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Critique de Presence


Presence
  21 novembre 2018
Il s'agit d'une bande dessinée de 72 pages, en couleurs. Elle est initialement parue en 2018, écrite par Gérald Bronner, dessinée et mise en couleurs par Jean-Paul Krassinsky. Elle fait partie de la collection intitulée La petite bédéthèque des savoirs, éditée par Le Lombard. Cette collection s'est fixé comme but d'explorer le champ des sciences humaines et de la non-fiction. Elle regroupe donc des bandes dessinées didactiques, associant un spécialiste à un dessinateur professionnel, en proscrivant la forme du récit de fiction. Il s'agit donc d'une entreprise de vulgarisation sous une forme qui se veut ludique.

Cette bande dessinée se présente sous une forme assez petite, 13,9cm*19,6cm. Elle s'ouvre avec un avant-propos de David Vandermeulen de 6 pages, plus une page de notes. Il commence par un titre pince-sans-rire : le chemin de Daumas, en référence à Maurice Daumas (1910-1984), chimiste, historien et promoteur de la vulgarisation scientifique. Il évoque ensuite les théories du complot relatives aux attentats du 11 septembre 2001, au bas mot au nombre de 110 au moment d'écrire son introduction. Il prend ensuite un cas d'école, celui des Protocoles des Sages de Sion, une théorie du complot inventée de toute pièce, parue en 1901, écrite par Mathieu Golovinski, décrivant une conspiration pour un plan de domination du monde, sur la base d'une vingtaine de compte-rendu de prétendues réunions secrètes. Il en retrace la propagation et l'usage ignoble qui en a été fait et qui en est encore fait malgré toutes les preuves de forgerie. Il conclut en reprenant la fable d'Ésope le loup et l'agneau, pour montrer que la preuve du faux reste inefficace contre la conviction des individus.

La bande dessinée met en scène un adolescent prénommé Achille qui discute à plusieurs reprises avec son meilleur ami Jean. Un soir, à table, Achille s'emporte contre ses parents qui lui indiquent qu'il est temps pour lui d'envisager de se vacciner contre l'hépatite B. Exaspéré par la crédulité de ses parents, Achille sort dehors en claquant la porte et trouve Jean qui l'attend sur le trottoir. Il lui parle de leur attitude de moutons, et Jean lui emboîte le pas sur les théories du complot. Dans le même temps, il sort son téléphone et montre une illusion d'optique à Achille, à base de nuances de gris sur un échiquier. Devant la mine déconfite d'Achille, il lui explique que le cerveau humain est limité de trois façons : sa capacité à percevoir l'espace et le temps, son cadre de références culturelles, et ses limites cognitives. Pour aider à se faire comprendre, il prend des exemples imagés, avec le long cou des girafes, une publicité pour un opticien, une promotion sur les cartouches d'encre pour imprimante. Il revient ensuite à l'une des théories du complot relatives aux attentats du 11 janvier 2015, se basant sur les incohérences de couleur des rétroviseurs de la voiture des assassins des journalistes de Charlie Hebdo.

Le lecteur habitué à cette collection se demande bien sur quel exemple David Vandermeulen va s'appuyer pour développer son introduction, et quel axe il va choisir. Il part d'un principe qui a fait ses preuves : la méthode scientifique. Il cite ensuite un nombre qui donne le vertige : celui des théories différentes sur les attentats du 11 septembre 2001. le lecteur comprend donc que toutes les manières de raisonner ne se valent pas, et que la tentation d'interpréter les faits d'une manière différente de la version officielle est partagée par beaucoup de personnes de par le monde. Vandermeulen se focalise ensuite sur un cas d'école : un faux dont l'imposture a été démontré et prouvé très rapidement, mais qui continue d'être utilisé comme la preuve d'un complot, en dépit de toutes les démystifications opérées par des autorités reconnues. Il établit ainsi, avec un exemple facilement vérifiable par le lecteur, que chaque individu est plus enclin à croire le sensationnel que de se plier à l'effort d'un raisonnement prosaïque et rationnel. L'exemple des Protocoles des sages de Sion est confondant dans sa simplicité, car il met à nu le mécanisme de crédulité, y compris dans son paradoxe ultime. Finalement si autant de personnes s'attachent à discréditer ce livre, c'est bien qu'il doit y avoir quelque chose, sur l'air de Il n'y a pas de fumée sans feu. Will Eisner y avait consacré une bande dessinée qui retrace à la fois le processus de rédaction des Protocoles, l'instrumentalisation de l'ouvrage et les différentes entreprises de rétablissement de la vérité : le complot: Histoire secrète des protocoles des sages de Sion (2005).

