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Charles Ruelle (Traducteur)Hicham-Stéphane Afeissa (Auteur de la postface, du colophon, etc.)
EAN : 9782915794335
372 pages
MF Editions (04/12/2008)
4.29/5   7 notes
Résumé :
* (4ème de couverture de l'édition 2013)

"Ecologie, communauté et style de vie" est le chef d'oeuvre de la philosophie environnementale d'Arne Naess. L'ouvrage présente sous une forme synthétique les fondamentaux de la deep ecology et en élucide les principes dans les divers registres où elle s'exprime : en théorie de la connaissance (où l'enjeu est d'examiner le lien qui existe entre agir, évaluer et éprouver des émotions), en éthique (où il s'agit d... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (2) Ajouter une critique
Ce livre est un modèle d'équilibre. Tout est discutable et risqué à la fois comme sur un chemin de crête. Cette phrase d'intro a pour but de rendre hommage à son auteur, Arne Naess (1912-2009), philosophe, alpiniste et fondateur du courant de l'écologie profonde.
L'écologie est profondément ancrée dans le paysage politique, du moins les partis-prenants se déclarent épris d'amour pour la nature, mais les décisions manifestent plus ou moins consciemment des priorités de valeurs différentes.
A ce niveau général, chacun pourra réfléchir avec ce livre à sa propre vision du monde, sa propre dynamique entre l'émotion et l'évaluation des priorités. On peut être assuré d'y trouver du pragmatisme, loin de toute mystique conférant une espèce de justesse intrinsèque.
Mais lorsque se dessinent les politiques économiques, aux échelons nationaux et internationaux, les écologistes savent déjà qu'ils doivent se déterminer pour éviter des décisions qui risquent de heurter leur sentiment d'attachement à la nature.
Il y a environ 20 ans, Arne Naess fondait le mouvement de l'écologie profonde, « deep ecology ». Ce livre s'adressait alors en priorité à ses partisans, pour apprendre à philosopher sur les problématiques écologiques, et encourager chacun à former ses propres priorités de valeurs, sa propre écosophie. Mais l'appel était aussi bien lancé aux économistes pour qu'ils clarifient les valeurs qui entrent en compte dans des solutions éthiques à leurs problèmes afin de fertiliser le sol des sciences économiques. « Il n'y a pas de point de vue pratique qui soit « purement » économique. ».
Depuis toutes ces années les alertes écologiques font partie de notre quotidien et les rapports s'accumulent soulignant les aberrations politiques, comme le fameux rapport du Club de Rome « limits to growth » qui date déjà de 1972 et dont le moins qu'on puisse dire c'est qu'il n'émane pas d'un groupe extrémiste.
La profondeur des vues de Arne Naess s'adresse aujourd'hui à un large public. C'est même toute l'expérience du philosophe et ses vues originales sur la sémantique qui sont mises en oeuvre dans ce livre pour apprendre à faire commun sans stériliser ou disqualifier les individualités.
Ce qui peut conduire à un universalisme abstrait mérite en effet la plus grande vigilance. Nos modes d'abstraction ont des implications profondes dans notre rapport au monde. C'est pourquoi l'auteur porte un regard phénoménologique sur l'expérience immédiate.
La science est fertile tant qu'elle comprend le processus qui se joue entre l'expérience spontanée ou immédiate et l'expérience réfléchie. S'il est utile de trouver plus de régularités dans la nature, la structure abstraite sur laquelle un accord intersubjectif se réalise ne peut pas se confondre avec la réalité concrète. Elles sont cependant inséparables dans la réalité vivante.
La référence de l'auteur au philosophe Whitehead est une ouverture qui permet de retrouver à travers la métaphysique du procès, le sens radical de la « doctrine de l'évolution », qui ne connaît ni fondement ni idéal. C'est important à signaler pour ne pas chercher une morale téléologique de la « deep ecology ». La théorie de l'évolution découle d'un courant de pensée dans lequel se trouve également Naess, mais il souligne le risque de faire au contraire d'une théorie scientifique, le point de départ d'une thèse omni-englobante, comme c'est le cas avec le renversement désastreux opéré par le darwinisme social.
L'expérience immédiate, envisagée de façon pragmatique, conduit à formuler des énoncés relationnels ‘à propos de la chose'. Il n'y a pas de choses en soi. Cette abstraction ne correspond à aucune réalité vivante, mais elle correspond à une réalité absolue, suprême ou transcendante profondément ancrée dans les esprits, et qui n'est pas sans conséquences.
