c’est la valeur que l’on accorde à une vie. Je décris les poulets échoués, abrutis, paniqués, emmenés de force. Ce ne sont même pas des choses puisqu’on les brutalise avant de les mettre en pièces ; je reviens à l’individu. Si ce ne sont pas des personnes et pas non plus des objets, au moins ce sont des « il » et des « elle ». Celles et ceux que je décris ont une vie, un corps, des émotions, et ils devraient donc accomplir la vie qu’ils sont en mesure de vivre et pouvoir éprouver de la satisfaction existentielle. Une poule possède une espérance de vie de dix ans, pas de quarante jours, ni un an et demi pour les pondeuses avant d’être « réformées ». Démarrage, engraissement, finition, cycle, lot... quoi de plus littéraire que les univers de mots ? Sully est amené à rencontrer le cousin de Frederik Voegele, et le cousin Philipp, qui est dans l’élevage biologique (secteur qui semble donner de la liberté et une vie moins indigne de ce nom), trouve que ce n’est pas tellement mieux que le poulet « conventionnel » de son cher cousin. Il explique pourquoi, et c’est chaque fois la même chose : là où l’on voyait une sortie, c’est une impasse. Sully essaie de sortir du labyrinthe, il est sans cesse confronté à des contradictions : Voegele casserait la figure au premier qui ferait du mal à ses animaux, mais vers quoi lui-même les mène-t-il ? La loi qui fixe les « règles relatives à la protection des poulets » (vous lisez comme moi le mot « protection ») permet d’augmenter la « densité de peuplement » d’un élevage. Si ce n’est pas curieux !


 
Cet éleveur dont vous montrez d'ailleurs le point de vue, semble humainement presque irréprochable. Il dit effectivement aimer ses bêtes même si évidemment, il les tue. De même, il suit scrupuleusement les règles sanitaires en vigueur en Europe. Les maltraitances et les horreurs que subissent les animaux sont-elles structurelles ? C'est toute la chaîne, de l'élevage à l'abattage, que vous dénoncez ?

Je me suis intéressé à l’existence des animaux au moment où ils partagent leur vie avec les éleveurs, mais ce sont les animaux qui comptent avant tout parce que ce sont eux qui perdent la vie et qui passent vraiment de sales moments. Quand Sully arrive sur le site de l’exploitation, on s’attend à découvrir un élevage en faillite ou de la négligence caractérisée. Or Voegele respecte les normes minimales dites de protection des animaux dans les élevages. Sa ferme est parfaite sur le plan légal. Mais les poulets sont dans un état de détresse. Nombreux, prostrés, vivant sur leurs déjections du début à la fin. Leur environnement ne permet ni bain de poussière, ni recherche de nourriture, ni consolation, ni sommeil naturel. La lumière suit un rythme précis pour les faire grandir le plus vite possible, puis l’obscurité pour ralentir, éviter le cannibalisme. Il faut mettre fin à la vie de ceux qui sont malades, handicapés, attaqués par les autres – pour ne pas les faire souffrir. Comme un premier « desserrage » n’a pas pu avoir lieu à cause de la neige, les poulaillers de Voegele dépassent le maximum de 42 kilos par mètre carré (environ vingt poulets sur un mètre carré).

C’est toute l’aberration du système et en particulier la maltraitance systémique que passent en revue Sully et Voegele, comme moi-même je les ai découvertes en allant dans les institutions et chez les éleveurs. Et il faut en rendre compte sans morale ni jugement, car si vous incriminez les gens ou des situations particulières, vous passez à côté de l’essentiel qui est ceci : c’est un système d’exploitation pour les animaux et pour les éleveurs. Tout le monde est piégé, impuissant, aliéné.

