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Citations de Loïc Wacquant (18)


5. « […] un ghetto est un rapport ethno-racial de contrôle et de fermeture composé de quatre éléments : (i) stigmate ; (ii) contrainte ; (iii) enfermement territorial ; et (iv) cloisonnement institutionnel. La conjugaison de ces quatre éléments résulte en la formation d'un espace distinct, contenant une population ethniquement homogène qui se voit contrainte de développer, à l'intérieur de ce périmètre réservé et clos, un ensemble d'institutions qui dupliquent le cadre organisationnel de la société environnante dont ce groupe est banni et qui fournit en même temps la charpente nécessaire à la construction de son "style de vie" et de ses stratégies sociales propres.
[…]
Notons ensuite les homologies structurale et fonctionnelle entre le ghetto et la prison conçue comme un ghetto judiciaire : une maison d'arrêt ou de peine est bien un espace à part qui sert à retenir sous la contrainte une population légalement dénigrée, au sein duquel cette population développe des institutions, une culture et une identité souillée qui lui sont spécifiques. La prison est donc bien composée des quatre éléments fondamentaux qui forment un ghetto : stigmate, contrainte, enfermement physique et parallélisme institutionnel, et ce dans des buts similaires. » (pp. 237-238)
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4. « Le déploiement de cette politique étatique de criminalisation des conséquences de la misère d'État opère selon deux principales modalités. La première et la moins visible, sauf pour les intéressés, consiste à transformer les services sociaux en instruments de surveillance et de contrôle des catégories indociles au nouvel ordre économique et moral. [ex. : « conditionne[r] l'accès à l'aide sociale à l'adoption de certaines normes de conduite (sexuelle, familiale, éducative, etc.) », « stipule[r] que l'allocataire doit accepter tout emploi qui lui est proposé, quelles que soient la rémunération et les conditions de travail », « module[r] l'aide aux familles en fonction de l'assiduité scolaire de leurs enfants ou de l'inscription dans des pseudo-stages de formation sans objet ni débouchés »]
[…]
La seconde composante de la politique de contention répressive des pauvres est le recours massif et systématique à l'incarcération. » (pp. 79-80)
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3. « La transition de la gestion sociale au traitement pénal des désordres induits par la fragmentation du salariat est de fait éminemment productrice. Productrice de nouvelles catégories, comme le "quartier sensible", euphémisme bureaucratique désignant un pan de ville mis en jachère économique et sociale par l'État et pour cette raison même soumis à un encadrement policier renforcé, et son cousin germain, les "violences urbaines", nomenclature imbécile qui amalgame des actes déviants de nature et de motivations disparates (graffiti et déprédations, rixes entre jeunes, trafic de drogue ou recel d'objets volés, affrontements collectifs avec la police, etc.) afin de favoriser une approche punitive des problèmes sociaux des "banlieues" en les dépolitisant. Productrice de nouveaux types sociaux, comme le "sauvageon", variante social-paternaliste de l'insulte raciste brocardant la déculturation supposée des classes populaires, dont l'irruption est censée justifier la réouverture des centres fermés pour jeunes délinquants alors que toutes les études déplorent leur extrême nocivité, et le "prédateur sexuel", incarnation haïe de toutes les menaces pesant sur l'intégrité de la cellule familiale, d'autant plus craint que cette dernière est exposée aux torsions et aux distorsions nées de la précarisation du travail. À quoi s'ajoute la rénovation de figures classiques, comme le "délinquant récidiviste", dernier avatar pseudo-savant de "l'uomo delinquente" inventé par Cesare Lombroso en 1884, dont on recherche désormais par "profilage" les caractéristiques psychophysiologiques et anthropométriques distinctives. » (pp. 50-51)
