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Critique de Antyryia


Antyryia
  28 mars 2018

Vulnerant Omnes, Ultima Necat
Toutes blessent, la dernière tue.
Il s'agit des heures qui passent, jusqu'à l'ultime.
"Chaque heure fait sa plaie et la dernière achève" peut-on lire dans L'horloge, le poème de Théophile Gautier.

J'ai eu la chance d'avoir ce roman quelques jours avant sa sortie officielle, lors de ma rencontre avec Karine Giébel au salon du polar de Lens.
Un lien avec la couverture aux couleurs sang et or, comme celles du racing club ?
Probablement pas.
Je lui ai demandé si le titre avait un lien avec le temps qui passe inexorablement, mais elle n'a rien voulu me dire.
Il trouvera sa signification en temps utile.
"Mille deux cent dix huit jours que je n'ai pas mis un pied dehors."

"Il paraît que l'esclavage a été aboli depuis longtemps."
Ca, c'est ma dédicace.
Quand je pense à l'esclavage, je pense à Spartacus dans l'antiquité. A des serviteurs au Moyen-âge.
A quelque chose d'ancien, de révolu.
Plus récemment, je pense au peuple noir asservi jusqu'en 1865 dans le sud des Etats-Unis, au terme de la guerre de sécession.
En France, l'esclavage a été aboli durant la révolution, en 1794. Et interdit en 1948 par la déclaration universelle des droits de l'homme.
Evidemment, j'ai conscience qu'il se pratique toujours sous certaines formes ( je pense notamment à la prostitution ) mais jamais avant cette lecture je ne visualisais la servitude actuelle sous la forme qui nous est décrite ici.
Et qui est bien réelle.
Celle d'une domestique au service de ses maîtres, non rémunérée, privée de tous droits.
Un être humain exploité purement et simplement.
"Tu es à moi et seulement à moi. Je t'ai achetée, tu m'appartiens. Comme les meubles, comme mes fringues, comme tout ce qui se trouve ici."

Les romans de Karine Giébel sont réputés tant pour leur noirceur que pour leurs fins tragiques.
Je ne dirais évidemment rien de la conclusion, vous vous doutez qu'on n'est pas dans Cendrillon de toute façon. Il n'y a pas vraiment de mariage heureux avec beaucoup d'enfants à l'horizon.
Le final est juste parfait en tout cas. Et l'épilogue magistral.
Si je ne peux dire si les dernières pages seront ou non dramatiques, je peux au moins évoquer le début. Après tout, pas la peine d'attendre la fin.
Parce que ça commence mal.
Très mal.
Dès le prologue, on plonge dans l'inhumain. Les conditions de vie de cette esclave moderne nous sont décrites : Elle dort à même un vieux matelas dans une buanderie, travaille sans relâche de 5h00 du matin à 22h00, mange les restes des repas.
Elle passe ses journées à s'occuper du nouveau-né de la famille qui l'asservit, à faire le ménage, la lessive, la vaisselle, la couture. Elle ne peut pas sortir, pas même dans le jardin. Mais ça n'est pas ça le plus horrible, ce qui retourne immédiatement le coeur.
"Faire ses besoins dans une caisse, dans un seau, un sac. Comme un chien ou un chat."
Le plus révoltant, c'est son âge.

Toutes blessent, la dernière tue est centré sur cette jeune Marocaine introduite en France illégalement pour faire les corvées d'une riche famille.
"Finalement, c'est cool d'avoir une esclave."
Elle ne possède rien. Même son véritable prénom lui a été ôté.
Désormais elle s'appellera Tama.
Elle sera l'héroïne de ce roman. Attachante, forte, avec une insatiable soif d'apprendre.
Inoubliable.
Et en parallèle se déroulera une seconde histoire, plus lente.
La rencontre d'une jeune femme blessée et amnésique ( "Aucun repère, aucun souvenir auquel me raccrocher, qu'il soit bon ou mauvais." ) avec un homme solitaire et torturé prénommé Gabriel.
"L'ange qui a refusé de suivre Lucifer."
Une rencontre improbable où chacun dévoilera progressivement ses failles et ses secrets.
On tente de deviner ce qui unit ces deux récits, aux liens d'abord flous.

