AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix Babelio
Rejoignez Babelio pour découvrir vos prochaines lectures

Note moyenne 4.05 /5 (sur 11 notes)

Nationalité : France
Né(e) : 1975
Biographie :

Journaliste, Cécile Hennion est grand reporter au journal "Le Monde" depuis 2004.

Elle a couvert de nombreux conflits au Moyen-Orient, zone dont elle est la correspondante.

En 2008, en Irak, elle a été agressée dans l'hôtel où elle logeait et gravement blessée.
Elle est basée à Beyrouth depuis 2009, où elle couvre l'actualité des conflits du Moyen-Orient.

Source : Ombres Blanches Toulouse
Ajouter des informations
étiquettes
Videos et interviews (8) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de
A l'occasion du Prix Bayeux-Calvados, rendez-vous avec Patrick Chauvel, doublement récompensé pour son reportage sur la fin de Baghouz en Syrie, et Cécile Hennion, dont le livre "Le fil de nos vies brisées" sert de fil rouge à l'exposition "Alep-Machine". La Grande table Culture d?Olivia Gesbert ? émission du 29 août 2019 À retrouver ici : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-1ere-partie/saison-26-08-2019-29-06-2020 Abonnez-vous pour retrouver toutes nos vidéos : https://www.youtube.com/channel/¤££¤15Alep-Machine6¤££¤6khzewww2g/?sub_confirmation=1 Et retrouvez-nous sur... Facebook : https://fr-fr.facebook.com/franceculture Twitter : https://twitter.com/franceculture Instagram : https://www.instagram.com/franceculture
+ Lire la suite
Citations et extraits (7) Ajouter une citation
Harioutz   07 septembre 2019
Le fil de nos vies brisées de Cécile Hennion
Moulham, 39 ans - Des fusils pour Gandhi



J'ai pris les armes pour sauver la non-violence.

La brigade, nous n'avons même pas pensé à lui donner un nom. Nous l'avons créée pendant que l'Armée syrienne libre s'organisait dans les villages du rif alépin avec les déserteurs - officiers ou troufions - et avec les civils volontaires, en attendant une aide militaire qui n'arrivait pas.

Mon tempérament est aride. Les tueries d'ados qui chantent, je ne peux pas.



Bien avant d'intégrer les rangs des soldats libres et de devenir combattants à part entière, les membres de notre petite brigade menaient des activités secrètes. Les armes et la lutte non violente, ça peut paraître paradoxal, pourtant je ne considère pas que ce soit incohérent. Quoi qu'il en soit, telle fut ma décision sans appel, ma stricte vérité aux jours d'Alep.



Je pose la question : a-t-on déjà vu des oisillons survivre à un déluge parce qu'ils s'étaient accrochés à un rameau d'olivier ? Les imagine-t-on changer le monde parce qu'ils auraient tenu bon sur la branche, malgré les éléments déchaînés ?



Nos jeunes étaient ces hirondelles suspendues au rêve de la révolte pacifique, bravant les cataclysmes. Écoliers, ils avaient été programmés pour adorer le seul nom d'Assad.

Dorénavant, ils invoquaient Gandhi et Martin Luther King ! Leurs prouesses forçaient l'admiration, mais, encore une fois, je pose la question : quel pouvait être le bienfait de ces sacrifices, puisque leurs vies avaient été décrétées sans valeur aucune et qu'ils tombaient dans les ruelles, martyrs inutiles à l'âge incandescent de 14 ans, laissant leurs mères accablées de désespoir ?



Pour tout dire, ceux qui considèrent ça comme beau ou émouvant, je les trouve bizarres. Pour moi, qui avais observé en retrait le cours des événements, ce n'était pas tenable.

Ce drame à répétition me triturait la tête, le cœur et le foie. Cela me rendait fou. Ces mômes n'avaient que leurs sandales, leur froc, et un de leurs tee-shirts "Nikke" qu'ils relevaient sur la tête - soi-disant pour se protéger des gaz lacrymogènes. Ils s'éparpillaient ensuite, aveuglés dans leurs tee-shirts retroussés, avant de se faire embrocher, ou faucher par les balles.



En ces temps d'Alep, nos hirondelles ressemblaient à leurs idoles. Oh oui, les petits Alépins ressemblaient beaucoup à leurs stars du football !

Ils sprintaient avec la superbe des joueurs qui viennent de marquer le but décisif.

Et après ?

Leurs poitrines étaient offertes aux porteurs de kalachnikov, à ceux qui se moquaient bien de Gandhi et des petites fleurs de la révolution. Pour les prédateurs commençait alors la chasse aux ortolans, un sale jeu de massacre. Ils n'avaient qu'à presser la détente pour imposer le silence à nos petits Gandhis alépins.



Ces mômes m'étaient chers, chaque jour davantage. Ils n'ont pas éveillé ma compassion, ils ont suscité ma révolte impérieuse. Le sans coulait le long des ruelles en un scandale intolérable.