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2. « C'est l'occasion de souligner les effets proprement symboliques du débridage du système pénal, notamment comment ce dernier renforce, en la dramatisant, la démarcation légale, sociale et culturelle entre le communauté des "honnêtes gens" et les criminels, de sorte à faire de ces derniers une catégorie sacrificielle qui concentre en elle toutes les propriétés négatives (immoralité, pauvreté, noirceur de peau) que la première souhaite expulser hors d'elle. La pénalisation de la misère rappelle ainsi à tous avec éclat que, de par sa seule existence, la misère constitue une atteinte intolérable contre cet "état fort et défini de la conscience collective" nationale qui conçoit l'Amérique comme une société d'abondance et d' "opportunité pour tous". » (p. 36)
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1. « C'est ainsi que la "main invisible" du marché du travail déqualifié trouve son prolongement idéologique et son complément institutionnel dans le "poing de fer" de l'État pénal qui s'accroît et se se redéploie de sorte à juguler les désordres générés par la diffusion de l'insécurité sociale et par la déstabilisation corrélative des hiérarchies statutaires qui formaient l'armature traditionnelle de la société nationale […]. À la régulation des classes populaires par ce que Pierre Bourdieu appelle "la main gauche" de l'État, celle qui protège et améliore les chances de vie, représentée par le droit du travail, l'éducation, la santé, l'assistance et le logement social, se substitue – aux États-Unis – ou se surajoute – en Europe – la régulation par sa "main droite", police, justice et administration pénitentiaire, de plus en plus active et intrusive dans les zones subalternes de l'espace social et urbain. Et, logiquement, la prison revient sur le devant de la scène sociétale alors que les plus éminents spécialistes de la question pénale étaient unanimes à prédire son dépérissement, voire sa disparition, il y a seulement trente ans. L'utilité retrouvée de l'appareil pénal à l'ère post-keynésienne de l'emploi de l'insécurité est triple : il s'attache à plier les fractions de la classe ouvrière rétives à la discipline du nouveau salariat éclaté des services en accroissant le coût des stratégies de fuite dans l'économie informelle de la rue [particulièrement le commerce des stupéfiants] ; il neutralise et entrepose ses éléments les plus disruptifs ou rendus carrément superflus par la recomposition de l'offre d'emplois ; et il réaffirme l'autorité de l'État au quotidien dans le domaine restreint qu'il s'assigne dorénavant. La canonisation du "droit à la sécurité", corrélative de la déréliction du "droit au travail" sous son ancienne forme (soit à plein temps et à pleins droits, pour une durée indéterminée et un salaire viable donnant la possibilité de se reproduire socialement et de se projeter dans le futur), et l'intérêt et les moyens accrus accordés au maintien de l'ordre viennent en effet à point nommé pour combler le déficit de légitimité dont souffrent les décideurs politiques, du fait même qu'ils ont abjuré les missions établies de l'État en matière économique et sociale. » (pp. 27-28)
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Loïc Wacquant
L’analyse empirique de l’évolution des économies avancées sur la longue durée suggère pourtant que la « mondialisation » n’est pas une nouvelle phase du capitalisme mais une « rhétorique » qu’invoquent les gouvernements pour justifier leur soumission volontaire aux marchés financiers.


(...)