Quand je suis allé sur place, personne ne m’a parlé de sa souffrance. On m’a donné des chiffres, des obligations, des normes, encore et encore. À ce moment-là j’ai compris que, dans ce type de monde, les valeurs ne peuvent plus exister. Ni le libre arbitre, ni le bon sens. C’est ça l’aliénation. Il fallait que la technique, le droit, le délire administratif se retrouvent dans le roman. Effectivement, c’est toute la chaîne alimentaire, en tant qu’ensemble, que dénonce cette histoire, et le consommateur en fait partie, jusqu’aux malhonnêtetés intellectuelles. On ne peut pas laisser dire que les animaux font contre-don de leur vie en échange d’un toit, ou que c’est dans la nature de l’homme d’être un prédateur. On peut soutenir qu’on est les plus fort, mais il faut s’attendre à de sérieux retours de bâton, comme la pandémie de Sars-cov-2. La majorité des zoonoses, qui sont en augmentation depuis la seconde moitié du XXe siècle, ont pour origine l’élevage en tant que système concentrationnaire. On regroupe des animaux génétiquement semblables et immunodépressifs dans des lieux dont la législation elle-même reconnaît qu’il y a des « maladies systémiques », telles que la salmonellose. Alors on peut continuer à dire qu’on est au sommet de la chaîne trophique, mais il faut s’attendre à des fléaux biotiques sans équivalent ou qui rappelleront peut-être, cette fois à l’échelle de la planète, la grippe espagnole de 1918, une maladie vraisemblablement issue des grandes basses-cours américaines. Un virus comme Ebola n’est pas issu des élevages, mais ce type de maladies émerge avec la consommation de viande de brousse, le mélange d’espèces sur les marchés et, plus généralement, la multiplication des contacts suite à la réduction des habitats naturels. À ce point, nous pouvons dire que nous vivons une ère que j’appellerais le pathocène.

Le pathocène, c’est une façon de penser et de conjurer les misères auxquelles nous sommes confrontés. La hantise sanitaire que nous vivons à grande échelle est en fait ce que vivent les éleveurs au jour le jour : échantillonnages, tests, gestion des risques, maladies professionnelles, abattages préventifs des troupeaux... J’ai écrit le roman en 2018 et il est paru en 2019, j’ai le sentiment qu’il anticipe l’actualité. Mais en réalité le monde de l’élevage est un monde de bombes sanitaires depuis longtemps. Vous le dites vous-même : l’idée que le problème est d’ordre structurel – et je dirais culturel – est fondamentale. D’abord, comment tuer légalement un être vivant pourrait-il se faire en dehors d’une institution ? Pour cela, vous avez l’armée et vous avez l’élevage. Il y aussi la chasse, mais, de fait, si vous ne suivez pas les règles auxquelles elle est soumise, c’est du braconnage. Structurel veut dire culturel. Le roman rend compte de notre culture alimentaire à travers le Pappy’s. Les plats préparés par Paul sont succulents, les gens viennent de loin pour ça. Il y a le goût, il y a l’habitude. Manger est un acte social, familial. Tout cela est important pour comprendre d’où l’on vient et où on peut aller. José, le mari défunt de Molly, est passé par les abattoirs. Dans le roman, on voit ce qui se passe pour les animaux, mais aussi pour les ouvriers, l’espèce de déshumanisation presque nécessaire pour faire le job et par le regard des autres. José s’est senti frappé de malédiction. On ne pense jamais à ce que notre mode de vie impose aux autres.

Quand vous écrivez, vous savez généralement où vous allez mais en chemin vous trouvez d’autres routes pour y aller. C’est le cas avec José et Molly et leurs enfants. On écrit des métaphores de vie, on enclenche des effets très subjectifs de causalité. L’enchaînement narratif est une opération magique qui donne à comprendre le sens que peuvent avoir entre eux des événements discontinus. On ne comprend une partie de ce qui nous arrive qu’en fonction de ce qui est déjà arrivé. Sully vit dans ce genre de vide rempli de futurs antérieurs, et son métier de vétérinaire, sa charge d’âme a été progressivement envahie par un amour universel en dépit de toutes les années qu’il a l’impression d’avoir ratées. Les cinq jours que dure le roman vont lui prouver le contraire.



CC Thomas Hawk

 

 On a beaucoup parlé d'animaux et de l'élevage mais Deux kilos deux est avant tout un roman, qualifié d'ailleurs de « western » sur la quatrième de couverture. Quelles ont été vos influences pour l'écriture de ce premier roman ?

