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Par latina, le 08/10/2011
La Belle chocolatière de
Bernadette Pécassou-Camebrac
- Eh oui ! C'est des âneries, explosa Marthe. Les Soubirous, c'est des moins que rien, ils ont été foutus dehors de partout, c'est des fainéants ! Et vous allez croire ce que cette Bernadette raconte ! Bah ! tout ce qu'elle dit, ça vaut rien ! C'est une pauvresse, une ignare, c'est de la guenille !
Marie blêmit. Sans s'en douter Marthe avait touché un point très douloureux chez elle. Jamais comme en ce milieu du XIXe siècle, où l'argent régnait en maître et coulait à flots dans les poches des nantis, la pauvreté n'avait été l'objet de tant de mépris. Etre pauvre, en cette année 1858, c'était pire qu'une déchéance, c'était un vice.
- De la guenille? hurla-t-elle. Bernadette, de la guenille ! Et qu'est-ce que tu es d'autre, toi, Marthe ! Et qu'est-ce que nous sommes toutes ici d'autre que des ignares et des pauvresses. Des pauvresses enlaidies, avachies sous le poids de la misère, écrasées de travail...
Et ces mains ! vous vroyez que c'est des mains de dame, vous ! Non, Marthe ! Tu les vois, ces mains, regarde-les, regarde les tiennes ! (Elle hurla:) Toutes, regardez vos mains !
Ces mains ainsi tournées vers le ciel avaient quelque chose de terrible. C'était une géographie, une géologie vivante sur laquelle se lisaient les heures, les jours, les mois et les années passées, dès l'enfance, à lier les bottes de paille dure dans les champs sous des chaleurs étouffantes, une paille qui arrache la peau et y laisse des milliers de piqûres. S'y lisaient le gel des eaux du gave, l'hiver qui crevasse l'intérieur des paumes en de larges sillons qui ne se referment jamais. S'y lisaient les griffes des ronces qui déchirent la peau jusqu'au sang, les brûlures de la neige sous laquelle on cherche encore et encore les dernières châtaignes, le dernier fagot. S'y lisaient les travaux des champs, la terre qu'on soulève à pleines mains, les pommes de terre qu'on plante à l'automne, puis qu'on ramasse au printemps. S'y lisait le travail incessant de ces outils vivants, sensibles et meurtris.
Ces mains, c'était le paysage merveilleux et violent d'une terre qui donne, mais aussi qui prend.
Et ces mains étaient là, à nu, effrayantes dans leur masse informe, avec leurs doigts noueux et tordus, ouvertes vers le ciel.
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Par latina, le 08/10/2011
La Belle chocolatière de
Bernadette Pécassou-Camebrac
Marie sourit. Plutôt que de ruminer ce qui n'allait pas, elle avait décidé de se réjouir de la moindre bonne chose, et elle remâchait sa satisfaction le plus longtemps possible, jusqu'à la faire pénétrer dans toutes les fibres de sa peau et de son coeur. Elle en extrayait la quintessence et la ressassait inlassablement pour s'en construire une carapace de joie qui rejetait au loin les duretés de la vie quotidienne et les mauvais coups du sort qui s'accumulaient régulièrement dans les maisons du quartier et laminaient le moral des familles.
Souvent elle s'était dit que la misère semblait coller toujours à la peau des mêmes, alors, elle faisait avec sa joie comme elle faisait avec son pain. Elle lui donnait une valeur sacrée et en goûtait la moindre bribe.
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Par latina, le 06/10/2011
La Belle chocolatière de
Bernadette Pécassou-Camebrac
Le commissaire fit de la main un geste méprisant :
- Tout va s'arrêter tout seul, on n'aura pas besoin de bouger le petit doigt. Maintenant que je sais que ce sont les femelles du bas qui mènent l'affaire, je ne m'inquiète pas. Elles doivent avoir quelque chaleur mal venue, le soufflé va retomber comme il était monté. Sinon, on leur enverra quelque étalon bien rustique pour les calmer, et tout rentrera dans l'ordre.
