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Dialogue avec mon jardinier de
Henri Cueco
Par contre, tiens, regarde, moi aussi j'en fais, du beau. Regarde un peu celle-là.
-C'est quoi, ça ?
-Une salade.
-Ça, une salade ?
Il rit
-Tu vois, y a pas que toi qui fais des belles choses. Ça, c'est mon travail.
-Ah, elle est belle !
-Elle est pour toi, je te la donne. J'en ai un plein carreau, je peux pas toute la manger, et la semaine prochaine elle va monter.
-Merci.
-Je te la pose là.
-Elle est vraiment belle.
-Ce qui est beau, c'est ce qui fait plaisir à voir, voilà, c'est simple... Mais bien sûr, toi, c'est plus compliqué qu'une salade, peut-être.
-C'est peut-être pas aussi beau.
-Moi, je trouve que c'est plus beau que la salade, même si on sait pas pourquoi. La salade, c'est parce qu'elle est blanche, parce qu'il y a du rendement. Tandis que ton truc, là...
Un long temps.
-Je vais à la soupe. A demain. Porte-toi bien.
-Merci encore pour la salade.
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Le collectionneur de collections de
Henri Cueco
Comment classer ces cartes? Faut-il les aimer pour l'image ou pour le texte, faut-il les voir de face ou de dos? [...]
Pour redoubler notre émotion face aux images, ce trésor ramifié kaléidoscopique, pour casser ce bloc gigantesque que représentait ce paquet de cartes, le plus naturellement du monde, nous fîmes des regroupements. C'est ainsi que furent rassemblés puis placés en albums "Les parcs, jardins et fontaines" : les couleurs fausses, outrées, des ciels et des frondaisons, les bacchanales charnues, les faunes en stuc plâtreux, les angelots boudinés, toutes ces cartes racontaient l'histoire d'un paradis de pacotille convoité qui se transformait vite en cauchemar.
Il y eut aussi l'album de "La guerre de 14", avec les légendes encore actuelles (Chéri, n'oublie pas ta capote), le chien qui pisse sur un casque à pointe, le Boche stupide et cruel, etc. [...]
"Les avions", étranges insectes géants avec le pilote en effigie, et les dirigeables, coucourges volantes, boursouflures célestes.
L'album des "Caricatures" ou des taquineries populaires que l'on s'envoie en vacances [...]
Un album plus innocent associait les "Enfants priant pour que papa revienne", les "Bonnes fêtes" en dentelle, des pages entières de "Bébés" (bébés dans une boîte aux lettres, dans une brouette, avec un cigogne, sur son pot, dans une coquille de noix, parmi les champignons, dans les choux ; des fillettes innocentes perverses, avec un œuf, des bouquets ; une renfrognée avec un fer à cheval ; des cartes du 1er avril avec des poissons qui recrachent des bébés...).
Des subdivisions déjà s'imposaient. Les bébés seuls, les bébés dans les choux, les poissons d'avril, les anniversaires, le drame des bébés partout, l'hallucination démographique? Faut-il diviser les bébés, les réunir, se laisser submerger?
Idem pour l'album des "Pays", "Régions", "Départements", "Villes", "Types folkloriques", "Scènes de genre"... La ville est bien dans la région mais la région n'est pas la ville. La ville à elle seule fait une collection.
(...)
Un album était consacré aux inclassables [...]
Puis les grandes lignes de ces répartitions, s'imposa l'idée de dédoubler chaque album, ce qui amena bien des bouleversements. On ne peut en effet mettre dans la même collection les cartes de soldats en permission, celles des soldats au front, des monuments aux morts, les villes détruites, les généraux, les caricatures... Il fut décidé de faire un album de cartes dessinées de la guerre séparées des cartes de couples ou de familles patriotiques. Mais, dans ces caricatures, peut-on mettre ensemble les allemandes et les françaises? Peut-on mettre ce salaud de Bismarck avec le bon maréchal Joffre?
