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La petite poule d'eau de
Gabrielle Roy
Mais les journées étaient longues. D'écrire à tous les coins du pays n'usait pas entièrement les jours d'hiver. La neige s'abattait sur la vitre en flocons humides que retenaient les cadres de bois noir et, peu à peu, de cet appui, la neige montait et bouchait presque tout le carreau. On voyait le dehors à travers un petit morceau de vitre tout juste grand comme l'œil qui s'y appliquait. La poignée de la porte, en métal, était givrée, plus froide aux doigts qu'un glaçon.
Pour passer le temps, un bon jour, Luzina prit la petite « surprise » par la main. Elle la conduisit au pupitre de Joséphine. Encore forte et grasse, Luzina parvint tout juste à s'asseoir au coin du petit banc. Les vents hurlaient. Tout près de la petite fille, Luzina entreprit de lui montrer ses lettres. « C'est A, dit Luzina. A comme ton frère Amable, A comme la petite Armelle. »
En peu d'années, en deux ou trois ans peut-être, l'élève eut une meilleure main pour ainsi dire que la maîtresse. Du moins, ainsi en jugea Luzina. Le contenu des lettres, tout ce qu'il ne fallait pas oublier de rappeler au sujet de la santé, de la bonne conduite, du cœur, Luzina s'en chargeait encore. Mais pour ce qui serait visible à la poste, au facteur, à cet intermédiaire entre elle-même et l'amour-propre des enfants qui ne devait pas souffrir, Luzina fit appel à Claire-Armelle.
Dès lors, les lettres qui partaient de la Petite Poule d'Eau étaient écrites selon la pente coutumière, mais l'enveloppe portait une autre écriture. C'était une écriture extrêmement appliquée, d'une enfantine rigueur. En examinant l'enveloppe de près, Edmond et Joséphine pouvaient voir, point toujours effacées, les lignes tracées au crayon par Luzina pour aider la petite fille à écrire bien droit.
Et les enfants instruits de Luzina avaient un instant le cœur serré, comme si leur enfance là-bas, dans l'île de la Petite Poule d'Eau, leur eût reproché leur élévation.
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Ces enfants de ma vie de
Gabrielle Roy
J’ouvris les yeux. Je me trouvai à regarder dans l’une des
deux lanternes à quatre faces, joliment serties de
baguettes de plomb, qui se faisaient pendants de chaque
côté du traîneau. La vitre assombrie me renvoya le reflet
de mon visage. Il m’apparut flou, gracieux, avec de
lointains yeux qui perçaient la neige en tourbillons et des
cheveux fous qui moussaient. Je ne pouvais en détacher le
regard.
Alors, tout à côté du mien, vint s’inscrire le visage de
Médéric qui s’était rapproché sans se rendre compte que
le verre captait aussi son image. Il se pencha vers moi,
peut-être pour voir si je dormais. Comme je ne bougeais
ni ne parlais, il put me croire sommeillante. Les yeux miclos,
je le surveillai dans la face réfléchissante de la
lanterne où passaient, emportés sur des courants de neige,
nos deux visages brouillés comme en d’anciennes photos
de noces. Puis tout s’éclaircit un moment, et je distinguai
qu’était tendu vers moi le visage de Médéric. Une mèche
de cheveux, envolée de mon bonnet, gonflée d’air, s’éleva,
lui frôla la joue. Immobile, les yeux fixés sur le verre de la
lanterne, je le vis ôter son gant et chercher à capter la
mèche folle. Il fut près de la saisir au vol, mais s’arrêta, la
main en suspens, surpris de lui-même et de son geste. Son
regard me révéla un étonnement infini et une tendresse
douce comme on n’en voit jamais plus dans l’amour
satisfait ni même dans celui qui se reconnaît amour.
Médéric semblait aussi flotter sur des îles de neige, et
j’avais cette curieuse impression que tout ce que je voyais
ne se passait que dans la lanterne, que c’était elle qui
inventait ces jeux auxquels nous ne prenions vraiment
part ni Médéric ni moi. Mais alors elle me montra le
visage de Médéric, défait, puis fermant les yeux dans le
premier effarement du coeur qui lui venait.
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La petite poule d'eau de
Gabrielle Roy
Ce petit village au fond de la province canadienne du Manitoba,
si loin dans la mélancolique région des lacs et des canards
sauvages, ce petit village insignifiant entre ses maigres sapins,
c’est Portage-des-Prés. Il est déjà à trente-deux milles, par un
mauvais trail raboteux, du chemin de fer aboutissant à Rorketon,
le bourg le plus proche. En tout, il comprend une chapelle
que visite trois ou quatre fois par année un vieux missionnaire
polyglotte et exceptionnellement loquace, une baraque en
planches neuves servant d’école aux quelques enfants blancs de
la région et une construction également en planches mais un
peu plus grande, la plus importante du settlement puisqu’elle
abrite à la fois le magasin, le bureau de poste et le téléphone. On
aperçoit, un peu plus loin, dans l’éclaircie des bouleaux, deux
autres maisons qui, avec le magasin-bureau-de-poste, logent
l’entière population de Portage-des-Prés. Mais j’allais oublier:
en face du bâtiment principal, au bord de la piste venant de
Rorketon, brille, munie de sa boule de verre qui attend toujours
l’électricité, une unique pompe à essence. Au-delà, c’est
un désert d’herbe et de vent. L’une des maisons a bien une
porte de devant, à l’étage, mais comme on n’y a jamais ajouté
ni balcon, ni escalier, rien n’exprime mieux la notion de l’inu -
tile que cette porte. Sur la façade du magasin, il y a, peint
en grosses lettres: General Store. Et c’est absolument tout ce
qu’il y a à Portage-des-Prés. Rien ne ressemble davantage au
fin fond du bout du monde. Cependant, c’était plus loin
encore qu’habitait, il y a une quinzaine d’années, la famille
Tousignant.
