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ISBN : 2070360288
Éditeur : Gallimard (16/02/1972)
  Existe en édition audio

Note moyenne : 4.14/5 (sur 3918 notes)
Résumé :
Lorsque Ferdinand Bardamu s’engage dans l’armée, il côtoie la Grande Guerre et ses horreurs. Il y perd ses illusions, en même temps que son innocence et son héroïsme.

En Afrique, où le colonialisme lui montre une autre forme d’atrocité, Bardamu s’insurge de cette exploitation de l’homme par l’homme, plus terrible encore que la guerre.

En Amérique, où le capitalisme conduit à la misère des moins chanceux, Bardamu refuse toute morale et survit comme il peut, entre son travail à la chaîne et son amour pour Molly, généreuse prostituée.

En France, où il exerce comme médecin de banlieue, Bardamu tente d’apaiser les malheurs humains. Au fil de son voyage, étape par étape, il côtoie sans cesse la misère humaine et s’indigne, cynique et sombre comme la nuit.
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Critiques, Analyses & Avis (265) Voir plus Ajouter une critique
Nastasia-B
15 septembre 2012
LE CAS CÉLINE : cela fait un bout de temps que je médite d'écrire un petit billet qui risque fort d'être extrêmement controversé, mal vu ou mal interprété. Mais, comme il n'est pas interdit ni exclu d'être parfois courageux(se) en ce bas monde, je prends sur moi d'assumer toute la hargne ou le mépris qu'il pourrait susciter.
J'ai déjà presque failli me brouiller avec l'un de mes meilleurs amis à ce propos, un soir de réveillon de Noël, plombant durablement l'ambiance et avec lequel il m'a fallu plusieurs longs mois pour reparler littérature. Sachant que depuis, nous évitons l'un l'autre, soigneusement et tacitement de nous approcher de près ou de loin du cas Céline.
Question : Peut-on être considéré comme le plus grand écrivain français du XXème siècle quand on a, non seulement tenu des propos, mais aussi et surtout, publié des propos fortement injurieux, racistes, xénophobes, homophobes et très accablants d'antisémitisme ?
Cette question n'est pas encore tranchée et nul ne sait aujourd'hui si elle le sera un jour de façon consensuelle. le malaise du ministère de la culture au moment du cinquantenaire de la mort de Céline est là pour l'attester.
(Même si l'état français via la BNF a quand même lâché pas moins de 12 millions en 2001 pour racheter le manuscrit. Je doute qu'il se montrerait aussi large pour sauver de l'oubli les premières culottes de Françoise Sagan ou les chaussettes à D'Ormesson, donc en soi, ça veut quand même dire un peu quelque chose.)
Il nous faut donc nous replier sur des solutions individuelles, locales, idiosyncrasiques et donc fortement teintées de subjectivité pour tâcher, bien modestement, d'y trouver notre propre réponse.
Puisque nous parlons ici du Voyage Au Bout de la Nuit, faut-il boycotter cette oeuvre en raison de ce que l'on sait de son auteur ou lire cette oeuvre comme une émanation indépendante d'une personne certes méprisable mais dont, dans un moment de génie, la plume a su sortir une forme de quintessence littéraire ?
En ce qui me concerne, ni l'un ni l'autre. Une oeuvre n'est jamais complètement indépendante de la main qui lui a donné le jour, mais dans le même temps, on peut saluer la réalisation sans adhérer à d'autres réalisations du même bonhomme.
Je vais risquer un parallèle hasardeux. A-t-on le droit de considérer Napoléon comme le plus grand chef d'état français de tous les temps en dépit de son triste palmarès de boucher en chef et de ré instigateur de l'esclavage ?
En ce qui me concerne, sans problème. Napoléon a fait plus et mieux que n'importe quel roi ou chef d'état en poste avant ou après lui en ce qui concerne la modernisation du pays et l'émancipation du droit ou des citoyens d'humble extraction.
Mais dans le même temps, je lui décerne également le prix du plus grand bourreau de l'histoire de France et je l'affuble du plus abject bonnet de calculateur et de bafoueur des droits de l'homme de son temps.
Considérer l'homme, c'est le considérer dans son entier, dans ses lumières et dans ses côtés sombres. Il n'est ni un dieu, ni un chien. Il est probablement quelque part entre les deux, ayant été capable de monter très haut dans certains domaines et de descendre très bas, bien plus bas que le commun des mortels, dans d'autres. Nul n'est monolithique et les grands hommes moins que d'autres.
Revenons à l'ouvrage qui nous occupe. Pour ma part, je considère qu'il serait dommage (voire dommageable) de ne pas le lire sous le seul prétexte qu'il a été écrit par Céline. Un restant d'épicurisme me pousse à prendre les bonnes choses là où elles sont. Mais dans le même temps, je considère qu'il serait tout aussi dommage et dommageable de faire « comme si » Céline n'avait jamais été ce qu'il a été et je vais argumenter ce dernier point.
D'où provient l'antisémitisme flagrant de Céline ? de plusieurs raisons qu'il serait long et fastidieux d'égrener ici, mais d'une plus particulièrement : son refus de la guerre. On lit très clairement et très distinctement dans le Voyage que Céline a été écoeuré, bouffé, brisé à jamais par les horreurs qu'il a vécues pendant la guerre de 1914. C'est strictement dit dans ce livre et je pense qu'il ne fait pas tellement débat que Céline se place clairement du côté des pacifistes acharnés.
Replaçons-nous dans le contexte historique, social et politique où Céline a écrit son premier pamphlet antisémite. La Révolution russe et le spectre bolchevik où des Juifs (notamment Trotski) ont joué un grand rôle et continuent de croire fermement à l'internationale communiste. Plus proche de nous, Hitler est monté au pouvoir en Allemagne, il a commencé à s'en prendre aux Juifs. Que se passe-t-il en France pendant ce temps et dont Céline est le témoin ?
