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EAN : 9782843378799
250 pages
Éditeur : Anne Carrière (15/02/2019)

Note moyenne : 4.19/5 (sur 8 notes)
Résumé :
Ils s'appellent Karam, Aala, Husain, Abdelqader ou Amir. Certains sont photographe, aide-soignante, ou étudiants... Leur point commun ? Alep. Cette cité millénaire, berceau de la civilisation, ravagée par une guerre sans pitié. Tous y ont vécu et ont été contraints à l'exil. Aujourd'hui ils se souviennent : l'amour, le courage, la solidarité malgré l'horreur. Et déroulent, avec grâce et lucidité, le fil de leurs vies brisées.
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Critiques, Analyses et Avis (5) Ajouter une critique
RChris
  04 mars 2020
A Alep, une des plus anciennes villes habitées au monde, sont parvenus les échos des révoltes de Tunis où Mohamed Bouazizi avait craqué une allumette puis d'Egypte où le président avait été dégagé. Succédant à son père, Bachar Al-Assad apportait l'espoir d'un changement car c'est un médecin ophtalmologue, a priori concerné par la santé. Puis la qaoumiyé, cette matière scolaire consistant à vénérer la splendeur de la dynastie Assad, a été mise en place. Sur le mur d'une école de jeunes adolescents ont alors écrit : "ça va être ton tour docteur", en référence au dégagisme.
Cécile Hennion a recueilli 19 témoignages rangés en 9 chapitres. Les propos de chacun progressent historiquement de mai 2011 à décembre2016. On suivra ainsi la montée en charge de la révolte à partir des soulèvements de Deraa où "la queue devant les boulangeries annonce toujours les révolutions populaires" puis l'avancée des manifestations où "l'innocent pouvait être envoyé de l'autre côté du soleil". L'armée libre structurera sa lutte contre le système "pourri jusqu'au trognon". Au final, les hôpitaux seront visés par un médecin au pouvoir, les missiles syriens et russes anéantiront alors les velléités de liberté des Alépins, contraignant tous les témoins du livre à l'exil.
Les bombes-barils, les snipers et les missiles étaient les principales menaces avec les Chabihas (groupe d'hommes armés qui agissent en faveur du gouvernement) puis Nosra et Daech. Les réseaux sociaux diffusaient les photos des exactions commises par l'armée du régime mais la création d'une page Facebook pouvait valoir d'être torturé.
La construction du livre est originale, au lieu de raconter de bout en bout chaque histoire de vie, la journaliste choisit de les exposer parallèlement, invitant chacun à se raconter par épisodes intercalés. Nous pouvons aussi relire le livre selon les interlocuteurs successifs qui sont répertoriés en table des matières.
Les récits construisent sans pathos (cf. citation) un livre mosaïque unique avec Alep au coeur des propos, forts comme l'attachement des témoins à leur ville. C'est peu dire que nous sommes touchés par le fil de leurs vies brisées pour que leurs rêves ne le soient pas.
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Moglug
  22 mars 2020
Un grand merci à Babelio et aux éditions Points pour l'envoi de ce livre, et merci aussi surtout à Cécile Hennion pour être allé recueillir ces témoignages et en avoir fait un livre.
Le fil de nos vies brisées est un magnifique recueil sur les vies de seize habitants d'Alep, des débuts de la révolution lors du printemps arabe en 2011 jusqu'à leur exil qui dure encore aujourd'hui. Ces récits sont terribles et magnifiques - emprunts de pudeur sans masquer l'essentiel des abominations subies par les familles d'Alep, ils regorgent également de solidarité et d'entraide dans un contexte abominable. L'autrice n'hésite pas à rapporter sa propre expérience de la guerre en Syrie et des hôpitaux libanais, mêlant ainsi son point de vue de journaliste au même titre que celui de ce photographe d'Alep ou cet étudiant, ou cette infirmière, jeunes révolutionnaires bien trop rapidemet embarqués dans un confit qui dépasse l'entendement humain.
Le contenu du Fil de nos vies brisées est à la fois nécessaire, sensible et précis sans tomber dans le pathos. Les talents de journaliste de Cécile Hennion sont heureusement complété par un style littéraire qui apporte beaucoup de vie et d'émotions à l'ensemble.
