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Clément Laurentin (Autre)Thomas Evellin (Traducteur)
EAN : 9782957391509
336 pages
Baromètre (16/08/2020)
3.83/5   6 notes
Résumé :
Lima, 1904. Deux jeunes bourgeois épris de littérature partagent la même passion pour l’écrivain Juan Ramón Jiménez. Frustrés de ne pouvoir se procurer le dernier recueil du célèbre poète espagnol, ils se décident à lui écrire en se faisant passer pour une admiratrice du nom de Georgina Hübner. D’un simple canular naîtra une correspondance entre le futur prix Nobel de littérature et cette muse singulière. Histoire d’une vaste supercherie, entre fresque historique et... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (4) Ajouter une critique
A Lima en 1904, deux jeunes bourgeois se piquent de littérature et de poésie. Pressés de se procurer l'introuvable dernier recueil de leur maître à penser, le célèbre écrivain espagnol Juan Ramón Jiménez, ils entreprennent de lui écrire en se faisant passer pour une admiratrice. Une correspondance assidue se met en place entre le poète et cette muse inventée sur mesure…


Peu connu en France, Juan Ramón Jiménez est pourtant une figure majeure de la poésie hispanique, consacrée en 1956 par le prix Nobel de littérature. Il est donc la personnalité idéale pour incarner les fantasmes de deux jeunes apprentis écrivains péruviens en quête de reconnaissance, imaginés par l'auteur à partir d'une anecdote réelle. le résultat est un petit bijou de fantaisie et d'humour que Juan Gómez Bárcena nous cisèle avec un plaisir perceptible, entre fresque historique et comédie pétillante, intelligemment troussée sur le thème de l'inspiration et de la création romanesque.


Tandis qu'outre-Atlantique, le grand homme de lettres se pique au jeu d'une correspondance qu'il croit authentique, la petite supercherie, conçue pour approcher leur idole, ouvre bientôt des perspectives inespérées à l'orgueil des deux jeunes manipulateurs. Si cette Georgina Hübner qu'ils ont inventée réussissait à séduire le poète, ne finirait-il par par lui dédier quelques poèmes inédits, qu'ils pourraient se vanter de lui avoir inspiré ? Voici donc les deux compères engagés dans ce qui devient une véritable entreprise de création littéraire, centrée sur un personnage qu'il leur faut apprendre à incarner avec la plus grande justesse. Georgina, en qui ils investissent de plus en plus de leurs projections personnelles, s'impose peu à peu comme une créature qu'ils ne parviennent plus totalement à modeler à leur guise. Si elle est une part d'eux-mêmes, elle leur impose aussi sa cohérence intrinsèque et les entraîne dans des développements qui pourraient bien les dépasser. de la comédie à la tragédie, il n'y a qu'un pas.


Bluffante satire de la soif de reconnaissance de l'écrivain et de sa relation à son oeuvre et à ses personnages, le ciel de Lima ne restreint toutefois pas le champ de son ironie à ses réflexions sur les détours de la création littéraire. Tout roman se nourrit d'un ressenti et, par conséquent, d'un fond de réalité. Georgina est ainsi directement issue du vécu de ses deux auteurs, dans un environnement lui aussi restitué par Juan Gómez Bárcena dans ses contradictions les plus subtiles. Et c'est avec la même finesse souvent savoureuse que l'auteur brocarde la société de Lima à l'orée du XXe siècle, quand, sous les yeux à peine curieux d'une bourgeoisie plus préoccupée de ses alliances matrimoniales entre aristocrates ruinés et nouveaux riches pressés de dorer d'un blason leur complexe d'un sang parfois mêlé, la misère jette sans recours les filles du peuple dans la prostitution et les ouvriers dans des grèves violemment réprimées.


Ce roman de Juan Gómez Bárcena s'est révélé un succès en Espagne, récompensé par plusieurs prix. Il n'était que temps de le découvrir enfin, superbement traduit en français. Coup de coeur.

Lien : https://leslecturesdecanneti..
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A Lima en 1904, José et Carlos sont deux jeunes gens riches qui "se croient poètes" et "rêvent d'être Juan Ramón Jiménez", poète espagnol (1881-1958), futur prix Nobel de littérature en 1956.