Les restes de la crise de 1929, celle qui a mis à genoux le monde, toujours pas complètement épongés, avec le lourd fardeau de soupçons sur certains banquiers juifs américains. En France, Léon Blum au pouvoir, un afflux massif de réfugiés juifs fuyant le nazisme, bref, un terreau idéal pour ressortir les bonnes vieilles théories racistes et antisémites — un grand classique dans l'histoire de l'Europe —, qu'on revoit éclore à chaque épidémie de peste ou à chaque période de crise profonde et qui ont le vent en poupe à ce moment-là.
Sans oublier les bruits, réels ou supposés, relatifs aux pressions exercées par des lobbys juifs français pour pousser Paris à entrer en guerre contre Berlin. le but recherché par les lobbys juifs serait, d'après ceux qui pensent comme Céline, évident : virer Hitler et ainsi redonner un peu de souffle à une communauté fortement lynchée outre-Rhin.
(Michel Dreyfus montre assez bien, je trouve, l'opposition, la ligne de fracture qui existait à l'époque entre les antifascistes d'une part, et les pacifistes d'autre part. Les premiers n'excluant pas le recours à la force pour faire plier le fascisme. Voir son article intitulé " le pacifisme, vecteur de l'antisémitisme à gauche dans les années 1930 ", accessible sur le lien suivant :
http://www.cairn.info/zen.php?ID_ARTICLE=AJ_431_0054)
Dans la tête de Céline, en revanche, le spectre de telles manoeuvres souterraines " des Juifs " (appellation vague et générique, commode car fourre-tout, qui mouille tout le monde au nom de quelques-uns) visant à l'entrée en guerre de la France vont concourir pour lui à la pire chose qui soit : LA GUERRE. Toutes ses images de 14-18 lui remontent au cerveau et du coup, son ennemi intime devient LE peuple juif, dans son entier, sans une ombre de nuance. C'est son interprétation de la situation et elle est méprisable.
Donc le pro-pacifisme affiché de Céline dans le Voyage et qui souvent ne rebute personne me semble pourtant une cause essentielle, et peut-être même première, de ses prises de position ultérieures et que tout le monde dénonce.
Alors oui, Céline a écrit certaines des plus abjectes saloperies qui aient jamais été écrites en français sur les Juifs, mais oui également, il a écrit l'un des plus fantastiques bouquins de tous les temps. Céline est tout ça. Ni seulement antisémite, xénophobe et homophobe répugnant, ni seulement écrivain génial, juste un homme, tout simplement, avec ses qualités et ses travers, avec son bon sens, par moments, et ses interprétations inacceptables à d'autres, avec sa plume luminescente, comme ici, et avec ses écrits insoutenables et intolérables, les pamphlets des années 1930, qu'il n'a jamais renié jusqu'à sa mort. Je pense même que c'est par opportunisme et parce que le vent avait tourné qu'il n'a pas produit d'autres de ses torchons infâmes après guerre.
J'en terminerai seulement en affirmant que, oui, cet homme était complexe et très choquant, dangereux, méprisant, provocant, haineux, fielleux, méprisant, imbu de lui-même, abject et grossier par moments, mais oui il était aussi très sensible, ultra lucide, incroyablement raffiné, intelligent, perspicace à d'autres et c'est justement cette complexité et ce tutoiement constant de la limite (parfois en dedans, parfois largement au-delà du supportable) qui rendent son oeuvre, malgré tout, si intéressante.
Au passage, je rappelle aux quelques matheux qui nous entourent qu'on utilise tous les jours le coefficient de Pearson ou les droites de régression (rien que le nom en dit long !), tous ces outils mathématiques et statistiques ayant été mis au point par des notoires antisémites pour " justifier " l'infériorité et la dégénérescence supposée de la " race " juive. Cela n'empêche nullement de considérer ces outils comme de bons outils mathématiques même si les motivations de leurs auteurs ou l'emploi premier qui en fut fait a depuis longtemps été dénoncé et mis au placard.
Et le livre là-dedans ?
Fantastique ! Au creux des cimes, au sommet des abysses, il y a toujours dans mes rêves littéraires quelque chose en moi qui me pousse à quêter, à fouiner, à déterrer pour retrouver une ombre, une parcelle, un pastiche, quoi que ce soit d'approchant, de faiblement comparable à ce verbe, à cette vigueur, à cette écorchure, à cette pourriture, à cette brillance-là.
Je n'ai pas relu "Le voyage" récemment et je puis donc témoigner en toute subjectivité sur le lent travail de ver dans le fruit qu'a accompli cette oeuvre dans mon cerveau, sur ce souvenir impérissable et qui croît au cours du temps. Je ne me rappelle pas avoir jamais relu depuis un quelconque ouvrage (même les autres bouquins de Céline) qui m'ait autant laissé une impression de puissance littéraire et "d'éclatement à la gueule".
Quand bien même vous ne goûteriez rien du scénario, vous détesteriez l'homme et sa réputation hideuse, sulfureuse, vous seriez presque à coup sûr fasciné par l'incomparable style de l'auteur. Ou en fait, non ; tous comptes faits, non. C'est tellement typé que ça ne peut nécessairement pas plaire à tout le monde : seuls les écrits consensuels (et plutôt insipides) conviennent au plus grand nombre. La Vache Qui Rit, presque tout le monde peut en manger, par contre un vieux fromage féroce qui coule, ça n'est pas forcément du goût de tous… et il n'y a pas à s'en étonner.