La construction du livre est également remarquable : les récits de chaque personnage sont découpés en fonction des différentes étapes de la guerre, ce qui permet de lire l'évolution des faits de manière chronologique et de suivre le point de vue de chacun sur un même type d'événement (l'espoir en apprenant les nouvelles sur le printemps arable, l'organisation des premières manifestations, les premiers débordements de l'armée, les combats, les massacres, la prison et les tortures, la vie quotidienne qui continue malgré tout avec son lot de deuils, mais aussi de naissances et de mariages, les soins apportés aux blessés de guerre tout autant qu'aux femmes qui accouchent, la démolition de la ville, le départ pour l'exil).
Ce livre est hautement recommandable et ouvre à une véritable empathie envers ceux qui, comme nous un jour, ont simplement voulu dire stop à leur gouvernement.
Pour ceux qui ont déjà lu et aimé ce livre, je conseille sur le même sujet le promeneur d'Alep de Niroz Malek plus proche de la poésie que du journalisme et tout aussi réaliste et émouvant.
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karmax211
  12 mars 2020
J'ai d'abord envie de dire que ce livre témoignage(s) est ou devrait être un incontournable pour celles et ceux qui ignorent, méconnaissent ou croient connaître ce que fut et ce que continue d'être "l'impensable" tragédie syrienne… avec ses racines, son déclenchement, son déroulement, son dévoiement, ses conséquences.
Cécile Hennion a écrit un livre choral dans lequel elle donne la parole à 19 témoins.
19 jeunes hommes et femmes d'Alep, ville et personnage central de l'ouvrage… avec ces hommes et ces femmes - leur enfance, leur jeunesse, leurs études, leurs amours, leurs rêves, leur engagement - les uns n'étant pas dissociables de l'Autre.
Alep, cité pluri millénaire, un joyau, un berceau du patrimoine de l'humanité… aujourd'hui rasée ou réduite à l'état de ruines, d'immense cimetière à ciel ouvert que meurtrirent cruellement, indistinctement, de 2011 à 2016, d'abord les bombes-barils du Régime ( celui de Bachar-Al-Assad) et la mitraille de leurs hélicoptères, puis les Mig russes et leurs missiles… jusqu'au siège final.
Tout avait "bien" commencé pourtant…. pacifiquement comme le racontent avec beaucoup d'émotion(s) et sans pathos les 19 Alépins (au passage, les témoignages ont été l'objet d'un minutieux travail de vérification(s) ) dont les récits concordants, qui se font écho, tissent une mosaïque née dans la foulée des Printemps Arabes pour se terminer cinq ans plus tard dans leur ville martyrisée et assiégée. Tout avait commencé pacifiquement...jusqu'à ce que...
Laissons leur la parole.
" Nous avons longtemps espéré un soutien extérieur pour faire le poids. La France fut le premier pays, avant même les Etats-Unis, à proposer de soutenir l'Armée Libre. Quelle déception… Leur aide, c'était du vent dans les branches ! Il nous fallut donc accepter l'aide de Nosra pour libérer Alep. Dommage. Nous n'avions pourtant pas besoin de grand-chose. Juste de l'antiaérien : deux Mistral ( lance-missiles sol-air à courte portée, aisément transportables et très maniables. Se pose sur l'épaule ou sur un trépied. Même sans entraînement, un tireur peut réussir son coup) nous auraient suffi pour dézinguer les deux bombardiers du Régime qui bourdonnaient au-dessus d'Alep. Deux putain de Mistral et c'était fini ! On l'aurait emporté."
Au lieu de cela, vous connaissez ou devez connaître la suite : les shabihas, l'Etat Islamique, les Russes… une population coupée en deux : l'Est et l'Ouest. Alep Est, bombardée sans relâche, affamée, décimée, assiégée.. vaincue… condamnée à l'exil… les camps de réfugiés, Idlib, la Turquie ou l'Europe.
500 pages "magnifiques" et bouleversantes, au plus près de la pire atrocité du XXIème siècle, vous font vivre les dernières années d'une ville sacrifiée sur l'autel de la lâcheté et des intérêts des puissants. Un abyssal gâchis humain, une défaite pour ceux qui croient en l'homme.
"Le fils de Hafez Al-Assad a assené une leçon terrible aux générations qui nous succèderont là-bas, dans la ville détruite. Elles verront les images du pasé, puisque moi et les autres avons collecté des milliers de preuves irréfutables de l'anéantissement de notre cité et de nos vies. Ces nouvelles générations grandiront dans le souvenir horrifié de notre absolue défaite, des carnages dans les ruelles. Ils se forgeront cette mentalité désespérée et supplieront leur dictateur : " Loin de nous la liberté ! Nous voulons juste rester vivants ! "
Un libre bouleversant… indispensable !
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Alfr
  01 septembre 2019