Les deux amis, qui n'arrivent pas à se procurer le dernier recueil de leur idole, se décident à écrire au Maître pour qu'il daigne leur envoyer son ouvrage, mais, pour être certains de recevoir une réponse, se font passer pour une jeune admiratrice répondant au doux prénom de Georgina.

Le temps d'un trajet aller-retour en transatlantique, leur courrier fait mouche et les deux compères obtiennent le recueil tant convoité. C'est alors que leur vient l'idée d'entretenir la correspondance entre Georgina et Jiménez, dans l'espoir de faire de celle-ci la muse de celui-là et de lui inspirer un poème dont ils seraient à la fois les instigateurs et les destinataires. Mais pour susciter l'intérêt (et plus si affinités) du Maître, il faut donner de la consistance à Georgina, lui donner corps et âme à travers ses lettres. C'est là que les ennuis commencent, José et Carlos ne se font pas la même image de Georgina, José la voyant passionnée et audacieuse, Carlos la rêvant romantique, sage et cérébrale. Chacun projette en Georgina les souvenirs de ses premières conquêtes féminines, ou peut-être ses propres désirs. le stratagème fonctionne néanmoins pendant deux ans, mais les divergences de vue entre les deux amis deviennent ingérables et menacent de faire échouer le projet. Et qu'arriverait-il si Juan Ramón tombait finalement amoureux de Georgina et décidait de faire le voyage jusque Lima ?

Voici une amusante fantaisie littéraire (inspirée d'une anecdote réelle), dans laquelle deux aspirants poètes créent un personnage fictif qui entretient une correspondance réelle avec un auteur réel, et qui se voient contraints d'inventer le "roman" de Georgina pour la rendre réelle et crédible, tout cela dans le but d'inspirer une nouvelle oeuvre à leur auteur fétiche.

Mais "Le ciel de Lima" n'est pas qu'une mise en abyme littéraire, c'est aussi l'analyse de l'opposition des tempéraments de Carlos et José. Ils sont tous deux membres de la fine fleur de la bonne société liménienne, mais l'un est issu d'une famille de nouveaux riches et l'autre d'un lignage ancien tout aussi riche, et ils oscillent entre complexe d'infériorité et arrogance.

Sur fond de grèves et révoltes ouvrières et de répressions policières brutales, "Le ciel de Lima" brosse le portrait subtil et ironique d'une époque, d'une ville et de sa classe supérieure, certaine de conserver ses privilèges quoi qu'il advienne.

Ce premier roman, publié en Espagne en 2014, est une agréable découverte.

En partenariat avec les Editions Baromètre.
Lien : https://voyagesaufildespages..
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L'action se passe à Lima, dans les premières années du XXe siècle. Carlos Rodríguez y José Gálvez, deux jeunes Péruviens issus de familles aristocratiques, aspirent à devenir poètes. Mais du fait de la piètre qualité de leurs poèmes, ils essuient plusieurs échecs. Fascinés par le poète espagnol Juan Ramón Jiménez (1881-1959, prix Nobel de littérature), ils décident de lui écrire afin d'obtenir un exemplaire autographié de son dernier recueil de poésies ; craignant un refus, ils ont l'idée de se faire passer par une jeune femme qu'ils baptisent Georgina Hübner. Cette plaisanterie réelle donnera lieu à un long échange de lettres au cours duquel Ramón Jiménez s'éprend de sa mystérieuse correspondante. Quand il annonce sa venue, les deux amis décident de « tuer » Georgina, et c'est suite à la réception du télégramme de l'ambassadeur du Pérou où il apprend la mort de la jeune femme que le poète écrit une belle élégie intitulée Carta a Georgina Hübner en el cielo de Lima (Lettre à Georgina Hübner dans le ciel de Lima).
Le roman est donc centré autour de cette étonnante anecdote de l'histoire littéraire espagnole. L'auteur propose une recréation imaginaire de l'épisode, en évoquant la vie des deux jeunes hommes dans le Lima des années 1904-1905, alors secoué par des révoltes sociales. José et Carlos envisagent la correspondance avec le maestro espagnol comme leur roman.

Le roman est structuré en quatre parties, intitulées Une comédie, Une histoire d'amour, Une tragédie, Un poème. Si l'action des trois premières se déroule au cours des années 1904-1905, la dernière présente les deux protagonistes, quinze ans plus tard.
La narration est entrecoupée par quelques-uns des 41 lettres que Georgina et l'éminent poète espagnol ont échangées.
Juan Gómez Bárcena manie une prose simple, classique, plutôt élégante. Les dialogues sont parfois insérés dans le récit, créant un rythme intéressant.