Voilà pourquoi j'ai pris les armes, devinant bien que les gamins qui tenaient l'asphalte avec pour seule protection leur duvet d'oisillon au-dessus du cœur m'en auraient blâmé, car ils persistaient dans une naïveté et un idéalisme ancrés en eux jusqu'au tréfonds de la moelle.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          152
RChris   03 mars 2020
Le fil de nos vies brisées de Cécile Hennion
Alors, aux fils de leurs vies, j'ai mêlé le mien. Malgré les blessures, beaucoup de mes interlocuteurs ont cultivé l'art de faire éclore l'humour et la grâce dans les recoins les plus sombres de leurs confidences. Ils entretiennent des fleurs fragiles au-dessus du marécage.
Commenter  J’apprécie          110
Cécile Hennion
Moglug   22 mars 2020
Cécile Hennion
Un jour, j'ai sympathisé avec un vieil Alépin. Il était collectionneur de voitures anciennes et de dissques vinyles. Malgré les bombardements qui avaient éventré les murs de sa maison, transformé ses rideaux en lambeaux et recouvert le lit conjugal de strates de cendre grise, il lisait ses bouquins de poésie. Quand l'électricité le gratifiait de son exceptionnelle présence, il écoutait sa musique en fermant les yeux, prétendant fumer sa pipe (le tabac était trop rare et trop cher)) : l'image sereine du type en pantoufle qui attend qu'on l'appelle pour se mettre à table. Il est devenu mon mentor. SI j'ai tenu bon, c'est grâce à lui. J'aimais sa philosophie de la vie, et sa tranquillité. Tout n'était plus que vacarme et tumulte dans la ville, mais le vieux restait en suspension. Il lévitait au-dessus des ruines... Il avait décidé de rester quoi qu'il arrive. Alors, je suis resté, comme lui.
Commenter  J’apprécie          90
Harioutz   07 septembre 2019
Le fil de nos vies brisées de Cécile Hennion
Ola - Old's got a gun



Mon amoureux aux yeux verts, mon beau combattant, je l'ai épousé au terme de quatre mois de fiançailles, au début de l'année 2014 en Turquie.

Il m'a implorée de demeurer de ce côté de la frontière, pour ma sécurité. Je suis restée sourde à sa supplique. Jamais Obada ne me laisserait seule, loin de ses bras, loin de mon pays.

Nous nous appartenions, nous appartenions à Alep.



Je m'émerveillais de ce que lui, si grand, et moi, si petite, parvenions à cet instant magique quand, nos mains jointes, ses pieds frôlaient les miens, formant ce tout d'une égalité parfaite et pourtant si complexe où chacun devenait l'exacte moitié de l'autre.

Nous sommes rentrés à Alep.

Déjà, je portais son enfant. Je ne souhaitais pas en avoir un aussi vite, ni dans de telles conditions, mais il en fut ainsi.

Mon ventre s'arrondissait, tandis qu'Obada partait au front, ne rentrant parfois qu'au but de trois jours. J'étais pleine et sereine.

Au réveil, je me levais et préparais son déjeuner que j'emballais dans une boite bleue qu'il emportait au front.

Sur le pas de notre porte, j'attendais que ses grands yeux verts plongent dans les miens pour lui murmurer : "Dieu te protège, mon amour."



Quand les contractions apparurent, indiquant l'arrivée imminente de l'enfant, Obada se trouvait loin de moi, en mission avec mon père en Turquie. Le jour déclinait à Alep.

Je suis sortie dans la ruelle, seule avec au creux de moi l'enfant qui battait des pieds et des mains dans son impatience de découvrir le monde.

Je vacillais car tout autour de nous, les bombes s'écrasaient en secouant le sol, tandis que l'enfant bondissait sur lui-même, accélérant le rythme de nos cœurs et celui des contractions, plus fortes et plus longues à chaque nouvelle explosion.



Je réussis à trouver un hôpital, mais il n'y avait plus de médecin, seulement des infirmières qui me prièrent de partir car elles s'estimaient inaptes à me délivrer.

J'ai repris mon chemin, portant mon ventre lourd sous le ciel déchaîné, jusqu'à l'entrée d'un autre hôpital. On m'a conduite à travers des couloirs décrépis, dans une grande pièce à l'aspect pitoyable. Elle était dépourvue de tout, excepté quelques matelas jetés par terre, souillés de tâches brunes, et des lambeaux de draps sales jetés par terre sur lesquels des femmes se tordaient et gémissaient, les jambes ouvertes.

Des fragments de verre brimbalaient encore aux cadres des fenêtres sans vitres ni rideaux. Mon regard cherchait une bassine, une serviette, un objet rassurant, mais partout j'observais la misère où flottait une odeur atroce - et moi, au milieu de tout ça, et cet enfant qui voulait naître.

Je me suis étendue parmi les femmes, aspirant l'air malgré la puanteur, tout en songeant à l'image de ce monde en décomposition qu'allait contempler mon bébé en entrant dans la vie.