Le fil de nos vies briséesCécile Hennion
Coup de coeur de l'année.
Cécile Hennion est journaliste pour le Monde, et spécialiste des conflits au Moyen-Orient. Ce livre est un recueil de témoignages des habitants d'Alep, une des dernières villes de Syrie à avoir rejoint le « printemps arabe ». Elle donne la parole à des habitants d'Alep-Est, partie non contrôlée par le régime d'Assad. Traditionnellement plus pauvres et rejetés, les habitants d'Alep-Est ont enduré ce régime encore plus douloureusement que les autres. Bachar al Assad ne s'est d'ailleurs pas privé de tous les considérer comme des rebelles, afin d'anéantir cette partie de la ville à l'aide de l'aviation russe.
Les témoignages recueillis couvrent la période suivante : mai 2011 (le début et des manifestations pacifiques) jusqu'en décembre 2016 ('évacuation des habitants d'Alep-Est). Les différentes parties de ce recueil donnent une vision très claire de l'évolution du conflit. Les témoins sont des étudiants, des hommes et des femmes dans la force de l'âge, des infirmières, des soldats de l'armée libre, des femmes de soldats… . Ils permettent de comprendre comment le régime a su anéantir toute forme de liberté, toute forme de raisonnement et toute forme de vie.
Impossible de rester insensible à ce recueil. Impossible également de ne pas y voir clair dans ce conflit. Impossible d'en admettre l'aboutissement.
Ce livre est essentiel pour tous ceux qui ont tenté de suivre le conflit dans les médias, quand le JT consacrait ses deux dernières minutes à des milliers et des milliers de morts…ou encore tous ceux qui croyaient encore à la bonté d'Assad…
Je salue le courage de Cécile Hennion ; ses propres témoignages sont le reflet de sa vision du monde. Je salue le courage de tous ceux qui ont manifesté pacifiquement, tous ceux qui sont restés à Alep pour sauver des vies ou tout simplement pour tenter de survivre, tous ceux qui ne pouvaient plus en sortir, tous ceux qui sont parvenus à franchir les frontières.
Et évidemment, je pense à tous ceux restés sous les décombres, tous ceux qui sont aujourd'hui en exil, dont certains disent qu'ils feraient mieux de combattre pour leur pays…
A ces derniers, je n'ai pas de mots pour contrer leur bêtise.
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mainou72
  07 mars 2020
Tout d'abord je tiens a remercier babelio et les éditions points pour cette découverte reçue lors de la masse critique non fiction de février.
Ce n'est pas mon genre de lecture habituelle, mais comme le sujet m'interpellait je me suis laissée tenter et grand bien m'en a pris.
Et pourtant je ressors de cette lecture émue et en colère.
Durant tout le livre, on découvre les témoignages de jeunes syriens d'Alep, qui galvanisés par les printemps arabes et brimés par un régime qui les empêche de penser et vivre librement.
Ils décident donc d'entamer une révolution pacifiste, faite principalement de manifestations afin de faire entendre leurs voix. Et la répression sera terrible, en nombre de morts, de déportés, de disparus dans les geôles du régimes, et de destruction d'une ville multimillénaire.
A l'heure où l'actualité nous rappelle l'indifférence de l'Europe ou encore le rejet de ces réfugiés lors de l'ouverture de la frontière turque, de ces familles entières parquées dans des camps misérables, cette lecture me semble nécessaire à réveiller nos consciences de pays priviliégés où l'on peut dire ce que l'on pense sans risquer sa vie ou celle de sa famille !
Ces récits me rappellent ceux des déportés de la deuxième guerre mondiale, et si il ne faut pas oublier le passé, il serait peut-être temps d'agir face à ce qui se passe à nos frontières.
Une lecture à faire circuler afin d'ouvrir les consciences !
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critiques presse (2)
Liberation   29 mars 2019
En livrant en neuf parties les témoignages bruts et poignants de natifs d’Alep-Est révoltés et contraints à l’exil, la journaliste spécialiste du Moyen-Orient Cécile Hennion veut « ressusciter » la grande cité syrienne.
Lire la critique sur le site : Liberation
Lexpress   11 mars 2019
A travers les témoignages d'exilés syriens, recueillis dans Le Fil de nos vies brisées, la journaliste Cécile Hennion plonge au cœur de la ville martyre.
Lire la critique sur le site : Lexpress
Citations et extraits (30) Voir plus Ajouter une citation
HarioutzHarioutz   07 septembre 2019
Moulham, 39 ans - Des fusils pour Gandhi