Loin d’être, comme on ne cesse de le répéter, la conséquence fatale de la croissance des échanges extérieurs, la désindustrialisation, la croissance des inégalités et la contraction des politiques sociales résultent de décisions de politique intérieure qui reflètent le basculement des rapports de classe en faveur des propriétaires du capital
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J'adore m'entraîner, j'adore mais grave. Quand tu sors de la salle, tu te sens comme flambant neuf. t'as des mecs, ils planent avec la drogue, moi je plane de m’entraîner. Quand je quitte la salle, je suis sur mon nuage. (Luis, poids moyen portoricain, 30 ans, mécanicien)
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Quand tu te mets pour de bon à t'entraîner, tu tires le meilleur de toi-même. Dans tout ce que tu fais, tu commences à toucher ce but que tu t'es donné. Et la boxe elle te donne cette discipline tout naturellement : une fois que t'as cette discipline, tu peux l'emporter avec toi dans le monde entier et l'appliquer à tout. (Eddie, entraîneur noir et seconde de Deedee, 33 ans et ouvrier métallo)
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On sait, depuis les travaux pionniers de Georg Rusche et Otto Kirscheimer, confirmés par une quarantaine d'études empiriques dans une dizaine de sociétés capitalistes, qu'il existe une corrélation étroite et positive entre la détérioration du marché du travail et la montée des effectifs emprisonnés – alors qu'il n'existe aucun lien avéré entre taux de criminalité et taux d'incarcération. Toutes les recherches disponibles sur les sanctions judiciaires selon les caractéristiques des justiciables dans les pays européens concourent en outre à indiquer que la chômage et la précarité professionnelle sont, comme aux États-Unis, sévèrement jugés par les tribunaux au niveau individuel. Il en résulte, à crime ou délit égal, une « sur-condamnation » à la prison ferme des individus marginalisés sur le marché du travail. Non seulement être privé d'emploi augmente à peu près partout la probabilité d'être placé en détention préventive, et pour des durées plus longues, mais encore, pour un même type d'infraction, un condamné sans travail est plus fréquemment mis sous les verrous, plutôt que puni par une peine avec sursis ou par une amende. (Aux États-Unis, une enquête suggère que le fait d'être sans emploi est encore plus pénalisant au stade de la détermination de la peine que celui d'être noir). Enfin, l'absence ou la faiblesse de l'insertion professionnelle du détenu rallonge la durée de l'incarcération en diminuant ses chances de bénéficier d'une réduction de peine ou d'une libération conditionnelle ou anticipée.
« L'amende est bourgeoise et petite-bourgeoise, l'emprisonnement avec sursis est populaire, l'emprisonnement ferme est sous-prolétarien » : la célèbre formule de Bruno Aubusson de Cavarlay résumant le fonctionnement de la justice française entre 1952 et 1978 est encore plus vraie à l'ère du chômage de masse et du creusement des inégalités sociales. Ainsi, la moitié des personnes incarcérées en France au cours de l'année 1998 avaient un niveau d'éducation primaire (contre 3% qui avaient fait des études universitaires) et on peut estimer qu'entre le tiers et la moitié d'entre elles étaient dépourvues d'emploi à la veille de leur mise sous écrous ; en outre, un prisonnier sur six se trouvait sans domicile fixe.
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Mais, dans ce domaine comme dans bien d'autres depuis la dénonciation du contrat social fordiste-keynésien, le secteur privé apporte une contribution décisive à la conception et à la réalisation de la « politique publique ». De fait, le rôle éminent qui incombe aux think tanks néo-conservateurs dans la constitution puis l'internationalisation de la nouvelle doxa punitive mettent en exergue les liens organiques, tant idéologiques que pratiques, entre le dépérissement du secteur social de l’État et le déploiement de son bras pénal. En effet, les institutions de conseil qui, sur les deux rives de l'Atlantique, ont préparé l'avènement du « libéralisme réel » sous Ronald Reagan et Margaret Thatcher par un patient travail de sape intellectuelle des notions et des politiques keynésiennes sur le front économique et social entre 1975 et 1985 ont également, avec une décennie de décalage, alimenté les élites politiques et médiatiques en concepts, principes et mesures à même de justifier et d'accélérer le renforcement de l'appareil pénal. Les mêmes – pays, partis, politiciens et professeurs – qui hier militaient, avec le succès insolent que l'on peut constater des deux côtés de l'Atlantique, en faveur du « moins d’État » pour ce qui relève des privilèges du capital et de l'utilisation de la main-d’œuvre, exigent aujourd'hui avec tout autant d'ardeur « plus d’État » pour masquer et contenir les conséquences sociales délétères, dans les régions inférieures de l'espace social, de la dérégulation du salariat et la détérioration de la protection sociale.
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Les boxeurs aiment à filer la métaphore artistique pour décrire leur performance entre les cordes : à l'instar d'un chanteur, danseur ou acteur de cinéma, le pugiliste est un professionnel du spectacle qui monte sur scène pour séduire le public par sa personnalité, sa bravoure et sa science. Autre comparaison qui revient souvent dans leur bouche : le jeu d'échecs, pour dire le rôle de la stratégie, de la ruse, et de l'intelligence du ring et l'importance du mental. Même le combattant le plus fruste, qui mise sur sa puissance pour imposer l'épreuve de force, doit savoir composer avec le profil et la tactique de son opposant pour éviter de se faire dérouter. Une dernière métaphore, celle de la bougie d'allumage (spark plug), qui dit bien l'imbrication mutuelle de l'esprit et du corps, du cerveau et du poing, quand la pensée elle-même se mue instantanément en mouvement intelligible.