Il s'agit probablement du meilleur Giébel depuis le purgatoire des innocents, avec lequel le roman présente d'ailleurs quelques similitudes. Vous vous attacherez à des individus pourtant peu recommandables. Certains hommes violents trouveront peut-être même une forme de grâce à vos yeux. Même si ça vous paraîtra contre nature.
Vous tremblerez d'effroi, de colère et de compassion.
Vous penserez peut-être aussi parfois à Meurtres pour rédemption, avec l'histoire de cette prisonnière pourtant bien différente de Marianne, tant dans sa personnalité que dans son incarcération.
Mais avec ce même mélange de force et de désespoir.
En tout cas à mes yeux il s'agit d'un livre aussi ambitieux et percutant que ces deux romans, souvent considérés comme les meilleurs dans la bibliographie de la Varoise.
Et on est totalement plongé dans l'univers de l'auteure, avec plusieurs passages qui rappellent également ses nouvelles les plus récentes.
Un peu d'espoir et de lumière avec le même genre d'amitié intergénérationnelle que celle qui est évoquée dans "L'escalier."
Un désir de vengeance qui n'est pas sans rappeler "J'ai appris le silence". Une expression d'ailleurs maintes fois utilisée dans la narration de Tama.
Et j'ai également songé à "Aleyna". Pour le choc culturel, le devoir d'obéissance, la cruauté. Et pour l'importante signification de chaque prénom d'origine étrangère.

Quelle lecture éprouvante !
740 pages au total, qui se lisent avec une rapidité déconcertante.
Mais pas d'une traite.
Parfois, vous allez devoir poser le roman. Pour respirer un grand coup.
Pour vous éloigner un instant de ce cauchemar. le temps que vos yeux cessent d'être brouillés par des larmes naissantes.
Certains passages sont extrêmement durs. D'une rare violence, qu'elle soit physique ou morale. Votre colère et votre douleur atteindront leur paroxysme.
Je me suis parfois senti comme un voyeur. Quelqu'un qui n'est pas censé voir ça. Qui est gêné d'y assister. Comme un accident au bord de la route. le premier réflexe est de vouloir regarder avant de se rendre compte à quel point c'est inapproprié et de détourner les yeux.
Mais Karine Giébel ne nous laisse pas regarder ailleurs et ignorer la souffrance endurée par son héroïne. Nous devons y faire face. Elle nous la fait vivre dans les moindres détails. Avec peut-être un peu de surenchère dans l'horreur.
C'est à mes yeux quasiment le seul défaut de ce grand roman. Vouloir en ajouter encore et encore dans la monstruosité au point de finalement la considérer presque comme normale.
Et d'en réduire légèrement l'impact en la banalisant ainsi.
"Sa peau était un parchemin sur lequel un récit d'horreur s'inscrivait en relief."
Mais attention, il n'y a aucune complaisance.

C'est un roman où l'amour et la haine s'enlacent, où l'on comprend toute la proximité de ces sentiments.
La haine, vous la ressentirez jusque dans vos tripes.
Vous perdrez toute foi en l'être humain, trop souvent méprisable. La lie de l'humanité est ici présente sous ses pires incarnations. Son aspect le plus mauvais.
Comme si la majorité des hommes avait quelque chose de sale, de pourri.
Alors que Tama, celle qui n'est pourtant pas traitée en tant que telle, est en revanche celle qui rayonne le plus.
Un rayon blafard dans ces ténèbres opaques.
Elle ne sera pas la seule. Différents personnages vont quand même redonner un peu d'espoir et permettre de reprendre votre souffle.
Pas très souvent.
Et comme à chaque fois dans les oeuvres de Karine Giébel, ce sont les personnages les plus ambiguës, tiraillés entre l'ombre et la lumière, difficiles à cerner autant qu'à juger, qui tireront le plus leur épingle au jeu de notre intérêt.

En s'intéressant à son tour au sort de certains migrants vulnérables, l'auteure de Juste une ombre nous plonge dans un nouveau cauchemar dont elle seule a le secret. Plus engagée, elle nous fait prendre conscience de l'existence d'un esclavage moderne qu'elle dénonce avec véhémence pour une totale prise de conscience, en nous obligeant à l'affronter.
Pour notre plus grand malaise.
Elle nous fait réfléchir sur la notion même d'être humain, ses droits et ses devoirs moraux, en confrontant Tama à peine considérée comme une bête à des tortionnaires qui ont tout du chien enragé.
A partir de quand perd-on son humanité ?
La violence engendre-t-elle toujours la violence ?
Jusqu'où a-t-on le droit d'aller par amour ?

Intense, percutant, dense, habilement construit, émouvant, éprouvant ... Autant de qualificatifs qui pourraient s'appliquer à Toutes blessent, la dernière tue.
Du très grand Giébel.
Qui, à l'instar des fantômes qui peuplent le livre, vous hantera encore longtemps une fois la dernière page tournée.


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