C’est une question à laquelle je ne sais pas répondre sans être un peu simplet. Il est évident que sur le plan de l’écriture – mais, étrangement, pas par l’atmosphère ou les grands espaces – la littérature américaine a compté. Elle compte mais pas spécialement pour ce livre. C’est plus général. Je trouve qu’elle va vite, elle a ce côté non littéraire qui me plait. Et ce ne sont pas vraiment les auteurs classiques, mais plutôt les livres que j’ouvre et qui me saisissent tout de suite, au niveau de la phrase. En disant cela, j’ai quand même l’impression de vous répondre à l’envers : je devrais dire que je suis sans doute allé vers des écritures qui me ressemblent intérieurement. C’est pourquoi par exemple, à mille lieux de cette littérature wild ou sociale étatsunienne, je ne décroche pas de Claude Simon.

J’avais dit à mon éditeur que c’était une sorte de western blanc, et cela a été retenu et relayé. Je suppose que cela pointe certaines ambiances que l’on trouve dans le livre. On est un peu au bout du monde, Sully est seul. On se situe dans une fausse lenteur qui tient les choses pour aussi importantes que les personnes. Mes séjours aux États-Unis ont sûrement leur part dans les détails et les atmosphères, mais ce qu’on trouve de directement américain dans le roman tient moins d’une influence directe et littéraire ou cinématographique que du contexte. Je dis cinématographique parce que j’ai tendance à avancer visuellement et à ne pas dissocier sensations et environnement. Il y a d’abord les prénoms, Sully, Molly, Joe... ces personnages sont nés à l’époque des Jennifer et Kevin, c’est donc simplement générationnel voire sociologique. Et Molly et Earl le barman, ce sont des noms de scène au Pappy’s. Molly – c’est écrit sur sa plaque de chemisier – s’appelle Léa. Paul offre au client un simulacre de motel nord-américain et les routes sont sillonnées par des pick-ups. Mais c’est l’environnement rural qui fait privilégier ce genre de véhicule, et on oublie que ce qu’on identifie à l’Amérique profonde a souvent des racines allemandes, polonaises, irlandaises... Le roman commence en trompe l’œil. Pendant quelques pages on ne sait pas où l’on est. La tempête qu’on voit sur l’écran du Pappy’s frappe l’État de New York, simultanément avec l’arrivée bien réelle des chutes de neige dans la région. C’est un jeu d’écriture. J’ai joué de ce trouble et avec moi. Combien de fois, quand on arrive dans certains coins, on n’a pas l’impression d’être quelque part au Canada ou aux États-Unis ? C’est presque un sort lancé par l’évidence à son propre regard.

Découvrez le début du roman en images.


Gil Bartholeyns à propos de ses lectures 
 

Quel est le livre qui vous a donné envie d'écrire ?

Si on remonte assez haut, Le Seigneur des anneaux et donc La Fraternité de l'anneau paru en 1954. C’est envoûtant, profond, espiègle.

Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

La poésie d’Yves Bonnefoy. Je me souviens de son importance pour moi, pendant des années. Et Friedrich Nietzsche. À seize ans, Nietzsche, c’est un ouragan. 



Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?

De grands morceaux d’À la recherche du temps perdu. Des parties du Voyage au bout de la nuit. Les Hauts de Hurle-Vent. Lunar Park. Cent ans de Solitude. La Route des Flandres de Simon.


Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

Il y en a tellement ! Comme j’ai aussi beaucoup lu, je suis plutôt éhonté.


Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

On parlait d'amour de Benjamin Deman, un sens parfait de la nouvelle. Les autres perles ont moins besoin d’être découvertes.

 

Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

« On n’est jamais à l’abri d’un succès. » Je ne connais pas sa source, c’est plutôt une phrase d’entraîneur sportif.



Et en ce moment que lisez-vous ?

The Woman who lost her soul - La femme qui avait perdu son âme de Bob Shacochis et je relis Les Grandes espérances de Dickens.

 

 

Découvrez Deux kilos deux de Gil Bartholeyns publié aux éditions JC Lattès

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