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La petite poule d'eau de
Gabrielle Roy
Les plus jeunes enfants étaient restés sur la petite île et, à ce
moment, ils firent leurs adieux à leur mère. Ils pleuraient tous.
En ravalant des larmes et sans cris; ils comprenaient qu’il était
trop tard pour la retenir. Les petites mains, sans suspendre un
seul instant leurs mouvements, s’agitaient dans la direction de
Luzina. L’une des fillettes portait le bébé entre ses bras et elle
l’obligeait à faire aller tout le temps sa menotte. Ils se tenaient
tous les cinq serrés à ne former qu’une seule tache minuscule
contre l’horizon le plus vaste et le plus désert du monde. Une
grande partie de la gaieté de Luzina l’abandonna dans ce
moment. Elle chercha son mouchoir qu’elle ne put trouver
tant elle était gênée par ses lourds vêtements. Elle renifla.
— Soyez bons, recommanda-t-elle à ses enfants, enflant sa
voix que le vent emporta en une tout autre direction. Obéissez
bien à votre père.
Ils tâchèrent de se parler d’une rive à l’autre, et ce qu’ils se
disaient était sans correspondance.
Les enfants rappelaient des souhaits caressés depuis toute
une année. À travers leur chagrin ils s’en souvenaient tout de
même fort bien.
— Une ardoise, Maman, criait l’un.
— Un crayon avec une efface, Maman, lançait l’autre.
Luzina n’était pas sûre de ce qu’elle entendait, mais, à tout
hasard, elle promettait:
— Je vous apporterai des cartes postales.
Elle savait ne pas se tromper en promettant des cartes postales.
Ses enfants en raffolaient, surtout de celles qui montraient
de très hauts édifices, des rues encombrées d’autos, et
des gares donc! Luzina comprenait bien ce goût.
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La petite poule d'eau de
Gabrielle Roy
Cette année-là, il parut que Luzina Tousignant ne pourrait
entreprendre son voyage habituel. Elle avait les jambes enflées;
elle ne pouvait pas se tenir debout plus d’une heure à la fois, car
c’était une femme assez forte, grasse, animée, toujours en mouvement
dès que ses pauvres jambes allaient un peu mieux.
Hippolyte Tousignant n’aimait pas la laisser partir dans cet
état. De plus, on était au pire temps de l’année. Pourtant, c’est
en riant que Luzina se mit à parler de son congé. En plein été,
au milieu de l’hiver, on pouvait à la rigueur sortir de l’île et
même sans trop de difficultés. Mais au printemps, une femme
seule ne pouvait rencontrer plus de hasards, de périls et de
souffrances que sur cette piste de Portage-des-Prés. Hippolyte
tenta longuement de dissuader Luzina de partir. Douce en
toute autre occasion, elle se montra déterminée. Il fallait qu’elle
aille à Sainte-Rose-du-Lac, voyons! Au reste, elle y consulterait
le médecin pour l’eczéma du bébé. Elle ferait réparer la pièce
ébréchée de l’écrémeuse. Elle s’arrêterait quelque temps à Rorketon
pour les affaires. Elle en profiterait pour voir un peu
ce qui se portait maintenant, «car, disait Luzina, ce n’est pas
parce qu’on vit dans les pays sauvages qu’on ne doit pas se
mettre à la mode de temps en temps». Elle donnait cent raisons
plutôt que de convenir qu’il y avait bien quelque plaisir
pour elle à quitter l’horizon désert de la Petite Poule d’Eau.
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La petite poule d'eau de
Gabrielle Roy
La vieille carte lui parlait presque comme une amie et aussi comme une voleuse. Elle suintait. En l’effleurant, en la réchauffant de sa main, Luzina lui arrachait des petites gouttes d’humidité, ténues, froides, qui, sous ses doigts, lui faisaient l’effet bizarre de larmes. Le Manitoba lui paraissait alors s’ennuyer. Si grand, si peu couvert de noms, presque entièrement livré à ces larges étendues dépouillées qui figuraient les lacs et les espaces inhabités! De plus en plus vide, de papier seulement et sans caractères écrits, plus on remontait vers le Nord. Il semblait que toutes les indications se fussent groupées ensemble sur cette carte comme pour se communiquer un peu de chaleur, se fussent resserrées dans le même coin du Sud. Elles devaient s’y traduire en abréviations, tant, parfois, la place leur manquait, mais plus haut, elles s’étalaient à leur aise, aucunement bousculées. Mlle Côté avait enseigné que les trois quarts de la population du Manitoba habitaient tout ce bout-ci de la carte que Luzina pouvait couvrir de ses deux mains. Cela laissait peu de monde pour le Nord! Si vide en cette région, la vieille carte paraissait vouloir venger Luzina. Elle portait en grosses lettres le nom de la Water Hen River. Cependant, elle se taisait sur l’existence de l’île de la Petite Poule d’Eau.