L'auteur est parvenu à reconstruire une époque et l'ambiance très spécifique du Pérou du début du XXe siècle, avec ses classes sociales antagoniques, ses écrivains publics (l'un d'eux, Cristobal, est un des personnages du roman, que les deux amis vont consulter pour avoir des conseils), ses clubs et tavernes où l'on boit du Pisco, etc.
Certains passages présentent beaucoup d'humour et d'ironie, tels que la description du courrier transatlantique où une petite souris, revenant à plusieurs reprises dans le roman, aime aller grignoter le contenu des sacs de la poste ; ou encore le moment où il est question de l'obsession du père de Carlos pour trouver un ascendant issu de la plus haute noblesse. Certaines remarques anachroniques dans lesquelles le narrateur se réfère à des événements ultérieurs à l'action font également sourire.
L'auteur met à nu les ficelles de la narration et soulève les questions de la création littéraire, de l'inspiration. Les références à la poésie et à la littérature du XIXe siècle (Rilke, Bécquer, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Poe, Melville, Tostoï, Goethe, Faubert, Dickens, etc.) sont extrêmement nombreuses.
Il traite parallèlement des thématiques de l'amour, de l'engagement politique, de la relation aux parents et, en premier plan, de l'amitié, à travers la relation assez complexe qu'entretiennent José et Carlos.
Si l'on est tout de suite séduit par la supercherie des deux jeunes hommes quelque peu désoeuvrés qui veulent à tout prix entrer en contact avec leur idole, le roman s'essouffle très vite. La narration n'est pas toujours bien maîtrisée et manque à la fois de rythme et de tension.
De manière générale, à aucun moment le lecteur n'éprouve aucune empathie ni de sympathie pour les personnages. Des deux protagonistes, c'est Carlos qui semble le plus abouti, dans la mesure où l'auteur donne à voir les différentes facettes de sa personnalité. Fils d'un homme autoritaire très riche mais sans ascendance et d'une mère aussi absente que pieuse, il rencontre des difficultés à s'imposer, que ce soit dans sa famille ou avec ses amis. Il se lie d'amitié avec Cristobal, l'écrivain public spécialisé dans les lettres d'amour et grand consommateur de Pisco, se sent solidaire, contrairement à son ami José, à la cause des dockers en grève et fréquente une prostituée de manière platonique. En revanche, la psychologie de José manque de contours et d'épaisseur, tout comme les personnages secondaires.
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C'est le premier roman de Juan Gómez Bárcena traduit en français qui à partir d'un fait réel bâtit une fiction réjouissante et fine. de la réalité historique avec la vie liménienne d'il y a un siècle, la révolte des dockers, les jeunes oisifs qui se baladent avec des costumes à 80 sols, qui ne rêvent que de littérature et, au moins l'un d'entre eux qui comprend la vie des plus pauvres qui ne touchent que 2 sols par jour et alors qu'une demi miche de pain coûte 1/2 sol... de l'amitié, de la bohème -avec quand même les parents qui régalent-, de l'amour, des bordels, des soûleries et de la littérature. C'est aussi et surtout, un roman dans le roman, dans lequel les personnages se posent des questions sur leurs rôles : "Il s'imagine prisonnier de ses pages, contraint de faire tout ce que la narrateur lui demande de faire. Son pire cauchemar : jouer les homos dans le roman de José, découvrir qu'il l'est simplement parce que le narrateur exige qu'il le soit." (p.270) Juan Gómez Bárcena intervient assez souvent en tant qu'auteur pour parler de création littéraire, pour faire un saut dans le temps et prévoir ce que pourraient devenir ses personnages, pour faire un pas de côté dans son roman, nous sortir de son histoire, nous montrer qu'elle n'est que fiction mais que la fiction pourrait être réalité, pour donner son avis "C'était un bon médecin, capable d'éclisser une jambe cassée, de combattre la malaria et de neutraliser le venin d'une piqûre de serpent, mais il n'avait aucune notion de psychologie. Par ailleurs, à quoi aurait bien pu lui servir ce genre de connaissances à la fin du XIXe siècle alors que l'esprit humain était encore considéré, tout au plus, comme un appendice de la biologie ? S'il ne voyait donc pas de troubles de l'anxiété dans ces crises de larmes, c'était simplement parce qu'ils n'avaient pas encore été inventés..." (p.43). Enfin, bref, un exercice brillant où à tout moment on bascule de la fiction aux remarques de l'auteur et vice-versa, que j'ai beaucoup aimé. L'auteur part d'une anecdote réelle, invente une vaste supercherie littéraire dans laquelle on se régale. Il joue sur tous les registres, c'est enlevé, drôle, ironique, sarcastique, mais aussi très sérieux et historique, littéraire... Et au fil des pages, on apprend comment selon certains doit se construire un roman, quels types de personnages, les rôles primaires et secondaires... à quel moment un rebondissement doit survenir... C'est là que je parlais de roman dans le roman, une mise en abyme.

