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Par kathel, le 21/02/2010
Gamines de
Sylvie Testud
Si ma mère est la seule adulte de cette église à ne pas communier, ce n'est pas parce qu'elle porte de vilaines godasses ; c'est qu'elle n'a plus le droit de manger le corps du Christ. Ma mère n'a pas droit à une hostie. Elle a divorcé. Elle est excommuniée. Voilà que je prends conscience de l’injustice dont un membre de ma famille est victime en plein dans la maison du bon Dieu ! Voilà que je me révolte tout à coup. J'ai dix ans, et je n'aime pas qu'on foute ma mère sur le banc des accusés. Il n'y en a pas d'autres dans cette assistance qui mériteraient moins que ma mère ?
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Gamines de
Sylvie Testud
— Tu serais contente, toi, si maman se remariait avec lui ?
Oui, avec n’importe qui je serais ravie ! Que le premier qui passe soit béni ! Je lui ouvre mes bras ! Lui ou un autre, je m’en fiche ! Qu’elle se remarie et qu’elle soit des parents comme les autres. Aux anniversaires, je n’aurais plus à danser de slow avec elle. On n’aurait plus besoin de surveiller si elle est triste ou non. Ce ne serait plus notre faute. Ce serait sa faute à lui ! On pourrait l’accuser. Nous, on serait seulement les enfants. On s’en foutrait complètement ! Il saurait sûrement conduire. On se ferait plus klaxonner par les autres voitures. Pour lui, on n’aurait pas la honte. Le voisin ne nous regarderait plus de la même manière. Kader ne me ferait plus tomber. J’aurais le droit de « faire le con » ! Les hommes, ils aiment que les enfants fassent les cons ! Je sais aussi bien que mes sœurs que c’est impossible. Notre mère n’aura jamais de mari. Notre mère n’est pas une mère à mari. Elle sera, au mieux, une mère à copain qui fuira quand il verra trois filles. Je ne dis rien de tout ça.
— Ben… Je m’en fiche.
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Gamines de
Sylvie Testud
Le seul problème, c’est que ma mère veut absolument me faire deux tresses chaque matin. Je lui ai dit pourtant que ça fait cloche. Elle s’en fiche. C’est pas elle qui sort avec ces deux trucs sur la tête.
— Pourquoi tu t’en fais jamais, des tresses ? je lui ai demandé.
— Parce que j’ai passé l’âge, elle m’a répondu.
Alors, là… j’ai été soufflée. J’ai su que, quand on est petit, on n’a aucun droit.
— C’est à quel âge qu’on peut avoir l’air normal ? j’ai demandé.
— Quand on est majeur, on fait ce qu’on veut.
Encore huit ans. Quand je serai grande, je pourrai avoir l’air que je veux.
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Gamines de
Sylvie Testud
L'année prochaine, Kader passera peut-être en sixième. Corinne n'a pas envie qu'il arrive au collège. L'année dernière, il n'a pas arrêté de l'embêter. Il est amoureux d'elle, lui aussi. Il la collait en permanence. Il était amoureux de ma grande soeur, alors il lui tirait les cheveux. C'est le directeur qui nous a dit que Kader était amoureux de Corinne. Moi j'aurais plutôt dit le contraire. Beaucoup de garçons sont amoureux de Corinne. Ils ne lui tirent pas tous les cheveux ! Je préfère que personne ne soit amoureux de moi. Si c'est pour se faire scalper ! Merci bien.
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Gamines de
Sylvie Testud
N’importe quoi ! J’ai répondu n’importe quoi à toutes les questions au téléphone ! Cette journaliste a fait un entretien avec une débile mentale. Je n’ai rien compris à ce qu’elle demandait. J’ai éclaté de rire quand la réceptionniste m’a prévenue que j’allumais ma cigarette à l’envers. J’avais envie que ça finisse. Je fixais ma valise. Je me suis rongé les ongles. La main droite y est passée. J’ai répondu à côté de la plaque. Je voulais rentrer chez moi. Loin. Chez moi, c’est à cinq cents kilomètres. Je dois prendre le TGV. Mon rempart de sécurité. Je suis une personne neuve lorsque je foule le bitume parisien. Mon train part à 20 heures.
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Gamines de
Sylvie Testud
Quand il marche dans la rue, Stéphane se compose une tête qui n’est pas cette qu’on lui connaît dans l’intimité. Il fait une tête molle. Si on l’aborde, il fait une voix toute neutre, et surtout il fait des yeux ! Des yeux qui ne sont plus que des organes. Au milieu de l’agitation, Stéphane se promène comme s’il était seul.
— C’est ma barrière de protection face aux inconnus. Sinon, t’es trop vulnérable.
— Ton regard n’accroche jamais quelque chose ? T’es pas aveugle !
— Je mets une distance.
— À quoi ça sert ?
— À ne pas avoir le nez collé dans la merde. Ça me laisse le temps de réfléchir.
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Gamines de
Sylvie Testud
J’ai donc un père. Cette découverte que je fais à l’âge de trente-quatre ans est tardive, mais de taille. Que dois-je faire ? Trente-quatre ans que je réponds : « Je n’ai pas de père. » Devant les mines compatissantes, je réponds depuis trente-quatre ans : « Je n’ai pas de père, mais je m’en fiche, c’est comme ça. »
Affaire réglée, fin de discussion.
— Tu ne parles que de ta mère, et ton père ?
— J’en ai pas.
— Et ton nom ?
— C’est le sien, mais je ne le connais pas.
Ça m’a toujours agacée, cet intérêt des autres pour un homme, une histoire qui n’était pas la leur.
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Gamines de
Sylvie Testud
Il y a des gens qui ont des têtes à farce, et d’autres des têtes à sérieux. A douze ans, ma sœur aînée a une tête à sérieux pire qu’un adulte. Quand on a douze ans et une tête à sérieux comme la sienne, faut faire des canulars. C’est là que ça marche !
Elle ne me répond même pas. Elle tourne la tête de gauche à droite pendant cinq secondes. « Fais gaffe, quand même, de pas passer de tête à sérieux à tête à baffes. » Cinq secondes pendant lesquelles je la regarde et je me dis : « T’as de la chance d’être protégée par les autorités. »
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Gamines de
Sylvie Testud
La réaction de mes deux sœurs est loin de ce que j’avais imaginé. Elles touchent la photo. Elles veulent voir chaque détail de cet homme immobile. N’y a-t-il pas dans cette photo un indice ? En approchant la photo, y aurait-il moyen d’entendre une voix ? Le sourire de la photo, si on le fixe longtemps, ne va-t-il pas se transformer en grimace terrifiante ? Le démon qui se cache dans cette photo va-t-il apparaître ? Combien de temps la photo peut-elle mentir ?
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Gamines de
Sylvie Testud
Une, deux, trois ! Je fonce, pliée en deux.
Georgette a pris ma place !
— Dépêche !
Je balance un coup de pied dans la porte.
— Dépêche !
Elle ne me répond pas. Elle prend tout son temps.
— Dépêche ! Je vais me pisser dessus !
Quand la porte s’ouvre, je comprends pourquoi ça ne répondait pas.
C’est ma grand-mère qui sort des toilettes contre lesquelles je perdais mon sang-froid.
— Pardon mamie, mais j’en peux plus.
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