Céline est grinçant, cinglant, cynique, cruel, déprimant, rebutant mais c'est surtout un faramineux faiseur de phrases, capable de dégager une puissance incalculable des mots.
Comment expliquer Céline ? À la fois mélange de prose violente et de lyrisme morbide, à la fois désabusé et lucide, à la fois horrible et magnifique.
Son style peut être imitable, mais sûrement pas égalable. Il me semble d'ailleurs fort amusant, comme un singulier pied de nez de l'histoire, que le seul auteur francophone contemporain qui puisse être tant soit peu de la carrure de l'antisémite Céline quant au style soit le juif archétypal, le plus juif d'entre tous, le luminescent Albert Cohen.
Louis-Ferdinand Destouches, alias Céline était toujours très discret sur ses influences littéraires, (Crime et Châtiment, Henri Barbusse, quelques chroniques historiques…) mais, au détour d'une ou deux remarques laissées ici ou là, il avoue à demis mots qu'il se situe dans la lignée de Zola, — aussi étonnant que cela puisse paraître quant aux convictions de l'un et de l'autre — probablement pas n'importe quel Zola, celui de la fin de L'Assommoir, dont le style est si particulier, même pour du Zola.
Le style, (peut-être aurait-il mis une majuscule au mot style, tellement il le tenait en haute estime, dans la lignée très franco-française matérialisée fort tôt par Bossuet dans ses sermons, par La Bruyère et ses Caractères ou Buffon dans son célèbre Discours Sur le Style, laquelle lignée qui depuis les germes semés par Rabelais fleurira les Voltaire, les Laclos, les Balzac, les Stendhal, les Hugo, les Dumas, les Flaubert, les Baudelaire, les Zola, les Rostand, et que sais-je encore ?, les Gide, les Proust , les Camus, les Butor, les Gracq ou les Gary) semble être le véritable fil conducteur des romans de Céline.
Le voyage plus que la destination, comme aurait dit Kerouac, et en ce sens, je pense qu'il en est et demeure le plus grand orfèvre français, voire mondial (mais les armes pour juger d'une telle assertion, sont délicates à maîtriser car il faudrait lire toute la littérature en V.O., or j'ai un peu de mal avec le finnois, l'albanais, le japonais et même un peu le swahili !).
En une phrase, le héros Bardamu fait son voyage initiatique "en négatif", celui qui l'amènera dans un trou perdu à exercer la médecine parmi la populace, après avoir essuyé les ricochets de la guerre, la sueur des colonies d'Afrique, les boulons des usines américaines aux cadences infernales, l'amour avorté, bref, la définition même du "voyage au bout de la nuit".
Mais c'est très mauvais, n'est-ce pas, ça ne donne pas vraiment idée de la chose. Alors, le mieux, c'est sûrement de laisser monsieur Céline lui même vous parler de ce qu'il en est. (C'est un extrait de sa lettre d'accompagnement du manuscrit à Gallimard, lequel Gallimard qui, ayant le nez creux, l'a refusé puis s'en est mordu les olives juste aussitôt.)
« En fait ce Voyage au bout de la nuit est un récit romancé, dans une forme assez singulière et dont je ne vois pas beaucoup d'exemples dans la littérature en général. Je ne l'ai pas voulu ainsi. C'est ainsi. Il s'agit d'une manière de symphonie littéraire, émotive plutôt que d'un véritable roman. L'écueil du genre c'est l'ennui. Je ne crois pas que mon machin soit ennuyeux. Au point de vue émotif ce récit est assez voisin de ce qu'on obtient ou devrait obtenir avec de la musique. Cela se tient sans cesse aux confins des émotions et des mots, des représentations pieuses, sauf aux moments d'accents, eux impitoyablement précis.
D'où quantité de diversions qui entrent peu à peu dans le thème et le font chanter finalement comme en composition musicale. Tout cela demeure fort prétentieux et mieux que ridicule si le travail est raté. À vous d'en juger. Pour moi c'est réussi. C'est ainsi que je sens les gens et les choses. Tant pis pour eux.
L'intrigue est à la fois complexe et simplette. Elle appartient aussi au genre Opéra. (Ce n'est pas une référence !) C'est de la grande fresque du populisme lyrique, du communisme avec une âme, coquin donc, vivant.
Le récit commence Place Clichy, au début de la guerre, et finit quinze ans plus tard à la fête de Clichy. 700 pages de voyages à travers le monde, les hommes et la nuit, et l'amour, l'amour surtout que je traque, abîme, et qui ressort de là, pénible, dégonflé, vaincu... du crime, du délire, du dostoïevskysme, il y a de tout dans mon machin, pour s'instruire et pour s'amuser.
Les faits.