Les querelles de ménage engendrées par ces soirées de classement recoupaient les querelles domestiques récurrentes [...] On en vient vite aux contrats matrimoniaux, communauté réduite aux acquêts ou communauté de biens : "Occupe-toi de tes avions, laisse-moi mes bouquets, les bébés et les enfants. - Mais tu vois bien qu'il y a un avion avec les bébés, et des enfants dans un avion. - Et cette caricature de guerre où l'on voit un enfant dans un avion?..."
Alors, chacun de nous reprenait dans l'album de l'autre un avion, un enfant, une caricature. Les collections se défaisaient ainsi, laissant de funèbres places vides au milieu des séries laborieusement accordées. En revanche, des petits tas de séries secondaires, tertiaires, se constituaient, qui provoquaient de quaternaires subdivisions. La collection, d'abord naïvement constituée par rapprochements sympathiques, se délitait dans la colère et se ramifiait dans l'amertume. Le labyrinthe des classifications engendrait la souffrance de la perte et le deuil de la disparition.
(pp88-91)
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Par lanard, le 26/11/2012
Cueco ou la nature des choses de
Henri Cueco
On appelle slip-chiffon tout vêtement de corps qui, ayant été démis de sa fonction initiale et un temps réduit à l'état de chiffon indifférencié, se trouve recyclé en chiffon à peindre. Le vocable slip-chiffon est un terme générique qui inclut aussi bien les gilets de corps ou gilets de peau, dits "Marcel", que les chemises et naturellement les slips.
(...)
Le slip-chiffon comme oeuvre d'art pose assez peu de problèmes que l'histoire de l'art contemporain ne se soit déjà posé. La reconnaissance par un artiste de n'importe quel objet comme étant son oeuvre est le corollaire naturel du privilège qu'il s'est octroyé en se proclamant lui-même artiste. Dès lors cet arbitraire à force de loi et qu'ils n'existe pas de sanction professionnelle ou universitaire, en référence à des codes stables, l'oeuvre d'art elle-même bénéficie du même arbitraire. "Est une oeuvre d'art tout objet, quelle que soit sa nature, qu'un artiste qui se prétend lui-même comme tel, considère comme telle."
Le reconnaissance du slip-chiffon pose moins de problèmes que la plupart des objets reconnus par les artistes puisqu'il est déjà inclus dans le processus du travail artistique, sans lui être assimilé. Celle inclusion le rend un temps inapparent mais il suffit, comme nous venons de le dire, de déplacer le regard en proposant tout objet, fût-il utilitaire, à cet autre regard auquel sa contrainte fonctionnelle le dissimulait.
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Le collectionneur de collections de
Henri Cueco
Il y a encore peu d'années, dans les campagnes, que l'on soit paysan pauvre ou bourgeois cossu, on ne jetait rien. On gardait tout. On montait au grenier les objets, on portait les engins dans la remise. S'ils étaient trop volumineux ou trop lourds, on les laissait sur place. Ainsi se constituait de manière naturelle, sans que forcément on le nomme, un tas de vieilleries. De temps en temps, on venait reprendre un objet sur le tas qui demeurait un espace privé proche de la maison. On jetait aussi, directement par la fenêtre ou depuis le seuil de la maison, divers rebuts. Ce qui constituait, à distance d'un jet de pierre - pour prendre une expression de chasseur préhistorique -, un demi-cercle d'ordures composé de chaussures, de bouteilles cassées, de morceaux d'assiettes, de poteries brisées, de vêtements en lambeaux qui s'enfonçaient progressivement dans le sol meuble. Le jeteur marquait sa désinvolture en exhibant, à quelques pas de sa maison, ce que sa position sociale lui permettait de gaspiller.
