De nos jours, la plupart des objets culturels sont intégrés dans une approche multitâches. Autrement dit, on peut écouter de la musique en lavant la vaisselle, visionner un film en bavardant avec son voisin ou lire huit sites web en simultanée.
Le livre, en revanche, demeure l'un des seuls objets culturels qui exigent de tout arrêter. Pour exister, il exige une attention exclusive. Impossible de lire un bouquin en pensant à autre chose.
Dans un monde multitâches, consacrer tout son temps à une seule activité revient à perdre son temps - ce qui explique sans doute en partie pourquoi on lit moins de livres qu'auparavant. L'intérêt du livre se trouve pourtant là: il exige certes plus d'efforts, mais il dilate les heures.
Le livre est, en somme, une machine à courber le temps.
(...)
...je ne vois plus les libraires de la même manière. Je passe désormais leur porte avec un respect renouvelé - comme si j'entrais non pas chez un simple marchand de papier relié, mais chez un détaillant de machines à voyages dans le temps.
Voilà ce qui, en réalité, distingue le livre d'un banal instrument: le livre ne cesse pas d'agir dès la seconde où il quitte votre champ visuel.
Un marteau ne plante des clous que lorsque vous l'avez en main. Le livre, au contraire, continue d'agir même une fois fermé (ou éteint). La lecture change la configuration de vos neurones: des fragments du texte se retrouvent entreposés dans différents endroits de votre cerveau, où ils continuent de fonctionner plus ou moins fréquemment.
Pour tout dire, un livre qui n'agirait pas de la sorte serait inutile, inutilisable.
Le livre est davantage qu'un instrument, davantage qu'une prothèse: il s'agit d'un dispositif qui, par définition, s'implante dans celui qui l'utilise. plus qu'un innstrument, plus qu'une prothèse, il contamine le lecteur, devient le lecteur.
Il existe un nom pour désigner une personne à laquelle on greffe des dispositifs inamovibles: il s'agit d'un cyborg.
Le marteau sert à construire des maisons. Le téléscope à observer des objets très éloignés. La cuillère à manger de la soupe. Le livre sert à créer des cyborgs.
Le problème c'est que tous ces livres dûment oubliés nous ont tout de même construits, et peuvent encore exercer une influence sur nous.
Heureusement, la mémoire est comme la mer: elle n'avale pas tout, et il lui arrive de recracher, de temps en temps, d'intéressantes carcasses. Poupées décapitées, espadrille orpheline, serpent de mer.
Cela révèle au fond l'étrangeté fondamentale de la lecture. Nous nous absorbons pour une période prolongée dans un livre - cela peut durer de quelques heures à plusieurs mois - qu'il sera impossible de mémoriser dans ses moindres détails. La mémoire est une faculté puissante, mais pas à ce point, si bien que la pllus grande part d'un livre est larguée après usage.
Le livre agit, en définitive, comme un réacteur nucléaire dont les entrailles gigantesques, après d'innombrables et complexes opérations, se contentent de chier une infime crotte de plutonium, une noisette de matière incroyablement dense: la citation.
[...] je ne vois plus les librairies de la même manière. Je passe désormais leur porte avec un respect renouvelé -- comme si j'entrais non pas chez un simple marchand de papier relié, mais chez un détaillant de machines à voyager dans le temps.