A côté de moi, la femme a accouché. Sur ses seins gonflés l'infirmière a déposé un petit morceau de chair violacée silencieuse. L'enfant était mort-né, sans que personne sache pourquoi.



Obada n'avait cessé de me répéter d'aller en Turquie pour enfanter, là où il existait de vrais hôpitaux, disait-il, mais j'avais refusé parce qu'il était hors de question que notre enfant naisse ailleurs qu'à Alep.

J'ai fermé les yeux pour ne pas voir ce qu'il adviendrait du bébé mort.

Nos martyrs étaient enfouis dans la terre sans plus de décence, même les jardins avaient été réquisitionnés pour accueillir les dépouilles.

Notre belle cité était devenue un cimetière sans stèles funéraires.



Qu'allait-il advenir de ce petit corps sans sève enlevé à l'amour de cette femme, le silence de sa mère, l'amour avorté, qu'allaient-ils faire de ce bébé, derrière la porte de cette misérable salle des poubelles, derrière la porte, la ville cimetière, nos défunts sans stèles ...

Obada en Turquie, aide-moi mon amour combattant, ô Obada.

L'angoisse montait si fort en moi à cause de cet enfant mort-né que les contractions s’arrêtèrent net.



Pourquoi le petit de cette femme était-il mort ? L'angoisse, mon ventre immobile, au creux de moi l'enfant d'Obada ne saute plus sur lui-même, pourquoi l'amour avorté, mes membres roides comme du bois, comme le premier jour à Salaheddine, quand je voulais être infirmière de la révolution, devant la fillette, son trou béant et ses entrailles d'enfant, j'ai tellement peur, Dieu me vienne en aide, soulage nos malheureux habitants, sauve mon bébé.



Puis les contractions ont repris et une petite fille resplendissante est sortie de moi au milieu de la nuit. Cham.

Elle s’appellerait Cham. Comme notre beau pays, le pays de Cham, la Syrie d'avant les monstres.



Obada est tombé fou d'amour pour Cham au premier regard. Il a cessé de partir au front : soudain, Abou Ghaith le héros craignait moins de mourir que de manquer à sa fille.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          51
Cécile Hennion
armand7000   16 juin 2019
Cécile Hennion
«Nous, le peuple, sommes des enfants de ce pays. Ce pays est le nôtre, on s’en fout de Bachar ! Jamais on n’avait imaginé qu’il nous chasserait de notre pays. Il nous a chassés, mais il n’a pas réussi à chasser le pays de notre cœur», dit Oum Ibrahim. L’abandon d’Alep inspire à ses habitants les mots les plus déchirants. «J’ai échoué, j’ai tout raté. Personne n’admettait ses erreurs. C’est pourquoi je suis parti. Tout le monde était blâmable : les honnêtes et les malhonnêtes, les bons et les méchants. Les pays voisins sont coupables eux aussi. Pourquoi auraient-ils voulu notre liberté quand ils la refusaient à leur propre peuple ? J’accuse aussi l’Europe et les Etats-Unis qui n’ont regardé que leurs intérêts, malgré leurs promesses grandiloquentes et leur ligne rouge infranchissable, au détriment de millions de nos citoyens qui les suppliaient de leur porter secours», soupire Akil avant de quitter sa ville. Evoquant l’atmosphère de fin du monde des derniers jours de guerre, la jeune Ola, troisième femme parmi les témoins du livre, veut s’accrocher aux bons souvenirs. «Il y eut tant de moments de joie ! J’en ai oublié les circonstances, mais l’important c’est qu’aux dernières heures de sa résistance, Alep-Est a formé une famille, une entité débordante d’émotions, de solidarité et d’amour.»
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          20
Moglug   22 mars 2020
Le fil de nos vies brisées de Cécile Hennion
Ah, qu'ils étaient beaux nos mômes ! Gracieux comme les roses. Ephémères comme les roses... La vie leur était ôtée, telles des herbes folles qu'on arrache d'un bouquet. Leurs rêves s'étaient perchés au firmament, en compagnie des anges et des martyrs, loin des réalités de notre ville.
Commenter  J’apprécie          30
Moglug   23 mars 2020
Le fil de nos vies brisées de Cécile Hennion
J'étais un photographe couvrant les événements d'Alep, et les spectacles atroces des corps déchiquetés se reproduisaient à l'infini. J'ai découvert que la lentille optique protège la sensibilité du photographe : elle instaure un décalage entre la réalité tragique et l'émotion que celle-ci suscite.
Commenter  J’apprécie          20
Acheter les livres de cet auteur sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox



Quiz Voir plus

QUIZ LIBRE (titres à compléter)

John Irving : "Liberté pour les ......................"

ours
buveurs d'eau

12 questions
138 lecteurs ont répondu
Thèmes : roman , littérature , témoignageCréer un quiz sur cet auteur