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Je tire mon chapeau à quiconque monte sur le ring
Il faut être un sacré bonhomme pour faire un boxeur. comme quoi, je tire mon chapeau à quiconque monte sur le ring, que ce soit un amateur qui fait un trois rounds, qu'il perde ou qu'il gagne, s'il tient le choc et qu'il fait de son mieux et qu'il s'est préparé pour ça ou un professionnel qui combat un dix rounds ou un douze rounds : s'il est prêt, je lui tire ma révérence.
(Coach Deedee, entraîneur en chef du Woodlawn Boys Club)
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Ils sont quelqu'un
Ils viennent à la salle parce qu'ils sentent qu'ils pourraient devenir quelqu'un, ils sont quelqu'un, on les traite comme il faut, ils ont le sentiment qu'ils accomplissent quelque chose pour de bon. Et peut-être que, dans leur environnement habituel, ils sont rien, ils se font ballotter à droite à gauche, par leurs gens à eux et au moins quand ils viennent à la salle, ils peuvent échapper à tout ça, et c'est ça qui les change, la vie des gens.
(Pat, 53 ans, coach blanc du gym de Sheridan Park)
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Comme un guerrier en paix
La boxe, la discipline que j'ai apprise par la boxe, je l'emporte aussi avec moi hors du ring. Ouais, elle se fait sentir au-delà. Elle me fait mûrir. Elle m’aide à me stabiliser, à me relaxer. Je me sens comme un guerrier en paix. Je suis un guerrier, mais j'suis en paix, hein, parce qu'y a un temps pour se battre sur le ring mais, hors du ring, j'serre la main de mon adversaire et on est de nouveau amis. C'est comme ça que ça devrait être dans la vie.
(Pat, poids welter noir, 20 ans)
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Bon les règles (the do’s) c’est de venir et d’apprendre à boxer, de respecter la discipline dans la salle, on élève pas la voix, pas de gros mots, on manque pas de respect au coach et on se manque pas de respect les uns pour les autres. Se comporter en gentleman, propre et réglo (clean-cut person), et respecter les instructions du coach quand il te dit quelque chose, pour te faire ta place de boxeur.Et être disposé à apprendre comment combattre, être disposé à écouter, et vouloir accomplir les changements nécessaires pour devenir un combattant. C’est pas facile, personne te déroule le tapis rouge. C’est beaucoup de travail dur, de discipline, de sparring. Et les choses à éviter (the don’ts), c’est de manger des nourritures grasses, des mauvaises nourritures, rester debout tard le soir à boire de l’alcool, venir au gym drogué (high on drugs)- pas de drogue point, sinon tu ne réussiras pas dans ce sport. Et s’établir comme une personne apprécié dans la salle autant qu’au-dehors de la salle et surtout DU RESPECT, parce que c’est important.
(Eddie, entraîneur noir et second de Deedee, 33 ans ouvrier métallo)
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Selon la formule consacrée dans le milieu, pour espérer réussir il faut "boire, manger, rêver, suer et chier de la boxe" au quotidien.
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C’est dans l’ordre symbolique qu’il faut chercher le moteur du pugilisme. Le métier de la cogne fait entrer ceux qui s’y engagent dans un univers de souffrance assumée et de significations incarnées; cette souffrance consentie les élève au-dessus du commun. Ce métier leur offre l’opportunité de prendre en main leur destinée, de se modeler comme être social digne de reconnaissance, ne serait-ce que par les pairs.
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Le boxeur échappe, fût-ce pour un temps, aux déterminations ordinaires qui, trop souvent, le voient à une vie étriquée et à l’insignifiance sociale. La boxe lui permet de s’élever en poursuivant ses rêves, même s’ils sont illusoires, et ce faisant elle donne du zeste à sa vie.
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