Bref, une très belle découverte et donc belle idée des éditions Baromètre que de publier ce texte jouissif et épatant, fin, élégant et malin.
Lien : http://www.lyvres.fr/
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Citations et extraits (12) Voir plus Ajouter une citation
Les ouvriers aussi retiennent son attention, non sans une certaine surprise d’ailleurs. De là où ils sont, ils semblent ne former qu’un seul corps à la peau écaillée par tous ces visages et ces chapeaux, tel un monstre qui envahirait les docks et les bâtiments qui bordent les quais. (…)
Par-delà les visages décomposés, il voit apparaître les premiers soldats. Plus que sur leurs propres montures, ils semblent juchés sur la masse des protestataires, fendant une houle d’ouvriers qui hurlent et qui fuient en tous sens.
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En repliant la dernière lettre, Cristobal retire simplement ses lunettes, allume un havane et leur demande s’ils ont déjà vu une tapada liméenne. (…)
« J’ai eu la chance de voir les dernières d’entre elles quand j’étais enfant, il y a bien longtemps. La mode à la française était déjà bien répandue : les crinolines, les corsets… et peu de femmes continuaient de porter l’ancienne tenue coloniale. C’était beau à voir… Une longue jupe tombant jusqu’aux chevilles, si étroite qu’il était difficile de mettre un pied devant l’autre, et sur le dos, un manteau plissé qui avait un je-ne-sais-quoi de voile mauresque et couvrait le buste ainsi que toute la tête, ne laissant visible qu’une frange du visage : une fissure de soie au travers de laquelle on n’entrevoyait qu’un seul œil… Et vous savez pourquoi ces femmes gardaient cet œil à découvert ?
- Pour voir où elles mettaient les pieds ? Dit José en riant.
- Par coquetterie, répond Carlos en coupant court à la plaisanterie.
- Tout à fait. Et vous ne croyez pas que les hommes auraient été plus attirés si elles avaient découvert davantage de parties de leur visage ou de leur corps ?
- Non, répond Carlos aussitôt.
- Et pourquoi donc ?
- Parce que ce que l’on montre à moitié est toujours plus suggestif que ce que l’on dévoile totalement, professeur.
- Et auraient-elles été plus séduisantes si elles n’avaient rien montré du tout, si elles avaient été bandées de la tête aux pieds, comme les momies de l’Ancienne Egypte ?
- Sans doute pas, répond-il prudemment. Car tout montrer est aussi peu séducteur que de ne rien montrer du tout. »
Le professeur Cristobal tape si fort de la main sur son pupitre qu’il en perd presque son cigare.
« Exactement ! Même vous, qui êtes de petits bleus en la matière, vous qui sortez à peine des jupes de vos mères, vous comprenez cette règle de base, n’est-ce-pas ? L’amour est une porte entrouverte, un secret qui ne survit que lorsqu’on le dévoile à moitié. Cet œil coquin, c’était l’hameçon avec lequel les femmes de Lima partaient pêcher dans les rues, l’appât qui faisait tomber les hommes comme des mouches. Vous avez entendu parler du langage de l’éventail et du foulard ? Combien de mots d’amour pouvait lancer une femme sans même ouvrir la bouche ? C’était la même chose avec les clins d’oeil des tapadas. Un battement de paupière prolongé voulait dire : je suis à vous. Deux battements courts : je vous désire, mais je ne suis pas libre. Un long, un court... »
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L’amour n’existe que lorsqu’on a les mots pour le dire. L’amour, c’est du discours, mon jeune ami, comme dans les feuilletons ou les romans. C’est quelque chose qu’on ne peut pas comprendre, ou alors à moitié, si on ne l’a pas écrit quelque part, dans sa tête, sur le papier, qu’importe. N’allez pas confondre les sensations et les sentiments…
- Mais, vous…
