-
La place de
Annie Ernaux
Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre le parti de l’art, ni de chercher à faire quelque chose de « passionnant », ou « d’émouvant ".
-
Par LydiaB, le 24/04/2010
La place de
Annie Ernaux
C'était un dimanche, au début de l'après-midi.
Ma mère est apparue dans le haut de l'escalier. Elle se tamponnait les yeux avec la serviette de table qu'elle avait dû emporter avec elle en montant dans la chambre après le déjeuner. Elle a dit d'une voix neutre: "C'est fini." Je ne me souviens pas des minutes qui ont suivi. Je revois seulement les yeux de mon père fixant quelque chose derrière moi, loin, et ses lèvres retroussées au-dessus des gencives. Je crois avoir demandé à ma mère de lui fermer les yeux. Autour du lit, il y avait aussi la sœur de ma mère et son mari. Ils se sont proposés pour aider à la toilette, au rasage, parce qu'il fallait se dépêcher avant que le corps ne se raidisse. Ma mère a pensé qu'on pourrait le revêtir du costume qu'il avait étrenné pour mon mariage trois ans avant. Toute cette scène se déroulait très simplement, sans cris, ni sanglots, ma mère avait seulement les yeux rouges et un rictus continuel.
> lire la suite
-
Par Nanne, le 16/07/2008
La place de
Annie Ernaux
Je voudrais dire, écrire au sujet de mon père, sa vie, et cette distance venue à l'adolescence entre lui et moi. Une distance de classe, mais particulière, qui n'a pas de nom. Comme de l'amour séparé.
-
Par Nanne, le 16/07/2008
La place de
Annie Ernaux
Il me conduisait de la maison à l'école sur son vélo. Passeur entre deux rives, sous la pluie et le soleil. Peut-être sa plus grande fierté, ou même la justification de son existence : que j'appartienne au monde qui l'avait dédaigné.
-
Par araucaria, le 30/03/2013
La place de
Annie Ernaux
Quand j'ai commencé à fréquenter la petite-bourgeoisie d'Y..., on me demandait d'abord mes goûts, le jazz ou la musique classique, Tati ou René Clair, cela suffisait à me faire comprendre que j'étais passée dans un autre monde.
-
Par araucaria, le 30/03/2013
La place de
Annie Ernaux
Ce qui le rendait violent, surtout, c'était de voir chez lui quelqu'un de la famille plongé dans un livre ou un journal. Il n'avait pas eu le temps d'apprendre à lire et à écrire. Compter, il savait.
-
Par KATE92, le 15/06/2012
La place de
Annie Ernaux
« Je pensais qu’il ne pouvait plus rien pour moi. Ses mots et ses idées n’avaient pas cours dans les salles de français ou de philo, les séjours à canapé de velours rouge des amis de classe. L’été, par la fenêtre ouverte de ma chambre, j’entendais le bruit de sa bêche aplatissant régulièrement la terre retournée.
J’écris peut-être parce qu’on n’avait plus rien à se dire. » (p.57-58)
> lire la suite
-
Les années de
Annie Ernaux
L'arrivée de plus en plus rapide des choses faisaient reculer le passé. Les gens ne s'intéressaient pas sur leur utilité, ils avaient simplement envie de les avoir et souffraient de ne pas gagner assez d'argent pour se les payer immédiatement.......
La profusion des choses cachait la rareté des idées et l'usure des croyances.
-
Par ides60, le 31/08/2010
La Honte de
Annie Ernaux
En juin 52, je ne suis jamais sortie du territoire qu'on nomme d'une façon vague mais comprise de tous, "par chez nous", le pays de Caux, sur la rive droite de la Seine entre le Havre et Rouen. Au-delà commence déjà l'incertain, le reste de la France et du monde que "par là-bas" avec un geste du bras montrant l'horizon, réunit dans la même indifférence et inconcevabilité d'y vivre. Il semble impossible d'aller à Paris autrement qu'en voyage organisé, à moins d'y avoir de la famille susceptible de vous guider. Prendre le métro apparaît comme une expérience compliquée, plus terrifiante que monter dans le train fantôme de la foire et nécessitant un apprentissage qu'on suppose long et difficile. Croyance générale qu'on ne peut aller quelque part sans "connaître" et admiration profonde pour ceux ou celles "qui n'ont pas peur d'aller partout".
> lire la suite
-
Par Trissotin, le 15/06/2013
Retour à Yvetot de
Annie Ernaux
On est samedi, à une heure et demie, en classe de quatrième, juste avant que ne commence le cours de composition française, dans ces minutes où l'on s'installe à grand bruit. Il me semble que Mlle Cherfils, la professeure de français, n'est pas encore arrivée. Jeanne D., une élève que je fréquente pas – ses parents sont des gens chic, les seuls opticiens de la ville – s'écrie, à la cantonade : « Ça pue l'eau de Javel ! » Et : « Qui est-ce qui sent l'eau de Javel ? Je ne SUPPORTE pas l'odeur d'eau de Javel ! » Je voudrais rentrer sous terre, je cache mes mains sous le bureau, peut-être dans les poches de ma blouse. Je suis affolée de honte, terrorisée à l'idée d'être désignée par l'une ou l'autre de mes voisines. Car c'est moi qui sent l'eau de Javel. Sans doute, à ce moment, j'aimerais revenir une demi-heure en arrière, chez nous, dans la cuisine où, comme d'habitude après le repas, je me suis lavé les mains dans la cuvette d'eau placée en permanence à cet usage sur le placard à vaisselle – il n'y a pas d'eau courante à la maison – sans être gênée le moins du monde par l'odeur d'eau de Javel qui, cette fois, s'en dégageait.
En cet instant, la fille de quatrième que je suis saisit tout très bien, que l'odeur de « la Javel » – ainsi dit-on chez moi, et non « eau de Javel » – qui était jusqu'ici le signe même de la propreté, celle des blouses de ma mère, des draps, du carrelage frotté et du seau de nuit, une odeur ne dérangeant personne, bien au contraire est une odeur sociale, l'odeur de la femme de ménage de Jeanne D., le signe d'appartenance à un milieu « très simple » – comme disent les profs –, c'est-à-dire inférieur. À ce moment, je hais Jeanne D. Je me hais encore plus.
> lire la suite