(p27)
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Par lanard, le 27/11/2012
Cueco ou la nature des choses de
Henri Cueco
Depuis longtemps, j'ai envie de faire des dessins pour les non-voyants que je réaliserais à l'aveugle - en cachant d'une feuille le dessin que je tracerais - et je ne regarderais jamais le résultat. Ces dessins seraient exposés pour aveugles qui ne les verraient pas non plus. J'aurais fait ainsi une exposition radicalement conceptuelle qui mettrait à égalité celui qui dessine sans regarder et celui qui regarde sans voir.
L'artiste aveuglé et l'aveugle "voyant" seraient à égalité. Jamais oeuvre n'aurait eu le privilège de n'être ni vue ni par celui qui l'a faite ni pas ceux pour qui elle a été réalisée. L'oeuvre non vue existerait pourtant à moins de pousser l'expérience jusqu'à interdire l'exposition à tous les bien-voyant.
Il faudrait faire une exposition de dessins qui ne seraient vue pas personne. Un geste pur, comme on dit aujourd'hui, mais peut-être faut-il se contenter de l'écrire.
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Par yv1, le 15/02/2012
L’été des serpents de
Henri Cueco
Ils ont souillé, humilié des enfants... Pourquoi ai-je si mal ? Petit enfant juif je suis ? Abandonné. Plus jamais torché, souillé, petit humilié, moi aussi, humilié petit. Tu ne comprends pas, petit ? Ta merde et ta faim t'ont fait bête. Ma cigarette tremble un peu. Milicien je suis. Juste le temps de souffrir, petit, ta casquette est trop grande, tes yeux s'agrandissent encore. La morve te coule sous le nez, tu dégoûtes, la pitié s'enfuit à ton odeur. Tes yeux grandiront encore à la découverte de ce qui t'attend. La faim, la douleur, l'abandon, la peur, la solitude, la mort d'étouffement dans les bras de la première mère qui se trouvera près de toi. Je suis si enfant. Tiens-moi, madame. Un parfum de tétée flotte alentour de tes seins nus, je te serre comme une amante-mère. Maman, j'étouffe. (p153)
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Par lanard, le 26/11/2012
Cueco ou la nature des choses de
Henri Cueco
En Gaspésie, au Canada, les émigrés des premiers temps ont fait venir des pâtissiers autrichiens pour construire leurs églises et parfaire leur ornementation. Et pour les rendre propre et surtout brillantes, les fidèles les ont peintes en couleur argent avec de la peinture que l'on utilise en France pur les tuyaux et les gros poêles en fonte. C'est ce qu'on appelle du matériel de fumisterie. En extrapolant un peu, on ferait de ce rien la preuve de l'existence de DIeu (tiens, le revoilà celui-là).
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Dialogue avec mon jardinier de
Henri Cueco
_ la petite m'a demandé ce que c'était un philosophe. J'ai pas su lui dire. On n'a pas de dictionnaire à la maison et elle avait peur de se faire engueuler par la maîtresse.
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Par yv1, le 15/02/2012
L’été des serpents de
Henri Cueco
En ce temps-là, les jambes, les cuisses, les bottes, les lacets d'espadrilles, les reins, les hanches, la pâleur, tout était dans l'ombre. Les filles demeuraient à l'ombre des couloirs, dans le noir. [...] Nous, on avait des sortes de courts-jus dans les veines, du sang courant, des poussées vers on ne savait quoi, des surtensions à péter les lampes, les envies de sauter jusqu'au ciel, d'annuler le poids du corps. (p.87)
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Le collectionneur de collections de
Henri Cueco
Parfois, les boîtes débordent d'une sorte d'écume d'objets qui dépassent, obligeant à des expurgations, des classements. Des boîtes en carton, des boîtes à cigares, des boîtes à chaussures sont alors remplies d'objets triés tant bien que mal. Se pose cependant aux obsessionnels la célèbre question des classements dans une même catégorie : par fonction, par lettre alphabétique, par taille, par couleur, par forme?
(p29)
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