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Philippe Rey [corriger]

Créée en 2002, les éditions Philippe Rey sont une maison d`édition indépendant et généraliste. Plusieurs collection (« Littérature française », « Littérature étrangère », « Documents », « Beaux livres », « Noir », « Fugues » et « À tombeau ouvert ») forment aujourd`hui un catalogue de plus de 200 titres. La littérature reste au cœur de la ligne éditoriale de la maison.

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Au grand lavoir

Voici le troisième et probablement dernier volet du tryptique de Sophie Daull. Si elle continue à écrire, je me demande comment elle le fera, tant elle semble avoir épuisé son sujet.

Comme les deux premières fois l'écriture m'a captée d'emblée. Comme les deux premières fois j'ai eu la sensation d'être plongée immédiatement dans le vif du sujet.

Comme les deux premières fois je me suis demandée quelle place est donnée au lecteur. Voyeur ? Confident ? Complice ? Et en est revenu le même malaise que précédemment.

Le livre est étrangement construit : une première partie qui doit couvrir plus des trois quart du livre et une toute petite deuxième qui se veut ? conclusion ? rédemption ? symbolique ? pas vraiment compris.

Pour moi le personnage du criminel ne tient pas. À la fois inculte, obtus, quasi illettré, et capable de fulgurances surprenantes.

Bref, très bien écrit mais celui des trois que j'ai le moins aimé.

En fait, je vous invite à lire la critique de Bdelhausse, qui expose infiniment mieux que je ne le fais le hiatus entre l'auteur et son livre.
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Un livre de martyrs américains

Pas de spoil : dès la page 1 Luther Dunphy, "soldat de Dieu" auto-proclamé, tue Gus Voorhees, "médecin avorteur" de la clinique des femmes.

Oates consacre quelques chapitres à expliquer l’avant, dans la tête de Dunphy (et se retrouver dans la tête d’un terroriste anti-avortement c’est une expérience inédite j’avoue).

Puis Oates raconte l’après, dans la vie des deux familles – et dans tout le reste des 859 pages du bouquin.

Voilà voilà.

De façon générale j’aime le style elliptique. J’aime quand l’écriture dit beaucoup en peu de mots. J’aime lorsqu’une seule image – belle ou terrible, lyrique ou lapidaire – éveille par sa subtilité tout un monde d’émotions ou de réminiscences.

Je n’aime pas les lectures où tout est bien expliqué, dans le détail, des fois que je sois trop teubé pour tout bien comprendre.

Je n’aime pas quand on me répète plein, plein, plein de fois la même chose afin de s’assurer que j’ai tout, tout, tout bien saisi.

Et puis je n’aime pas quand ça se termine en happy end mièvre.

Bref, je n’aime pas le style de Oates.

Je le trouve bavard et sans surprise. J’ai eu l’impression de marcher dans la boue, avec les chaussures qui s’alourdissaient de minute en minute. Aucune phrase ne m’a frappée par sa beauté, ou son acuité, ou sa poésie, ou son pouvoir d’évocation.

Je me suis vue un instant dans la peau de son éditrice : "Nombre de pages tu divises par trois, ça c’est en trop, ça on s’en fout, qu’est-ce que tu veux dire exactement ? Ah ouais ? Eh bien concentre-toi là-dessus."

Et puis j’ai été gênée par cette mise en balance du terroriste (qui a des excuses) et de sa victime (un mauvais père qui fait passer son militantisme avant sa famille).

Mais en tout cas, merci à tou·tes les camarades de la lecture commune pour le partage !



Traduction de Claude Seban.



Challenge USA : un livre, un État (Ohio)

Club de lecture février 2024 : "La PAL fraîche"
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Un livre de martyrs américains

Un livre de martyrs américains est un roman qui s'ouvre sur une déflagration au sens propre du terme, une double déflagration d'ailleurs. Nous sommes le 2 novembre 1999. Luther Dunphy prend la route du Centre des femmes de la petite ville de Muskegee Falls dans l’Ohio et tire sur le Dr Augustus Voorhees, obstétricien et directeur du centre, l’un des « médecins avorteurs » de l'hôpital, le tuant à bout portant, puis il dirige son arme vers l'homme qui se tenait aux côtés du médecin, chargé d'escorter ce dernier, tire, le tuant lui aussi...

Luther Dunphy appartient à ce groupe social qui se désigne sous l’appellation d'Armée de Dieu et qui a ses propres codes. Dès les premières pages nous sommes plongés avec sidération et dans un sentiment de malaise total dans la tête de ce « soldat du Christ », un évangéliste américain, anti-avortement et je reconnais que cela a de quoi décontenancer le lecteur.

Non il n'y aucune erreur dans le propos que je vous relate, je vous assure que l'histoire débute bien en 1999 et non en 1935 ou en 1955. Je crois bien qu'elle pourrait se passer exactement de la même façon en 2024.

Comment comprendre l’Amérique et ses fractures ? Cette Amérique divisée en deux clans sans doute irréconciliables pour longtemps... C'est en effet un récit qui plonge en apnée dans l'Amérique profonde et en même temps à visage ouvert, de plus en plus visible, c'est presque comme une guerre civile... De plus en plus visible est ce creuset de l'ignorance et de la superstition. Suintant de ces zones grises de la société américaine, la manière dont ce fondamentalisme s'incarne, s'enracine, se propage dans une société, quelle qu'elle soit, est juste terrifiante.

Tout au long des 864 pages que compte cet imposant roman choral publié en 2017, Joyce Carol Oates dissèque le débat sur l'avortement qui agite le pays depuis l'arrêt Roe vs Wade en 1973. Ce roman nous plonge dans les affres d'un pays complexe, un texte qui ne l'est pas moins, indispensable peut-être pour mieux comprendre, par exemple, pourquoi la nomination par Donald Trump en 2020 de la juge conservatrice Amy Coney Barrett a tant déchaîné les passions et pourquoi cette nomination préparée dans une intention tactique a entraîné le 24 juin 2022 l'abrogation du droit constitutionnel à l'avortement par la Cour suprême des États-Unis.