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De quoi t'ennuies-tu, Eveline ? Ely ! Ely !Ely ! de
Gabrielle Roy
Dans sa vieillesse, quand elle attendait plus grande surprise ni pour le cœur ni pour l'esprit, maman eut une aventure. Elle lui arriva par Majorique, le frère qu'elle n'avait jamais cessé de chérir tendrement, peut-être parce qu'il menait la vie qu'elle eût aimée pour elle-même: partir, connaître autant que possible les merveilles de ce monde, traverser la vie en voyageur. Toute sa vie, d'adulte, captive de son foyer, de ses devoirs, jamais maman n'avait abdiqué son désir de liberté et quand la liberté vint enfin, ce fut avec la douleur des séparations. Son mari au cimetière, ses enfants dispersés, elle eut le cœur enchaîné par les souvenirs et le chagrin. Et d'ailleurs, elle n'avait plus ni bonnes jambes ni le cœur très solide. Ainsi va la vie sans doute. Et pourtant, c'est alors que maman eut sa récompense. Un jour de janvier, au Manitoba, elle reçut de Californie ce curieux télégramme : Majorique à la veille du grand départ souhaite revoir Eveline. Argent suit.
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De quoi t'ennuies-tu, Eveline ? Ely ! Ely !Ely ! de
Gabrielle Roy
Dans sa vieillesse, quand elle attendait plus grande surprise ni pour le cœur ni pour l'esprit, maman eut une aventure. Elle lui arriva par Majorique, le frère qu'elle n'avait jamais cessé de chérir tendrement, peut-être parce qu'il menait la vie qu'elle eût aimée pour elle-même: partir, connaître autant que possible les merveilles de ce monde, traverser la vie en voyageur. Toute sa vie, d'adulte, captive de son foyer, de ses devoirs, jamais maman n'avait abdiqué son désir de liberté et quand la liberté vint enfin, ce fut avec la douleur des séparations. Son mari au cimetière, ses enfants dispersés, elle eut le cœur enchaîné par les souvenirs et le chagrin. Et d'ailleurs, elle n'avait plus ni bonnes jambes ni le cœur très solide. Ainsi va la vie sans doute. Et pourtant, c'est alors que maman eut sa récompense. Un jour de janvier, au Manitoba, elle reçut de Californie ce curieux télégramme : Majorique à la veille du grand départ souhaite revoir Eveline. Argent suit.
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La petite poule d'eau de
Gabrielle Roy
Pour se rendre chez elle, de Portage-des-Prés, il fallait
continuer tout droit devant la pompe à essence, en suivant toujours
le trail, peu visible au premier abord, mais que l’on finissait
par distinguer aux deux bandes parallèles d’une herbe qui
restait quelque peu couchée derrière le passage des légères
charrettes indiennes. Seul un vieil habitant ou un guide métis
pouvait s’y reconnaître, car, à plusieurs endroits, cette piste se
divisait en pistes secondaires conduisant, à travers la brousse, à
la cabane de quelque trappeur, située deux ou trois milles plus
loin et que, du chemin principal, on ne pouvait pas apercevoir.
Il fallait donc s’en tenir strictement au trail le plus direct.
Et ainsi, au bout de quelques heures si on était en charrette, un
peu plus vite si on voyageait dans une des Ford antiques telles
qu’il y en a encore là-bas, on devait arriver à la rivière de la
Grande Poule d’Eau.
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La petite poule d'eau de
Gabrielle Roy
Débarquant sur la rive opposée, on devait traverser à pied
une île longue d’un demi-mille, couverte de foin rugueux et
serré, de bosses et de trous boueux et, si c’était l’été, de moustiques
énormes, affamés, qui se levaient par milliers du terrain
spongieux.
On aboutissait à une autre rivière. C’était la Petite Poule
d’Eau. Les gens du pays avaient eu peu de peine à en dénommer
les aspects géographiques, toujours d’après la doyenne de
ces lieux, cette petite poule grise qui en exprimait tout l’ennui
et aussi la tranquillité. En plus des deux rivières déjà citées, il y
avait la Poule d’Eau tout court; il y avait le lac à la Poule d’Eau.
En outre, la contrée elle-même était connue sous le nom
de contrée de la Poule d’Eau. Et c’était une paix infinie que
d’y voir les oiseaux aquatiques, vers le soir, de partout s’envoler
des roseaux et virer ensemble sur un côté du ciel qu’ils
assombrissaient.
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