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J'étais un enfant de survivants de l'Holocauste2Ajouter à mes livres
" Je suis perdue dans la mémoire. C'est un lieu dont il n'existe aucune carte, dont on n'a pas établi la longitude ni la latitude pour m'aider à revenir sur mes pas jusqu'à mon point de départ. Chaque fois semble la première. ". ... > voir plus
A la mort de son père, Bernice Eisenstein a voulu revenir sur le passé de ses parents, faire un zoom arrière sur une histoire écrasante et pénible dont on pressent toute la charge émotionnelle faite d'épouvante, de colère contenue, d'accablement, de non-dits et de culpabilité pour les survivants. Aussi loin qu'elle se souvienne, Bernice a toujours su que ses parents étaient des rescapés, même s'il lui était impossible d'en déterminer la date réelle. Sans doute même dès avant sa naissance. Elle avait absorbé l'Holocauste comme d'autres sombrent dans la drogue, ce besoin intangible de se rassasier de ces récits déchirants, de s'abreuver de corps qui n'avaient plus rien d'humain. L'Holocauste était son LSD, sa cocaïne, son héroïne. Il lui fallait sa dose quotidienne d'images, d'ouvrages – romans ou témoignages d'anciens concentrationnaires – pour ressentir cette transe, cette décharge intérieure et être en empathie avec le passé familial.
Lecture jeune, n°123 - Face à l’abondance de témoignages directs de l’Holocauste, peu d’auteurs de la « deuxième génération » ont pris la parole pour analyser le traumatisme familial, à l’exception d’Art Spiegelman (Maus, un survivant raconte, Flammarion, 1987 et 1992). Bernice Eisenstein prend conscience à onze ans de sa condition de fille de survivants, à l’occasion du procès d’Eichmann. Hypersensible, elle cherche derrière les barbelés le regard de ses parents qui se sont rencontrés à Auschwitz. Dès lors, elle n’a de cesse de confronter l’Histoire à l’histoire familiale, employant des mots forts au risque de choquer : « Je suis accro à l’Holocauste ». Il lui faudra attendre lamort de son père pour réussir à mettre des images et des mots sur cette identité revendiquée et pour s’approprier cette mémoire collective, dont elle s’est sentie exclue enfant, elle qui n’avait pas vécu l’horreur des camps. Ses illustrations en apparence naïves et incongrues et son autodérision permanente font de cette autobiographie un livre inclassable, apparenté au roman graphique. Rédigé en plusieurs chapitres, le récit pourrait aisément être lu à haute voix à des adolescents. Celui consacré à la découverte de la lecture recèle une véritable anthologie. Certains passages sont en revanche difficiles pour les plus jeunes, car ils exigent des références culturelles. Le livre se clôt sur un acte d’amour : l’enfant que Bernice vient de mettre au monde porte le nom de son père, la transmission immortalise l’amour profond qu’elle lui porte, « la boucle est bouclée ». Un livre intergénérationnel, à partager. Cécile Robin-Lapeyre
De bonne volonté, mon père commençait à répondre, mais après quelques mots il s'arrêtait. Il pleurait. Assise en silence à côté de lui, je ne voulais pas le forcer à continuer. Il ne me restait plus qu'à trouver moi-même les différentes pièces de son passé, poussée par le désir d'en savoir plus. J'entends encore ses exclamations staccato où se mêlaient anglais et yiddish, mais je ne peux pas lui demander : Qui désormais m'assurera que, pour moi, il n'hésiterait pas à barrer le passage d'un camion ? Il ne me reste plus que les mots et la forme des traits repassés à l'encre pour retracer son mouvement, sa colère, son amour.
Je suis perdue dans la mémoire. C'est un lieu dont il n'existe aucune carte, dont on n'a pas établi la longitude ni la latitude pour m'aider à revenir sur mes pas jusqu'à mon point de départ. Chaque fois semble la première.