Robinson mon ami, vaguement ouvrier, part à la guerre, (je pense la guerre à sa place) il se défile des batailles on ne sait trop comment... Il passe en Afrique Tropicale... puis en Amérique... descriptions... descriptions... sensations... Partout, toujours il n'est pas à son aise (romantisme, mal du XXIè siècle ) Il revient en France, vaseux... Il en a marre de voyager, d'être exploité partout et de crever d'inhibitions et de faim. C'est un prolétaire moderne. Il va se décider à estourbir une vieille dame pour une fois pour toutes posséder un petit capital, c'est-à-dire un début de liberté. Il la rate la vieille dame une première fois. Il se blesse. Il s'aveugle temporairement. Comme la famille de la vieille dame était de mèche, on les envoie ensemble dans le midi pour éteindre l'affaire. C'est même la vieille qui le soigne à présent. Ils font dans le midi ensemble un drôle de commerce. Ils montrent des momies dans une cave (Ça rapporte). Robinson recommence à voir clair. Il se fiance aussi avec une jeune fille de Toulouse. Il va tomber dans la vie régulière. Pour que la vie soye tout à fait régulière il faut encore un petit capital. Alors cette fois encore l'idée lui revient de buter la vieille dame. Et cette fois il ne la rate pas. Elle est bien morte. Ils vont donc hériter lui et sa future femme. C'est le bonheur bourgeois qui s'annonce. Mais quelque chose le retient de s'installer dans le bonheur bourgeois, dans l'amour et la sécurité matérielle. Quelque chose ! Ah ! Ah ! C'est tout le roman ce quelque chose ! Attention ! Il fuit sa fiancée et le bonheur. Elle le relance. Elle lui fait des scènes, scènes sur scènes. Des scènes de jalousie. Elle est la femme de toujours devant un homme nouveau... Elle le tue... »
Il me reste encore à vous donner un extrait de l'oeuvre elle-même qui, selon moi, en est très représentatif et que voici :
« J'avais beau me retourner et me retourner encore sur le petit plumard je ne pouvais accrocher le plus petit bout de sommeil. Même à se masturber dans ces cas-là on n'éprouve ni réconfort, ni distraction. Alors c'est le vrai désespoir.
Ce qui est pire c'est qu'on se demande comment le lendemain on trouvera assez de forces pour continuer à faire ce qu'on a fait la veille et depuis déjà tellement trop longtemps, où on trouvera la force pour ces démarches imbéciles, ces mille projets qui n'aboutissent à rien, ces tentatives pour sortir de l'accablante nécessité, tentatives qui toujours avortent, et toutes pour aller se convaincre que le destin est insurmontable, qu'il faut retomber au bas de la muraille, chaque soir, sous l'angoisse du lendemain, toujours plus précaire, plus sordide.
C'est l'âge aussi qui vient peut-être, le traître, et nous menace du pire. On n'a plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie, voilà. Toute la jeunesse est allée mourir déjà au bout du monde dans le silence de vérité. Et où aller dehors, je vous le demande, dès qu'on n'a plus en soi la somme suffisante de délire ? La vérité, c'est une agonie qui n'en finit pas. La vérité de ce monde c'est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n'ai jamais pu me tuer moi. »
Ce coup-là, tout est dit, je crois. Aussi lisez, savourez, délectez-vous de notre plus grand roman français du XXème, malgré ou en raison de toutes les noirceurs de son auteur, de tout ce qu'on en a dit ou médit, (je pense d'ailleurs que rien de ce qui entache vraiment Céline ne transparaît directement dans ce livre).
En somme, d'après moi, il ne faut surtout pas jeter le bébé avec l'eau du bain : il y a bien un Céline putride, absolument suffocant et insoutenable ; on le trouve dans ses pamphlets des années 1930. Mais il existe aussi cet autre Céline, et il serait dommage de tout mettre à la poubelle dans le même sac, sans l'ombre d'une nuance, notamment ses écrits romanesques antérieurs, qui sont d'un tout autre niveau et d'un tout autre intérêt.
Et plutôt que de dire : « C'est un facho ! C'est de la merde ! Je ne me salirai jamais les doigts avec ses livres ! etc. » comme je l'entends très souvent, (On accuse même parfois ouvertement ceux qui apprécient Voyage au bout de la Nuit d'être des sympathisants d'extrême droite.) ne serait-il possible de présenter Céline pour ce qu'il est, c'est-à-dire une sorte de Janus moderne, un genre de Dr Jekyll ayant vraiment exercé la médecine et dont les pamphlets seraient sa face Mr Hyde ?
Mais bien évidemment, aujourd'hui plus que jamais, vous aurez compris que ce que j'exprime ici n'est que mon avis, un tout petit avis noyé sous la foule des centaines d'autres, une goutte d'eau dans l'océan, autant dire, pas grand-chose.
P.S. : je n'ai mentionné que l'une des raisons de l'antisémitisme profond et installé de longue date chez Céline, car il me semble que c'est cette raison qui l'a poussé à écrire ses fameux pamphlets "Bagatelles pour un massacre" et "L'école des cadavres".
Mais rien n'est jamais aussi simple, il semble également que depuis sa plus tendre enfance, dans le foyer familial, on cultivait l'antisémitisme et aussi, surtout devrais-je dire, la brûlure, la blessure à ses yeux que fut la réception de Mort À Crédit, par le monde littéraire, de la critique et de l'édition, où des personnalités éminentes juives prenaient une large part a contribué décisivement à forger le contentieux de Céline avec LE peuple juif.
Sa conception de la "dégénérescence orchestré
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totom
25 mars 2010
Ouvrez-le à n'importe quelle page, et lisez-en un passage à haute voix...
Céline ne mâche pas ses mots, il les mastique jusqu'à en extraire le suc.
Ca claque, ça grouille, ça pète, ça chie, ça pleure, car "l'existence, ça vous tord et ça vous écrase la face"
Il y a un avant et un après avoir lu ce livre.
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Cath36
16 juin 2011
Immense coup de coeur ! On a tellement dit du mal de Céline que j'ai longtemps renâclé à le lire, et puis j'ai voulu me faire moi-même ma propre idée. Haineux, Céline ? Certes, mais pas dans "Voyage au bout de la nuit", où il démonte au contraire un par un les mécanismes qui conduisent à la haine, et ce avec une lucidité impitoyable. (Le problème du personnage, c'est qu'à force de faire de la provocation, et une provocation odieuse j'en conviens, il a fini par tomber dans les travers qu'il dénonce). Pas d'illusions sur la nature humaine, pas de fioritures, pas de complaisances sur une pseudo-fraternité, mais des tentatives pour prendre du recul face à ce qui détruit l'être humain et tenter d'apprendre à vivre malgré cela ou plutôt avec. Il y a chez cet écorché vif un mélange contradictoire entre désespoir et désir de vivre envers et contre tout que je trouve magnifique et qui pourrait aider la plupart d'entre nous. Car ce n'est pas de se voiler les yeux qui fait avancer, mais de regarder les choses en face et d'en rire si on le peut. Ainsi que le disait Pascal, l'homme est plus grand que ce qui l'écrase parce qu'il est doué de conscience. Je pense que le regard de Céline sur la vie m'accompagnera longtemps, comme celui d'un ami qui aura eu le courage de dire tout haut ce que je pensais tout bas, sauf en ce qui concerne son racisme évidemment et ses prises de position en faveur du nazisme. Oui "Voyage au bout de la nuit" est un très grand livre.
