Un
Cheval, des chevaux.
Un
Cheval, des
Cheval. Plus exactement deux
Cheval.
Car chez les
Cheval, il n'y a plus que le père et le fils. La mère est partie il y a des années de ça.
Chez les
Cheval, on est forains de génération en génération, depuis 1897.
Sur le manège des
Cheval, il n'y en a pas… de chevaux. le père les a troqués contre des soucoupes volantes, plus modernes et plus futuristes.
Quand ils ne sont pas sur les routes à la recherche d'un coin où installer leur manège, les
Cheval restent à Saint-Ambert, dans ce qui tient plus de la ruine que de la maison (à tel point, qu'ils couchent dans une caravane !), à côté de la décharge communale et pas loin du campement gitan.
« On a rien on est pauvre pas de mère pas de femme pas de fric pas de douche pas de lit, je sais bien qu'on arnaque qu'on vole, je sais qu'on est assez bêtes je sais tout ça mais j'ai le droit de demander de l'aide, de demander le coup de bol (…) »
C'est que le manège, ça nourrit pas son homme, ma bonne dame. Alors on se débrouille ; le père
Cheval vivote de la revente de métaux, récupérés le plus souvent frauduleusement, et de la gruge aux aides sociales en faisant passer son fils pour plus jeune qu'il est, de façon à toucher les allocs.
D'ailleurs, quand on lui pose la question,
Cheval fils est bien en mal de dire l'âge qu'il a exactement. C'est comme les cours de la bourse, ça fluctue selon les circonstances.
« On vit comme on peut, faut se débrouiller ici à Saint-Ambert j'ai quatorze ans à cause de l'école et des aides de la mairie pour les adolescents scolarisés, à la Préfecture qui balance un gros pactole pour les attardés mentaux j'ai douze ou treize ans je sais plus et sur la route j'en ai dix-huit à cause du permis, il y aurait une aide pour les barbus culs-de-jatte de vingt-cinq ans je serais barbu et j'aurais des béquilles. »"
Avec ces
Cheval-là, on est plus dans la bête de somme que dans le pur-sang.
C'est une drôle d'équipe que ce père et ce fils , le premier aussi taciturne que l'autre est gouailleur ; deux êtres un peu frustes, poursuivis par la guigne, vivant à la marge du village qui voit d'un mauvais œil ces deux magouilleurs à la sale réputation. Qui plus est, dans cette France des années 60, le fils
Cheval, avec son teint basané, est plutôt en délicatesse avec les partisans de l'Algérie française.
Ils forment un duo quasi fusionnel (jusque sur leur vélo… qui est en fait un tandem !) mais s'ils sont inséparables, c'est par la force des choses, pas par choix. Et le fils
Cheval, il n'en peut plus de ce père toujours collé à ses basques. Il rêve de prendre son indépendance, fuir cette vie de m** et vivre sa vie comme un grand, comme il l'entend, espérant qu'une fois au moins la vie lui sourie.
« (…) si j'avais pas de père j'aurais du bol. Les orphelins je les envie, ils gagnent le tiercé à tous les coups. Moi avec mon père je fais quoi ? »
« Pour vivre tout son content faudrait pas avoir de père, le père a été inventé en même temps que Dieu pour que jamais le fils n'ait de répit et qu'on le recloue sans cesse au manège. »
Et plus que tout, le jeune
Cheval fougueux veut coucher ! Car il a beau ne pas connaître exactement son âge, ses hormones le travaillent. C'est tout juste s'il ne pense plus qu'à ça.
Mais s'émanciper, couper le cordon, tuer le père n'est pas aussi facile qu'il le voudrait.
« (…) je peux plus voir mon père vivant et je veux pas le voir mort, je veux plus de nous deux et au fond je ne suis rien sans lui, c'est comme des mathématiques sans solution. On est les deux jambes les deux têtes du dernier
Cheval, le dernier
Cheval à deux corps mais un seul destin, péricliter. C'est pas que j'en ai assez, c'est que j'en ai trop (…) »"
Dans un style tout à la fois poétique et prosaïque, qui joue avec l'oralité, la ponctuation et la typographie,
Cheval de
Richard Morgiève dépeint les relations ambiguës d'un père qui ne s'est jamais remis du départ de sa femme et de son fils en route pour l'âge adulte.
Un portrait tendre et trivial, un brin mélancolique, de deux cabossés de la vie, qui ne sont pas de si mauvais bougres et savent se montrer touchants.
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