J'ai pris les armes pour sauver la non-violence.
La brigade, nous n'avons même pas pensé à lui donner un nom. Nous l'avons créée pendant que l'Armée syrienne libre s'organisait dans les villages du rif alépin avec les déserteurs - officiers ou troufions - et avec les civils volontaires, en attendant une aide militaire qui n'arrivait pas.
Mon tempérament est aride. Les tueries d'ados qui chantent, je ne peux pas.

Bien avant d'intégrer les rangs des soldats libres et de devenir combattants à part entière, les membres de notre petite brigade menaient des activités secrètes. Les armes et la lutte non violente, ça peut paraître paradoxal, pourtant je ne considère pas que ce soit incohérent. Quoi qu'il en soit, telle fut ma décision sans appel, ma stricte vérité aux jours d'Alep.

Je pose la question : a-t-on déjà vu des oisillons survivre à un déluge parce qu'ils s'étaient accrochés à un rameau d'olivier ? Les imagine-t-on changer le monde parce qu'ils auraient tenu bon sur la branche, malgré les éléments déchaînés ?

Nos jeunes étaient ces hirondelles suspendues au rêve de la révolte pacifique, bravant les cataclysmes. Écoliers, ils avaient été programmés pour adorer le seul nom d'Assad.
Dorénavant, ils invoquaient Gandhi et Martin Luther King ! Leurs prouesses forçaient l'admiration, mais, encore une fois, je pose la question : quel pouvait être le bienfait de ces sacrifices, puisque leurs vies avaient été décrétées sans valeur aucune et qu'ils tombaient dans les ruelles, martyrs inutiles à l'âge incandescent de 14 ans, laissant leurs mères accablées de désespoir ?

Pour tout dire, ceux qui considèrent ça comme beau ou émouvant, je les trouve bizarres. Pour moi, qui avais observé en retrait le cours des événements, ce n'était pas tenable.
Ce drame à répétition me triturait la tête, le cœur et le foie. Cela me rendait fou. Ces mômes n'avaient que leurs sandales, leur froc, et un de leurs tee-shirts "Nikke" qu'ils relevaient sur la tête - soi-disant pour se protéger des gaz lacrymogènes. Ils s'éparpillaient ensuite, aveuglés dans leurs tee-shirts retroussés, avant de se faire embrocher, ou faucher par les balles.