De gros rires secouèrent la tablée et le docteur Balencie rajouta :
- Je vous conseille d'envoyer à ces femelles plusieurs étalons, cher commissaire, et bien costauds, j'ai eu l'occasion d'en voir quelques spécimens de près lors de mes visites de médecin et je peux vous jurer qu'avec leurs grosses mamelles et leurs fesses de charrue, il faut compter large.
- Que voulez-vous, cher docteur, renchérit le procureur, nous n'avons pas comme vous accès à tous les genres et nous ne connaissons, fort heureusement, que les gracieuses rondeurs des femmes dignes de ce nom. Quant à ces femelles difformes, on se demande même s'il se trouve un seul mâle suffisamment affamé pour en vouloir. Quelle horreur ! et il fit mine de se tenir l'estomac comme s'il allait vomir.
Lucile avait cessé de travailler. Toute pâle, elle écoutait ces hommes déverser devant elle, sans la voir, toute cette boue de mots et d'images. Chacun de leurs éclats de rire poignardait son coeur au plus profond. Devant ses yeux, sa mère lui souriait, Lucile voyait son regard magnifique et son sourire si doux. Jamais jusqu'à cet instant elle n'avait pensé au corps de sa mère. Elle savait seulement qu'il était tendre et accueillant et que, bien souvent, il l'avait protégée des douleurs et du froid et qu'il avait accueilli et calmé beaucoup de malheurs et de désarrois, les souffrances de certaines voisines régulièrement et violemment battues par leur homme ou les plaintes des enfants affamés qui venaient se réfugier dans ses jupes et réclamer un peu d'affection. Et sa mère serait donc une de ces femelles dont les messieurs parlaient.
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Par latina, le 08/10/2011
La Belle chocolatière de
Bernadette Pécassou-Camebrac
- Moi, dit-elle à sa mère, je voyais Bernadette qui ramassait les os toute seule, je voyais Justin qui pleurait, j'avais mal, et pourtant je n'ai rien fait pour les aider. Rien...
Un sanglot l'étouffa, elle avait honte. Marie la prit dans ses bras :
- C'est pas bien, c'est vrai. Mais...(Elle montra dans un coin le sac de perles que Lucile avait ramené du marché :)tu as bien su y faire avec le Denis de chez Navarre, et pourtant c'était pas une situation facile. Et tu t'en es bien sortie, alors ! T'inquiète pas, on fait pas toujours bien à chaque fois mais, la prochaine, tu sauras mieux ce qu'il faut faire, et je suis sûre que tu le feras.
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Par latina, le 06/10/2011
La Belle chocolatière de
Bernadette Pécassou-Camebrac
Le meunier avait confié combien il avait été impressionné par le calme qui régnait à la grotte de Massabielle.
- Tu vois, Marie, avait dit Nicholau, il a dû se passer quelque chose. Les petites criaient de peur et parlaient toutes ensemble, elles étaient venues à ma rencontre, mais quand on est arrivés près de Bernadette, elles se sont tues, instantanément. Le vent sifflait dans les branches de genévriers au-dessus de la grotte, j'avais les pieds trempés de la boue et de l'eau du gave, ça puait, il y avait des saloperies partout. Les cochons de Samson foutent tout sens dessus dessous là-bas, c'est inimaginable, y a de ces trous ! La terre me collait au bas des pantalons et les frusques des gosses étaient raides de crasse. Mais au-dessus de toute cette merde, il y avait un silence...un silence comme jamais je n'en ai entendu. Quelque chose de grave...de fort...je vais même te dire, Marie, c'était...un beau silence. J'étais debout, Bernadette était agenouillée dans la boue devant moi, elle ne me voyait même pas. Après une ou deux minutes comme ça, j'ai pris peur. Je l'ai attrapée dans mes bras. Elle bougeait plus du tout.
(...)
Au café Français :
- Comment peut-on raconter des bêtises pareilles en plein XIXe siècle ! Qu'est-ce que c'est que ces ignares qui font tout ce bruit ! J'espère qu'on va envoyer le garde faire taire cette gamine au plus vite...
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Par latina, le 08/10/2011
La Belle chocolatière de
Bernadette Pécassou-Camebrac
- C'est inutile de monter, lui dit-elle, elle ne vous dira rien. Attendons quelques jours, Monsieur aura mieux digéré la chose et je suis sûre qu'elle ira mieux.