La pensée relationnelle rend inséparable l'organisme du milieu, l'agir de l'être agi. C'est le sens de l'expression de « l'égalité biosphérique de principe », qui ne contredit pas le fait que les espèces vivantes se nourrissent d'autres espèces vivantes. Il ne s'agit pas à ce stade d'en abstraire immédiatement une quelconque idée du droit, pas plus que de se laisser guider directement par les sentiments.
Avec le concept de gestalt, la réalité vivante est conçue globalement comme l'impression originale qui prend forme à l'écoute d'une sonate ou comme la distinction instantanée d'une espèce d'oiseau dans un ciel ombragé à grande distance. La forme peut être décrite au moyen d'une structure abstraite, mais ce qui importe c'est la dynamique qui rend toutes les relations possibles pour créer du sens.
« Une personne est une partie intégrante de la nature dans la mesure où elle est aussi un noeud relationnel au sein du champ total. le processus d'identification est un processus dans lequel les relations constitutives du noeud se déploient de plus en plus pour envelopper ce qui est situé en dehors. le « Moi » s'élève jusqu'au « Soi ». »
En cherchant à comprendre le concept de gestalt, j'ai retrouvé cette citation éclairante de Kurt Goldstein dans un livre de Georges Canguilhem : « entre le vivant et le milieu, le rapport s'établit comme un débat où le vivant apporte ses normes propres d'appréciation des situations, où il domine le milieu.(…) La biologie doit tenir le vivant pour un être significatif. (...) Un sens, du point de vue biologique et psychologique, c'est une appréciation de valeurs en rapport avec un besoin. »
D'après Naess, « on se voit “soi-même dans un autre”, mais ce “soi-même” qu'on voit dans l'autre n'est pas le moi empirique, il est plutôt le moi qu'on aspire à être. ».
« L'aptitude humaine à découvrir la migration des saumons et à en comprendre la logique constitue en soi une chose admirable. Cette connaissance renforce la capacité humaine d'identification avec ces formes de vie, la capacité à éprouver de la joie à accompagner en pensée les saumons dans leur incroyable périple ».
Si une telle inclination personnelle n'existe pas, il n'y a pratiquement aucune chance qu'une action bienveillante puisse être réalisée par simple adoption d'un commandement moral. L'auteur énonce ainsi joyeusement « la Réalisation de Soi ! » comme norme fondamentale pour sa propre écosophie, sans exclure néanmoins d'autres possibilités.
Il lance une invitation à développer en autres des écosophies d'inspiration kantienne ou chrétienne, sans ignorer ce que cela implique de remise en question des fixités transcendantales. Cette invitation prend la forme de suggestions dont peuvent s'emparer les personnes familières afin d'engager la discussion.
La première, qui consiste à élargir l'impératif kantien, est soumise aux familiers à peu près dans ces termes : « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité - aussi bien que la nature - comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. ». L'accueil est glacial, entre Luc Ferry qui a cru voir le diable, et Hicham-Stéphane Afeissa dans sa postface qui voit une « lettre morte ».
La seconde suggestion consiste à valoriser « l'humilité religieuse » pour inviter les croyants à former une écosophie originale dans le courant pluraliste d'inspiration chrétienne. Ceci dit on pourrait aussi objecter avec cette citation de Freud : « Qui ne va pas plus loin, qui humblement acquiesce au rôle minime que joue l'homme dans le vaste univers, est bien plutôt irréligieux au sens le plus vrai du mot ».
Le mouvement « deep ecology » a été fondé en énonçant 8 principes préalables pour oeuvrer « résolument à transformer les structures sociales et à lutter contre les politiques anti-écologiques. ». Pour tous les partisans, scientifiques, universitaires, artistes, ces principes sont au centre du système de valeurs, ou écosophie, qu'ils sont encouragés à développer. Ces principes expriment l'inspiration fondatrice mais ils restent à interpréter par chaque membre. Ils doivent pouvoir être fondés philosophiquement à partir de normes et hypothèses personnelles fondamentales. Enfin ils peuvent aussi être associés à d'autres hypothèses pour dériver logiquement d'autres normes. Cette démarche pragmatique de normalisation doit permettre d'éviter les points de vue omni-englobants ou les postures de politique générale qui se résument d'elles-même par un mot terminant par « …isme ».
La beauté de ce livre est qu'il est entièrement discutable et risqué à la fois comme un chemin de crête.
Il faut se risquer à discuter avec les économistes sur le terrain de la politique économique, à affronter les politiques sur le terrain des valeurs, à discuter sérieusement de la question du droit, à réclamer la « non-violence » auprès des activistes en pleine action, à discuter avec le public des vieilles habitudes qu'il va falloir changer.