Et tant pis pour le "politiquement correct" ! C'est la vérité qui nous aide, pas le mensonge.
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michfred
23 février 2015
170 critiques et je viens de lire celle de Nastasia-B...j'aurais pas dû...c'est mort, plié, foutu...je n'ai plus rien dans le citron...ratatiné mon cortex, vitrifié, mon cogito, effondré, mon ergo sum!
Et pourtant Céline c'est toute une histoire, pour moi, une saga, que l'épopée de Gilgamesh à côté, c'est la comtesse de Ségur!
ça a commencé comme ça... c'est Frasva qui m'en a parlé d'abord, Frasva, un pote, un carabin, pas comme moi, un dentiste - un de ces arracheurs de dents qui t'enlèvent les molaires en te parlant de leurs voyages au bout du monde...
Tiens justement, c'est du Voyage qu'on a parlé, Frasva et moi, du Voyage au bout de la nuit, - c'était à tenter, à entreprendre, fallait plus attendre, je serais bientôt atteinte par la limite d'âge, qu'il disait le Frasva, toujours galant homme, tu vas pas attendre la ménopause, Michfred, t'auras le ciboulot tout ramolli, tu pourras rien capter, tes circuits seront niqués, y aura un truc qui fera masse...
Moi, je renâclais sérieux : pas envie du tout de le lire, ton facho, que je lui disais, c'est du dégueulis, de la nausée pire que celle du Jean-Sol Partre, ton Céline, je le sais, il a cassé du juif au pire moment: quand on les envoyait au four, tu crois pas que c'est d'une vraie ordure, ça? d'un gros salopard? d'un foutu crevard?
Il a suivi Pétain et Laval à Sigmaringen, avec le Vigan: encore une preuve de son innocence, ça, Sigmaringen, ses eaux, ses hôtels, ses montagnes, sa bande de nazillons en goguette...Tu me dis qu'il y avait aussi sa femme Lucette, la contorsionniste, et le chat Bébert... belle troupe d'égarés...ça ne vous rachète pas une moralité pour autant... tu dis qu'il était médecin des pauvres? que c'était un humaniste, ton Mengele de banlieue? Foutaises, moi, des gars comme ça, c'est douze balles, plus une, et le peloton, sans barguigner! Oui, j'suis contre la peine de mort, mais pas pour lui, bordel, 3 pamphlets antisémites, c'est plus du hasard, c'est de la nécessité, du voulu, du concentré... va pas me raconter des histoires!
Bon, d'accord, je vais l'écouter ton Céline, si c'est toi qui m'offres le disque...pas mal, son accordéon, on dirait du Bruant, du Vian, en plus vachard, mais y a de l'idée...Et maintenant Michel Simon qui lit une page : "ça a commencé comme ça..." tiens, j'ai déjà entendu ça quelque part...
Trop tard, j'ai tout écouté, tout, et puis j'ai lu, tout, une fois, deux fois, trois fois...subjuguée par le verbe, la Michfred, complètement emberlificotée dans ses contradictions, engluée dans ses principes et conquise par les mots de l'autre, là, qui parlait si bien de la guerre, de la colonisation, de la misère qu'on n'aurait jamais cru que c'était le même qui déblatérait si vilainement sur les Juifs dans les autres torchons....la porte du club des céliniens s'était refermée sur moi...on était faits, comme des rats!
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ninosairosse
07 juillet 2017
La grande fatigue de l'existence n'est peut-être en somme que cet énorme mal qu'on se donne pour demeurer vingt ans, quarante ans, davantage, raisonnable, pour ne pas être simplement, profondément soi-même, c'est-à-dire immonde, atroce, absurde. Cauchemar d'avoir à présenter toujours comme un petit idéal universel, sur-homme du matin au soir, le sous-homme claudicant qu'on nous a donné.
p418
Je me dois de trouver une place sur mon île déserte
Aujourd'hui, c'est vendredi....
J'ai l'honneur et la joie d'accueillir cette découverte
Robinson, et Ferdinand Bardamu , le Voyage au bout de la nuit...
Certes, beaucoup de divagations ou propos du psychisme
Mais avec nostalgie, ce livre quitte ma liste "pas lu", je rajouterai étiquette "paludisme"....
Cette petite musique de nuit retentira longtemps encore dans ma nuit,
Aussi bien illusoire de vouloir critiquer ce chef d'oeuvre de Monsieur Céline
Une seule tentative de POLEMIQUE et c'est MOTS ARTS qu'on assassine.....
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Citations & extraits (995) Voir plus Ajouter une citation
Nastasia-BNastasia-B16 septembre 2017
Dès son arrivée, le chercheur méthodique allait se pencher rituellement pendant quelques minutes au-dessus des tripes bilieuses et corrompues du lapin de l’autre semaine, celui qu’on exposait classiquement à demeure, dans un coin de la pièce, bénitier d’immondice. Lorsque l’odeur en devenait véritablement intenable, on en sacrifiait un autre de lapin, mais pas avant, à cause des économies auxquelles le Professeur Jaunisset, grand secrétaire de l’Institut, tenait en ce temps-là une main fanatique.