En ces temps d'Alep, nos hirondelles ressemblaient à leurs idoles. Oh oui, les petits Alépins ressemblaient beaucoup à leurs stars du football !
Ils sprintaient avec la superbe des joueurs qui viennent de marquer le but décisif.
Et après ?
Leurs poitrines étaient offertes aux porteurs de kalachnikov, à ceux qui se moquaient bien de Gandhi et des petites fleurs de la révolution. Pour les prédateurs commençait alors la chasse aux ortolans, un sale jeu de massacre. Ils n'avaient qu'à presser la détente pour imposer le silence à nos petits Gandhis alépins.

Ces mômes m'étaient chers, chaque jour davantage. Ils n'ont pas éveillé ma compassion, ils ont suscité ma révolte impérieuse. Le sans coulait le long des ruelles en un scandale intolérable.
Voilà pourquoi j'ai pris les armes, devinant bien que les gamins qui tenaient l'asphalte avec pour seule protection leur duvet d'oisillon au-dessus du cœur m'en auraient blâmé, car ils persistaient dans une naïveté et un idéalisme ancrés en eux jusqu'au tréfonds de la moelle.
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HarioutzHarioutz   07 septembre 2019
Ola - Old's got a gun

Mon amoureux aux yeux verts, mon beau combattant, je l'ai épousé au terme de quatre mois de fiançailles, au début de l'année 2014 en Turquie.
Il m'a implorée de demeurer de ce côté de la frontière, pour ma sécurité. Je suis restée sourde à sa supplique. Jamais Obada ne me laisserait seule, loin de ses bras, loin de mon pays.
Nous nous appartenions, nous appartenions à Alep.

Je m'émerveillais de ce que lui, si grand, et moi, si petite, parvenions à cet instant magique quand, nos mains jointes, ses pieds frôlaient les miens, formant ce tout d'une égalité parfaite et pourtant si complexe où chacun devenait l'exacte moitié de l'autre.
Nous sommes rentrés à Alep.
Déjà, je portais son enfant. Je ne souhaitais pas en avoir un aussi vite, ni dans de telles conditions, mais il en fut ainsi.
Mon ventre s'arrondissait, tandis qu'Obada partait au front, ne rentrant parfois qu'au but de trois jours. J'étais pleine et sereine.
Au réveil, je me levais et préparais son déjeuner que j'emballais dans une boite bleue qu'il emportait au front.
Sur le pas de notre porte, j'attendais que ses grands yeux verts plongent dans les miens pour lui murmurer : "Dieu te protège, mon amour."

Quand les contractions apparurent, indiquant l'arrivée imminente de l'enfant, Obada se trouvait loin de moi, en mission avec mon père en Turquie. Le jour déclinait à Alep.
Je suis sortie dans la ruelle, seule avec au creux de moi l'enfant qui battait des pieds et des mains dans son impatience de découvrir le monde.
Je vacillais car tout autour de nous, les bombes s'écrasaient en secouant le sol, tandis que l'enfant bondissait sur lui-même, accélérant le rythme de nos cœurs et celui des contractions, plus fortes et plus longues à chaque nouvelle explosion.

Je réussis à trouver un hôpital, mais il n'y avait plus de médecin, seulement des infirmières qui me prièrent de partir car elles s'estimaient inaptes à me délivrer.
J'ai repris mon chemin, portant mon ventre lourd sous le ciel déchaîné, jusqu'à l'entrée d'un autre hôpital. On m'a conduite à travers des couloirs décrépis, dans une grande pièce à l'aspect pitoyable. Elle était dépourvue de tout, excepté quelques matelas jetés par terre, souillés de tâches brunes, et des lambeaux de draps sales jetés par terre sur lesquels des femmes se tordaient et gémissaient, les jambes ouvertes.
Des fragments de verre brimbalaient encore aux cadres des fenêtres sans vitres ni rideaux. Mon regard cherchait une bassine, une serviette, un objet rassurant, mais partout j'observais la misère où flottait une odeur atroce - et moi, au milieu de tout ça, et cet enfant qui voulait naître.
Je me suis étendue parmi les femmes, aspirant l'air malgré la puanteur, tout en songeant à l'image de ce monde en décomposition qu'allait contempler mon bébé en entrant dans la vie.