- Moi, je suis là pour écrire. C’est justement pour ça que l’on vient me voir. Sans ça, tous ces jeunes galants ne seraient pas prêts à faire la queue sous un soleil de plomb. Ils viennent me voir pour que je mette des mots sur ce qu’ils ressentent, pour que je leur apprenne l’amour et ses mystères. Voilà comment ça marche. Le plus important, ce n’est pas tant de satisfaire le destinataire – que je ne connais pas, après tout -, mais le client, celui qui vient me voir en quête d’amour comme le lecteur dévoué court chercher le dernier épisode de son roman-feuilleton. Et plus, l’histoire que je leur invente est déchirante. Plus je m’épanche sur leurs malheurs, plus ils sont heureux. Vous n’imaginez pas la joie qu’ils ont à vivre toutes ces nouvelles choses, ce bonheur qu’ils ont à ressentir véritablement cet amour ! Voilà pourquoi ils viennent me voir. Et il en va de même pour les destinataires. Eux aussi veulent qu’on leur raconte une belle histoire et sont disposés à tomber amoureux de qui voudra bien la leur écrire. Ils lisent la lettre qu’ils reçoivent comme on se regarde dans un miroir : si ce qu’ils voient leur plaît, c’est dans la poche. Et qui sait ? S’ils se marient un jour, ils reliront peut-être leurs lettres, le soir, au coin du feu, se souvenant de leurs premiers émois, croyant avoir vécu une histoire d’amour passionnelle que j’ai écrite pour eux... »
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Les écrivains publics n’ont ni supérieur ni horaires imposés. Quand ils veulent être pompeux, ils s’autoproclament « secrétaire public » : ce qui revient à dire qu’ils n’ont pour seul bureau que la rue. Ils occupent un coin sous les arcades de la place, y installent chaque matin leur pupitre branlant et attendent que les clients viennent solliciter leurs services. On les appelle aussi « les évangélistes » car, comme ceux du Nouveau Testament, ils transcrivent ce que d’autres leur dictent. (…)
En dehors des analphabètes, de jeunes gens ont également recours à ses services pour trouver les galanteries capables de séduire celui ou celle pour qui leur coeur flanche. Et quand cela arrive, Cristobal ne se contente pas d’être un évangéliste, il devient le poète qui imagine à quel genre de personne il adressera ses vers : ces mots posés sur les élans amoureux de leur jeune prétendant(e).
Une fois sa journée terminée, il s’amuse à viser la corbeille en osier avec ses brouillons chiffonnés. Il les réutilisera ensuite pour allumer le réchaud de la cuisine. Il plaisante souvent à ce sujet : il dit qu’en hiver ce sont les amours des autres qui le réchauffent, des amours dont le feu est éphémère ; un feu qui brûle vite, mais qui ne dégage pas plus de chaleur qu’il ne laisse de cendres.
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Mais don Augusto ne recherche pas uniquement une bru, Carlos le sait très bien. Il se soucie moins du mariage que de la possibilité de donner enfin à croire, par cette union, que les Rodriguez sont nobles et l’ont toujours été. Aussi loin qu’il s’en souvienne, son père a toujours été obsédé par cette idée, accumulant sur son bureau des livres d’héraldique et des dossiers censés lui fournir des preuves suffisantes pour redorer la blason de la famille. Il n’a pourtant jamais trouvé la moindre trace de quelque descendant espagnol – quel qu’il soit – et encore moins d’un fortuné : que des Indiens, des métis, des quarterons, tous « paysans » ou « enfants du peuple » , comme indiqué sur leurs actes de naissance ; sans oublier cet arrière-arrière-grand-père qu’un curé inspiré avait inscrit comme « fils de la terre ». Mais il ne baisse pas les bras. Il est prêt à retourner les manuscrits dans tous les sens pour s’offrir le passé dont il a toujours rêvé, car, en plus de l’argent et des bonnes manières des Blancs, don Augusto a également hérité de leurs préjugés : difficile de se regarder dans le miroir après avoir, au café, asséné que les Indiens sont condamnés à rester des esclaves pour la simple raison qu’ils ont ça dans le sang.
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