Certaines pourritures animales subissaient de ce fait, par économie, d’invraisemblables dégradations et prolongations. Tout est question d’habitude. Certains garçons des laboratoires bien entraînés eussent fort bien cuisiné dans un cercueil en activité tellement la putréfaction et ses relents ne les gênaient plus. Ces modestes auxiliaires de la grande recherche scientifique arrivaient même à cet égard à surpasser en économie le Professeur Jaunisset lui-même, pourtant fameusement sordide, et le battaient à son propre jeu, profitant du gaz de ses étuves par exemple pour se confectionner de nombreux pot-au-feu personnels et bien d’autres lentes ratatouilles, plus périlleuses encore.
Lorsque les savants avaient achevé de procéder à l’examen distrait des boyaux du cobaye et du lapin rituels, ils étaient parvenus doucement au deuxième acte de leur vie scientifique quotidienne, celui de la cigarette. Essai de neutralisation des puanteurs ambiantes et de l’ennui par la fumée du tabac. De mégot en mégot, les savants venaient tout de même à bout de leur journée, sur les cinq heures. On remettait alors doucement les putréfactions à tiédir dans l’étuve branlante. […] Le savant […] déposait encore un petit quelque chose d’écrit dans un coin du livret d’expériences, timidement, comme un doute, en vue d’une communication prochaine pleinement oiseuse, mais justificative de sa présence à l’Institut et des chétifs avantages qu’elle comportait, corvée qu’il faudrait bien se décider à effectuer tout de même avant longtemps devant quelque Académie infiniment impartiale et désintéressée.
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GBasquiatGBasquiat15 septembre 2017
Mais la guerre dure décidément trop longtemps... On ne conçoit plus à mesure qu’elle s’allonge d’individus suffisamment dégoûtants pour dégoûter la Patrie... Elle s’est mise à accepter tous les sacrifices, d’où qu’ils viennent, toutes les viandes la Patrie... Elle est devenue infiniment indulgente dans le choix de ses martyrs la Patrie ! Actuellement il n’y a plus de soldats indignes de porter les armes et surtout de mourir sous les armes et par les armes... On va faire, dernière nouvelle, un héros avec moi !... Il faut que la folie des massacres soit extraordinairement impérieuse, pour qu’on se mette à pardonner le vol d’une boîte de conserve ! que dis-je ? à l’oublier ! Certes, nous avons l’habitude d’admirer tous les jours d’immenses bandits, dont le monde entier vénère avec nous l’opulence et dont l’existence se démontre cependant dès qu’on l’examine d’un peu près comme un long crime chaque jour renouvelé, mais ces gens-là jouissent de gloire, d’honneurs et de puissance, leurs forfaits sont consacrés par les lois, tandis qu’aussi loin qu’on se reporte dans l’histoire - et vous savez que je suis payé pour la connaître - tout nous démontre qu’un larcin véniel, et surtout d’aliments mesquins, tels que croûtes, jambon ou fromage, attire sur son auteur immanquablement l’opprobre formel, les reniements catégoriques de la communauté, les châtiments majeurs, le déshonneur automatique et la honte inexpiable, et cela pour deux raisons, tout d’abord parce que l’auteur de tels forfaits est généralement un pauvre et que cet état implique en lui-même une indignité capitale et ensuite parce que son acte comporte une sorte de tacite reproche envers la communauté. Le vol du pauvre devient une malicieuse reprise individuelle, me comprenez-vous ?... Où irions-nous ? Aussi la répression des menus larcins s’exerce-t-elle, remarquez-le, sous tous les climats, avec une rigueur extrême, comme moyen de défense sociale non seulement, mais encore et surtout comme une recommandation sévère à tous les malheureux d’avoir à se tenir à leur place et dans leur caste, peinards, joyeusement résignés à crever tout au long des siècles et indéfiniment de misère et de faim... Jusqu’ici cependant, il restait aux petits voleurs un avantage dans la République, celui d’être privés de l’honneur de porter les armes patriotes. Mais dès demain, cet état de choses va changer, j’irai reprendre dès demain, moi voleur, ma place aux armées... Tels sont les ordres... En haut lieu, on a décidé de passer l’éponge sur ce qu’ils appellent “mon moment d’égarement” et ceci, notez-le bien, en considération de ce qu’on intitule aussi “l’honneur de ma famille”. Quelle mansuétude ! Je vous le demande camarade, est-ce donc ma famille qui va s’en aller servir de passoire et de tri aux balles françaises et allemandes mélangées ?... Ce sera bien moi tout seul, n’est-ce pas ? Et quand je serai mort, est-ce l’honneur de ma famille qui me fera ressusciter ?... Tenez, je la vois d’ici, ma famille, les choses de la guerre passées... Comme tout passe... Joyeusement alors gambadante ma famille sur les gazons de l’été revenu, je la vois d’ici par les beaux dimanches... Cependant qu’à trois pieds dessous, moi papa, ruisselant d’asticots et bien plus infect qu’un kilo d’étrons de 14 juillet pourrira fantastiquement de toute sa viande déçue... Engraisser les sillons du laboureur anonyme c’est le véritable avenir du véritable soldat ! Ah ! camarade ! Ce monde n’est je vous l’assure qu’une immense entreprise à se foutre du monde ! Vous êtes jeune. Que ces minutes sagaces vous comptent pour des années ! Écoutez-moi bien, camarade, et ne le laissez plus passer sans bien vous pénétrer de son importance, ce