Voilà pour le contexte sociopolitique ! Le reste, c'est une fiction qui laisse sans répit, à peine une fiction, tant on sent que l'histoire qui nous est racontée ici est empreinte d'une réalité palpable, à fleur de peau, sidérante.

Dès les premières pages, j'ai senti les relents d'une certaine Amérique à plein nez, l'Amérique divisée, l'Amérique cassée en deux, peut-être depuis toujours, depuis qu'elle existe, c'est un portrait sans concession, multidimensionnel d'une Amérique déchirée par ses passions et ses contradictions.

À partir de la première scène fondatrice du roman qui est d'une violence inouïe, j'ai été littéralement emporté dans la suite d'un récit polyphonique intense, malgré mes premières hésitations, malgré l'inconfort des premières pages... La suite du récit, c'est tout d'abord un retour en arrière sur les deux protagonistes, le passé de ces deux hommes, l'un protestant évangélique membre de l'Église missionnaire de Jésus de Saint-Paul, enferré dans l'absolutisme de sa religion, tandis que l'autre, médecin ayant une vision libérale du soin, est un infatigable militant pour le droit des femmes à disposer de leurs corps.

La déflagration sera temporelle, elle va se propager dans les familles respectives des deux protagonistes principaux du roman, plus loin qu'eux, jusqu'à leurs enfants... Ce seront deux familles dévastées, épouses et enfants... Dans les cendres de leurs histoires, surgissent deux filles, les deux filles aînées des deux familles, l'une s'appelle Dawn Murphy et l'autre Naomi Voorhees...

C'est à cet endroit que j'ai totalement été emporté dans le flux de conscience de ces deux personnages féminins. Plus que des flux de conscience, ce sont deux trajectoires que nous sentons brusquement tendues l'une vers l'autre, inexorablement.

C'est sans doute aussi à cet endroit que la qualité narrative de Joyce Carol Oates assène des uppercuts, la manière dont elle s'empare du destin de ces deux jeunes femmes qui ne sont pour rien dans la tragédie survenue mais dont l'existence en sera marquée à jamais. Joyce Carol Oates donne voix à leurs itinéraires chaotiques, la complexité et les contradictions qui animent les personnages de cette histoire cristallisée par la question de l'avortement.

Bien sûr, il est impossible de ne pas entrer en empathie ni en résonance avec certains des personnages de ce roman, mais la force de Joyce Carol Oates est de nous délivrer un récit qui est tout autre chose qu'un pamphlet manichéen contre les anti-avortements et c'est là sans doute la puissance de son propos.

Se retrouver dans la tête d'évangélistes anti-avortement fut dès les premières pages de ce roman une expérience malaisante, mais je n'y ai décelé aucune complaisance de l'autrice envers la cause de ces croisés. Elle nous invite à nous approcher au plus près d'eux, chercher à comprendre leur dessein, plutôt que les juger ou les condamner de manière dogmatique, esquisser tout en nuances les conséquences effroyables de leurs actes. Je n'ai cependant eu aucun doute, Joyce Carol Oates ne cesse de dire en creux où elle se situe : du côté de la liberté de chaque femme à choisir et décider pour elle-même. Cela se lit en filigrane. Ainsi, le roman déploie une forme bien plus subtile qu'un plaidoyer, qu'une charge virulente, qu'un manifeste manichéen. La force romanesque de la fiction est justement pour l'autrice de pouvoir se départir de toute approche morale.

Le fait que Joyce Carol Oates s'affranchit de tout jugement moral lui permet alors d'élargir la portée de son texte à la question plus vaste des passions sacrificielles.

Ainsi, à un moment du roman, un personnage en faveur de l'avortement n'hésite cependant pas à dire cette phrase, qui pourrait peut-être à elle seule révéler la subtilité du propos de l'autrice :

« La seule restriction que j'aurais concernant ce médecin avorteur héroïque, c'est la sanctification absurde qui a suivi sa mort. Cet homme n'est pas un saint, un martyr... c'était un idiot. Il était parfaitement idiot d'agir comme il l'a fait, de pousser aveuglément, témérairement, les ennemis de la rationalité à l' « assassiner » - ce qu'ils font toujours avec plaisir. Ce sont des gens désespérés, des chrétiens fondamentalistes. On ne peut pas s'interposer entre des gens désespérés et leur Dieu : ils vous mettront en pièces. Par définition, un martyr est un idiot. » 

Mais qui sont les véritables martyrs de cette histoire ? Chrétiens-martyrs, médecins-martyrs, épouses-martyres, fœtus-martyrs, enfants-martyrs...

Soulevant de manière souterraine et tellurique cette question des passions sacrificielles, Joyce Carol Oates déploie alors l'autre force du récit et laisse son style incroyable sublimer les déflagrations de l'existence. Elle nous fait entendre des voix multiples, des voix secondaires, tendues, tordues, balbutiantes dans leurs trajectoires abîmées, elle les entremêle dans une narration asymétrique construite en miroir qui se dessine inexorablement d'un versant à l'autre. Ce sont des voix faussement dissonantes, chaotiques, meurtries de désir et de douleur dans leur cœur et leur âme, sacrifiées sur l'autel des passions exclusives et aveugles, chacune à leur façon tente de se révéler dans les décombres des vies qui s'effondrent...

Ce sont des voix cependant éprises à jamais de lumière et c'est dans cet embrasement que le roman de Joyce Carol Oates m'a emporté.
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