A côté de moi, la femme a accouché. Sur ses seins gonflés l'infirmière a déposé un petit morceau de chair violacée silencieuse. L'enfant était mort-né, sans que personne sache pourquoi.

Obada n'avait cessé de me répéter d'aller en Turquie pour enfanter, là où il existait de vrais hôpitaux, disait-il, mais j'avais refusé parce qu'il était hors de question que notre enfant naisse ailleurs qu'à Alep.
J'ai fermé les yeux pour ne pas voir ce qu'il adviendrait du bébé mort.
Nos martyrs étaient enfouis dans la terre sans plus de décence, même les jardins avaient été réquisitionnés pour accueillir les dépouilles.
Notre belle cité était devenue un cimetière sans stèles funéraires.

Qu'allait-il advenir de ce petit corps sans sève enlevé à l'amour de cette femme, le silence de sa mère, l'amour avorté, qu'allaient-ils faire de ce bébé, derrière la porte de cette misérable salle des poubelles, derrière la porte, la ville cimetière, nos défunts sans stèles ...
Obada en Turquie, aide-moi mon amour combattant, ô Obada.
L'angoisse montait si fort en moi à cause de cet enfant mort-né que les contractions s’arrêtèrent net.

Pourquoi le petit de cette femme était-il mort ? L'angoisse, mon ventre immobile, au creux de moi l'enfant d'Obada ne saute plus sur lui-même, pourquoi l'amour avorté, mes membres roides comme du bois, comme le premier jour à Salaheddine, quand je voulais être infirmière de la révolution, devant la fillette, son trou béant et ses entrailles d'enfant, j'ai tellement peur, Dieu me vienne en aide, soulage nos malheureux habitants, sauve mon bébé.

Puis les contractions ont repris et une petite fille resplendissante est sortie de moi au milieu de la nuit. Cham.
Elle s’appellerait Cham. Comme notre beau pays, le pays de Cham, la Syrie d'avant les monstres.

Obada est tombé fou d'amour pour Cham au premier regard. Il a cessé de partir au front : soudain, Abou Ghaith le héros craignait moins de mourir que de manquer à sa fille.
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RChrisRChris   03 mars 2020
Alors, aux fils de leurs vies, j'ai mêlé le mien. Malgré les blessures, beaucoup de mes interlocuteurs ont cultivé l'art de faire éclore l'humour et la grâce dans les recoins les plus sombres de leurs confidences. Ils entretiennent des fleurs fragiles au-dessus du marécage.
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rkhettaouirkhettaoui   30 juillet 2020
Notre peuple gravissait la colline pour boire le lait tiède dans le creux des mains du prophète. Voilà pourquoi, dans les ruelles de mon enfance, les nécessiteux ne réclamaient pas la charité ; ils s’adressaient aux passants en leur rappelant la nature généreuse de leur cité : « Du lait Ibrahim ! Du lait Ibrahim ! » Cette histoire magnifique, mon père me la contait encore et encore quand j’étais tout petit.
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MoglugMoglug   22 mars 2020
Ah, qu'ils étaient beaux nos mômes ! Gracieux comme les roses. Ephémères comme les roses... La vie leur était ôtée, telles des herbes folles qu'on arrache d'un bouquet. Leurs rêves s'étaient perchés au firmament, en compagnie des anges et des martyrs, loin des réalités de notre ville.
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Vidéo de Cécile Hennion
A l'occasion du Prix Bayeux-Calvados, rendez-vous avec Patrick Chauvel, doublement récompensé pour son reportage sur la fin de Baghouz en Syrie, et Cécile Hennion, dont le livre "Le fil de nos vies brisées" sert de fil rouge à l'exposition "Alep-Machine".
La Grande table Culture d?Olivia Gesbert ? émission du 29 août 2019 À retrouver ici : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-1ere-partie/saison-26-08-2019-29-06-2020
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