signe capital dont resplendissent toutes les hypocrisies meurtrières de notre Société : “L’attendrissement sur le sort, sur la condition du miteux...” Je vous le dis, petits bonshommes, couillons de la vie, battus, rançonnés, transpirants de toujours, je vous préviens, quand les grands de ce monde se mettent à vous aimer, c’est qu’ils vont vous tourner en saucissons de bataille... C’est le signe... Il est infaillible. C’est par l’affection que ça commence. Louis XIV lui au moins, qu’on se souvienne, s’en foutait à tout rompre du bon peuple. Quant à Louis XV, du même. Il s’en barbouillait le pourtour anal. On ne vivait pas bien en ce temps-là, certes, les pauvres n’ont jamais bien vécu, mais on ne mettait pas à les étriper l’entêtement et l’acharnement qu’on trouve à nos tyrans d’aujourd’hui. Il n’y a de repos, vous dis-je, pour les petits, que dans le mépris des grands qui ne peuvent penser au peuple que par intérêt ou sadisme... Les philosophes, ce sont eux, notez-le encore pendant que nous y sommes, qui ont commencé par raconter des histoires au bon peuple... Lui qui ne connaissait que le catéchisme ! Ils se sont mis, proclamèrent-ils, à l’éduquer... Ah ! ils en avaient des vérités à lui révéler ! et des belles ! Et des pas fatiguées ! Qui brillaient ! Qu’on en restait tout ébloui ! C’est ça ! qu’il a commencé par dire, le bon peuple, c’est bien ça ! C’est tout à fait ça ! Mourons tous pour ça ! Il ne demande jamais qu’à mourir le peuple ! Il est ainsi. “Vive Diderot !” qu’ils ont gueulé et puis “Bravo Voltaire !” En voilà au moins des philosophes ! Et vive aussi Carnot qui organise si bien les victoires ! Et vive tout le monde ! Voilà au moins des gars qui ne le laissent pas crever dans l’ignorance et le fétichisme le bon peuple ! Ils lui montrent eux les routes de la Liberté ! Ils l’émancipent ! Ça n’a pas traîné ! Que tout le monde d’abord sache lire les journaux ! C’est le salut ! Nom de Dieu ! Et en vitesse ! Plus d’illettrés ! Il en faut plus ! Rien que des soldats citoyens ! Qui votent ! Qui lisent ! Et qui se battent ! Et qui marchent ! Et qui envoient des baisers ! À ce régime-là, bientôt il fut fin mûr le bon peuple. Alors n’est-ce pas l’enthousiasme d’être libéré il faut bien que ça serve à quelque chose ? Danton n’était pas éloquent pour les prunes. Par quelques coups de gueule si bien sentis, qu’on les entend encore, il vous l’a mobilisé en un tour de main le bon peuple ! Et ce fut le premier départ des premiers bataillons d’émancipés frénétiques ! Des premiers couillons voteurs et drapeautiques qu’emmena le Dumouriez se faire trouer dans les Flandres ! Pour lui-même Dumouriez, venu trop tard à ce petit jeu idéaliste, entièrement inédit, préférant somme toute le pognon, il déserta. Ce fut notre dernier mercenaire... Le soldat gratuit ça c’était du nouveau... Tellement nouveau que Gœthe, tout Gœthe qu’il était, arrivant à Valmy en reçut plein la vue. Devant ces cohortes loqueteuses et passionnées qui venaient se faire étripailler spontanément par le roi de Prusse pour la défense de l’inédite fiction patriotique, Gœthe eut le sentiment qu’il avait encore bien des choses à apprendre. “De ce jour, clama-t-il, magnifiquement, selon les habitudes de son génie, commence une époque nouvelle !” Tu parles ! Par la suite, comme le système était excellent, on se mit à fabriquer des héros en série, et qui coûtèrent de moins en moins cher, à cause du perfectionnement du système. Tout le monde s’en est bien trouvé. Bismarck, les deux Napoléon, Barrès aussi bien que la cavalière Elsa. La religion drapeautique remplaça promptement la céleste, vieux nuage déjà dégonflé par la Réforme et condensé depuis longtemps en tirelires épiscopales. Autrefois, la mode fanatique, c’était “Vive Jésus ! Au bûcher les hérétiques !”, mais rares et volontaires après tout les hérétiques... Tandis que désormais, où nous voici, c’est par hordes immenses que les cris : “Au poteau les salsifis sans fibres ! Les citrons sans jus ! Les innocents lecteurs ! Par millions face à droite !” provoquent les vocations. Les hommes qui ne veulent ni découdre, ni assassiner personne, les Pacifiques puants, qu’on s’en empare et qu’on les écartèle ! Et les trucide aussi de treize façons et bien fadées ! Qu’on leur arrache pour leur apprendre à vivre les tripes du corps d’abord, les yeux des orbites, et les années de leur sale vie baveuse ! Qu’on les fasse par légions et légions encore, crever, tourner en mirlitons, saigner, fumer dans les acides, et tout ça pour que la Patrie en devienne plus aimée, plus joyeuse et plus douce ! Et s’il y en a là-dedans des immondes qui se refusent à comprendre ces choses sublimes, ils n’ont qu’à aller s’enterrer tout de suite avec les autres, pas tout à fait cependant, mais au fin bout du cimetière, sous l’épitaphe infamante des lâches sans idéal, car ils auront perdu, ces ignobles, le droit magnifique à un petit bout d’ombre du monument adjudicataire et communal élevé pour les morts convenables dans l’allée du centre, et puis aussi perdu le droit de recueillir un peu de l’écho du Ministre qui viendra ce dimanche encore uriner chez le Préfet et frémir de la gueule au-dessus des tombes après le déjeuner... »
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GBasquiatGBasquiat15 septembre 2017
« Est-ce vrai que vous soyez réellement devenu fou, Ferdinand ? me demande-t-elle un jeudi.