Le style de vie écosophique qui est proposé au public peut être résumé ainsi : « simplicité des moyens, richesse des fins ». le travail d'enquête ou « deep interview » doit permettre de révéler les possibilités de développement des potentialités humaines. L'application pratique du concept de gestalt consiste à rechercher cette dynamique psychologique et sociale, donc tout à fait opposée à l'enracinement ou au repli identitaire. Tout le reste n'est que pragmatisme, c'est-à-dire dépassement des dualismes, stabilité vs créativité, unité vs pluralité, local vs global. L'important c'est que la communauté fasse du sens. Or actuellement, l'auteur montre qu'il y a de bonne raisons de mettre l'accent sur les communautés locales sans négliger l'importance des communautés nationales et internationales, ou d'autres encore.
Le plus gros risque qui est pris dans ce livre concerne le problème écologique de la croissance démographique. le principe d'une baisse de la population est posé et rappelé à la conscience du lecteur dès les premières lignes du livre, puis on attend d'autres hypothèses et finalement on comprend que ce principe ne peut résulter indirectement que de l'application de l'ensemble d'un système écosophique. Or pendant ce temps, on peut lire sur Wikipédia une déclaration scandaleuse du fondateur de l'organisation « Earth First », qui montre que le darwinisme social est toujours une menace, qui manifeste au passage une incompréhension profonde de la théorie de l'évolution.
Ce livre est un modèle d'équilibre dans le sens où les chapitres se suivent pour répondre aux questions qui se posent au fil des pages. Il a ainsi dissipé la crainte que j'avais, d'une trop grande proximité avec Emerson et de toute dérive romantique ou mystique.
C'est aussi le moment de rappeler, à ceux qui détournent le sens de l'écologie profonde, que l'orgueil est « la suprême ignorance de soi », selon l'expression de Spinoza.
On peut dire à ce propos que Arne Naess est l'un de ses dignes successeurs, particulièrement attendu dans notre contexte d'obscurantisme virulent, contre la nature et ceux qui en font partie.
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critiques presse (1)
Liberation
02 avril 2013
Ecologie, communauté et style de vie est de bout en bout discutable, dans le sens le plus positif du terme, qui appelle à la discussion ouverte, à l’acceptation de propositions étranges, à la révision de ses propres positions. Le livre, surtout depuis les années 80, a déjà fait l’objet de mille critiques ...
Lire la critique sur le site : Liberation
Citations et extraits (3) Ajouter une citation
Conformément à une thèse que Naess défendra dans son ontologie, il importe de souligner qu'aucune communication ne se déroule dans la solitude. Une idée ne nous vient à l'esprit et ne retourne dans le monde des hommes où elle donnera lieu à discussion que si elle en provient, et ce n'est que dans ce va-et-vient incessant qu'elle commence à exister collectivement et avoir du poids. Toute communication présuppose une "pensée relationnelle", en vertu de laquelle "rien n'existe séparément" - rien, c'est-à-dire même pas une personne, ni une espèce ni rien de ce qui existe dans la nature. Un mot ne prend vie qu'à la faveur des significations qu'on lui prête et des diverses interprétations compatibles dont il peut être l'objet. Un concept n'a de sens qu'à la condition de pouvoir se voir assigner une place dans le champ mobile des autres concepts avec lesquels il noue des relations. Penser par concepts revient à identifier des totalités qui sont perçues comme étant douées d'une unité organique reconnaissable, semblables si on veut à un réseau de relations douées d'une certaine unité. Le terme que choisit Naess pour désigner ce genre de forme concevable est celui de gestalt, et est tiré des recherches en psychologie de la perception de la première moitié du XXe siècle.

David Rothenberg
in Préface à l'édition américaine : l'écosophie T, de l'intuition au système
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Mais comment ne pas céder au pessimisme au vu des toutes les informations alarmantes dont nous disposons sur l'état du monde ? La conviction de Naess est qu'il est toujours possible d'éprouver de la joie dans l'expérience immédiate - d'y trouver matière à s'émerveiller. La difficulté est de réussir à faire partager cette conviction, et de donner l'envie aux uns et aux autres de vivre autrement dès maintenant. Naess affirme avoir commencé à écrire 'Ecologie, communauté et style de vie' parce qu'il était pessimiste quant à l'avenir du monde, et dans le but de montrer que "la joie permanente était possible, même dans un monde confronté au désastre".

David Rothenberg, in Préface à l'édition américaine
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Lisons enfin, jugeons après. (Charles Ruelle, Introduction à l'édition française)
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