- Oh, ça ! Je n'en suis pas si certaine que vous, répondit Antoinette.
- Moi si ! lança Louisette d'un ton sans réplique, elle ira mieux parce qu'il le faut. Elle n'est plus seule, il n'y a pas qu'elle et ses malheurs.Il y a maintenant une petite fille qui n'a rien demandé à personne et qui a besoin d'une mère, plus que tout autre enfant.
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Par latina, le 09/10/2011
La Belle chocolatière de
Bernadette Pécassou-Camebrac
Aucun endroit n'avait été plus repoussant et polus sordide que Massabielle. Or, depuis que la petite Soubirous venait y voir la dame blanche, en deux semaine à peine, l'univers de boue était devenu un univers de lumière où brillaient chaque jour des centaines de petites flammes et la grotte venteuse et froide dégageait une telle chaleur humaine que quiconque s'y était réchauffé une seule fois ressentait ce qu'il y avait d'irréversible dans ce lieu désormais sacré.
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Par latina, le 06/10/2011
La Belle chocolatière de
Bernadette Pécassou-Camebrac
- Ces notables vous humilieront, et ils ne se contenteront pas de sortir leurs grands airs. Vous les connaissez autant que moi. Ils sont féroces sous leurs airs aimables.
- Je sais, Hortense, mais voyez-vous, cette fois-ci je crois bien que leur avis n'aura aucune importance. Ca fait des années que je me plie et que je me contorsionne pour tenter de leur plaire, ou tout au moins pour être acceptée comme un être humain digne d'intérêt. En vain. Ils ont le crâne farci d'idées toutes faites et on ne les changera pas.
Regardez comme ils ont traité Hélène Duprat ! Vous savez bien, Hortense, les moqueries qu'ils ont faites sur son dos, les atroces méchancetés qu'ils ont dites, qu'elle était cocue, qu'elle avait des cornes grandes comme dix fois les croix devant lesquelles elle allait s'agenouiller. Ils riaient lourdement, au café, tous ensemble, en la voyant passer pour aller à l'église. Ils s'appelaient pour se la montrer. Et vous croyez qu'elle ne le savait pas? Elle a souffert d'une souffrance profonde qui la rongeait à l'intérieur, elle était devenue plus maigre qu'une alouette et, à la fin, elle tenait à peine debout. Ils l'ont tous tuée, autant que son imbécile d'Edouard qui la trompait à tout bout de champ.
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Par latina, le 06/10/2011
La Belle chocolatière de
Bernadette Pécassou-Camebrac
Antoinette croisait dans sa rue la faim et la misère, elle les devinait derrière un visage creusé, dans un regard vide, un dos courbé, dans les cris trop aigus d'une mère à l'enfant larmoyant qu'elle trainait derrière elle, dans un homme abruti de vin. Pas une seule de ces rencontres ne la laissait indifférente. Au contraire, chacune d'elle s'imprimait au fer rouge dans son coeur et le laissait meurtri. Et pourtant Antoinette fuyait la vision de cette misère trop proche car d'une certaine manière elle l'effrayait. Elle se sentait coupable de ne pas faire vers l'autre le pas qu'il aurait fallu, coupable de ne pas poser de questions, coupable d'avoir peur d'être obligée de donner.
De temps à autre elle laissait des offrandes à l'église pour les pauvres mais elle ne voulait pas donner directement, elle ne voulait pas créer de liens, même si si elle se torturait de ne pas le faire, se trouvait égoïste et se jugeait mal. Elle avait peu de bien, si peu qu'elle y tenait férocement et qu'elle se sentait incapable de partager.
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Par latina, le 09/10/2011
La Belle chocolatière de
Bernadette Pécassou-Camebrac
Je me demande pourquoi des femmes comme nous avons peur de parler de notre vie. Pourquoi nous avons peur du simple départ des hommes, ceux d'hier ou ceux d'aujourd'hui, alors que nous ne devrions avoir peur que de nos propres défaillances face à la vie. Cette vie qui nous demande d'aimer, de comprendre et surtout d'être là. De rester. De construire. Toujours, obstinément.