- Je le suis ! avouai-je.
- Alors, ils vont vous soigner ici ?
- On ne soigne pas la peur, Lola.
- Vous avez donc peur tant que ça ?
- Et plus que ça encore, Lola, si peur, voyez-vous, que si je meurs de ma mort à moi, plus tard, je ne veux surtout pas qu’on me brûle ! Je voudrais qu’on me laisse en terre, pourrir au cimetière, tranquillement, là, prêt à revivre peut-être... Sait-on jamais ! Tandis que si on me brûlait en cendres, Lola, comprenez-vous, ça serait fini, bien fini... Un squelette, malgré tout, ça ressemble encore un peu à un homme... C’est toujours plus prêt à revivre que des cendres... Des cendres c’est fini !... Qu’en dites-vous ?... Alors, n’est-ce pas, la guerre…
- Oh ! Vous êtes donc tout à fait lâche, Ferdinand ! Vous êtes répugnant comme un rat…
- Oui, tout à fait lâche, Lola, je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans... Je ne la déplore pas moi... Je ne me résigne pas moi... Je ne pleurniche pas dessus moi... Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c’est eux qui ont tort, Lola, et c’est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir.
- Mais c’est impossible de refuser la guerre, Ferdinand ! Il n’y a que les fous et les lâches qui refusent la guerre quand leur Patrie est en danger…
- Alors vivent les fous et les lâches ! Ou plutôt survivent les fous et les lâches ! Vous souvenez-vous d’un seul nom par exemple, Lola, d’un de ces soldats tués pendant la guerre de Cent Ans ?... Avez-vous jamais cherché à en connaître un seul de ces noms ?... Non, n’est-ce pas ?... Vous n’avez jamais cherché ? Ils vous sont aussi anonymes, indifférents et plus inconnus que le dernier atome de ce presse-papier devant nous, que votre crotte du matin... Voyez donc bien qu’ils sont morts pour rien, Lola ! Pour absolument rien du tout, ces crétins ! Je vous l’affirme ! La preuve est faite ! Il n’y a que la vie qui compte. Dans dix mille ans d’ici, je vous fais le pari que cette guerre, si remarquable qu’elle nous paraisse à présent, sera complètement oubliée... À peine si une douzaine d’érudits se chamailleront encore par-ci, par-là, à son occasion et à propos des dates des principales hécatombes dont elle fut illustrée... C’est tout ce que les hommes ont réussi jusqu’ici à trouver de mémorable au sujet les uns des autres à quelques siècles, à quelques années et même à quelques heures de distance... Je ne crois pas à l’avenir, Lola... »
Lorsqu’elle découvrit à quel point j’étais devenu fanfaron de mon honteux état, elle cessa de me trouver pitoyable le moins du monde... Méprisable elle me jugea, définitivement.
Elle résolut de me quitter sur-le-champ. C’en était trop. En la reconduisant jusqu’au portillon de notre hospice ce soir-là, elle ne m’embrassa pas.
Décidément, il lui était impossible d’admettre qu’un condamné à mort n’ait pas en même temps reçu la vocation.
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GBasquiatGBasquiat15 septembre 2017
Je n’avais pas beaucoup de choses pour moi, mais j’avais certes de la bonne tenue, on pouvait le dire, le maintien modeste, la déférence facile et la peur toujours de n’être pas à l’heure et encore le souci de ne jamais passer avant une autre personne dans la vie, de la délicatesse enfin…
Quand on a pu s’échapper vivant d’un abattoir international en folie, c’est tout de même une référence sous le rapport du tact et de la discrétion.
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GBasquiatGBasquiat15 septembre 2017
Dès que je cessais de l’embrasser, elle y revenait, je n’y coupais pas, sur les sujets de la guerre ou des beignets. La France tenait de la place dans nos conversations. Pour Lola, la France demeurait une espèce d’entité chevaleresque, aux contours peu définis dans l’espace et le temps, mais en ce moment dangereusement blessée et à cause de cela même très excitante. Moi, quand on me parlait de la France, je pensais irrésistiblement à mes tripes, alors forcément, j’étais beaucoup plus réservé pour ce qui concernait l’enthousiasme. Chacun sa terreur. Cependant, comme elle était complaisante au sexe, je l’écoutais sans jamais la contredire. Mais question d’âme, je ne la contentais guère. C’est tout vibrant, tout rayonnant qu’elle m’aurait voulu et moi, de mon côté, je ne concevais pas du tout pourquoi j’aurais été dans cet état-là, sublime, je voyais au contraire mille raisons, toutes irréfutables, pour demeurer d’humeur exactement contraire.
Lola, après tout, ne faisait que divaguer de bonheur et d’optimisme, comme tous les gens qui sont du bon côté de la vie, celui des privilèges, de la santé, de la sécurité et qui en ont encore pour longtemps à vivre.
Elle me tracassa avec les choses de l’âme, elle en avait plein la bouche. L’âme, c’est la vanité et le plaisir du corps tant qu’il est bien portant, mais c’est aussi l’envie d’en sortir du corps dès qu’il est malade ou que les choses tournent mal. On prend des deux poses celle qui vous sert le plus agréablement dans le moment et voilà tout ! Tant qu’on peut choisir entre les deux, ça va. Mais moi, je ne pouvais plus choisir, mon jeu était fait ! J’étais dans la vérité jusqu’au trognon, et même que ma propre mort me suivait pour ainsi dire pas à pas. J’avais bien du mal à penser à autre chose qu’à mon destin d’assassiné en sursis, que tout le monde d’ailleurs trouvait pour moi tout à fait normal.
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