Chaque tome de la petite bédéthèque des savoirs étant différent, le lecteur ne sait pas trop ce qui l'attend. Gérard Bronner est un professeur universitaire de sociologie, auteur entre autres de la démocratie des crédules (2013) ; sa légitimité à écrire un tel ouvrage est fondée. Il a choisi de donner du rythme à son exposé, sous la forme narrative d'un adolescent dialoguant avec un pote, ce qui le rend plus vivant. Dès la première page, le lecteur constate que la collaboration entre auteur et artiste a dû être assez interactive car il découvre une forme de bande dessinée traditionnelle, plutôt qu'un cours magistral auquel le dessinateur aurait tenté de donner une forme illustrée. Krassinsky est l'auteur, entre autres, de Coeurs boudinés - Une poignée d'amour et de le crépuscule des idiots (2016). Il dessine dans un registre descriptif, avec un bon niveau de détails. Il détoure les personnages avec un trait fin assez souple, et il caricature un peu leur visage pour leur donner plus de vie. le lecteur ressent une forte empathie pour Achille au regard blasé de circonstance, exprimant une forme de suffisance pour la bêtise de son entourage, en adolescent à qui on ne la fait pas et qui sait voir plus loin que le bout de son nez et mieux que les adultes. Jean a une coiffure en pétard, avec un visage un peu moins expressif, mais souvent souriant.

Krassinsky met en oeuvre ses talents de metteur en scène, variant les plans de prise de vue d'une séquence à l'autre évitant les enfilades de cases avec uniquement des têtes en train de parler. La coordination entre scénariste et artiste apparaît à chaque page, car toutes les séquences ont été pensées sur le plan visuel pour que les images ne soient pas cantonnées à juste montrer ce que dit déjà le texte. Il y a donc les exemples évoqués par Achille et Jean qui sont montrés, ainsi que les interactions des personnages avec leur environnement immédiat et entre eux. L'artiste a choisi l'aquarelle pour la mise en couleurs de ses planches, ce qui apporte de la consistance aux décors, des variations d'ambiance lumineuse et de la texture aux différentes matières. La combinaison des traits encrés avec l'aquarelle confère de la substance aux différents environnements montrés et fait ressortir les personnages car ils apparaissent plus vivants et plus précisément détourés sur un fond plus prosaïque. Tout du long de cet ouvrage, le lecteur lit une vraie bande dessinée réalisé par un artiste maîtrisant les techniques spécifiques de ce média.

Gérard Bronner a donc choisi de mettre en scène un adolescent certain de ses convictions, face à un autre plus posé. Il ne se moque pas d'Achille et fait de sa volonté de connaître la vérité, la dynamique de la conversation, mettant à profit son honnêteté intellectuelle, sa capacité à se remettre en question. le lecteur imagine bien que le choix d'un personnage adolescent correspond à l'étude de marché de l'éditeur, mais cela ne constitue pas un frein de lecture pour un adulte qui peut s'identifier sans difficulté à la volonté d'Achille d'aller au fond des choses, de confronter ses certitudes à une autre façon de penser. Jean assume donc le rôle de sachant exposant progressivement les obstacles à la pensée rationnelle. L'auteur fait oeuvre de vulgarisation, donc il ne s'agit pas d'un exposé académique ou d'une présentation exhaustive de tous les domaines de la zététique. L'auteur introduit progressivement différentes notions, en commençant par les constats les plus basiques sur les limitations cognitives que sont la perception de l'espace par nos sens, et du temps par notre entendement. Puis il évoque les limites découlant de notre cadre culturel, et enfin les limites cognitives, à savoir la capacité de raisonnement et d'abstraction. Il établit donc de manière patente que l'individu ne peut pas se fier à son cerveau, que tout est question d'interprétation. le lecteur apprécie la pertinence des mises en situation pour établir chacun de ces points, très concrètes que ce soit une illusion d'optique sur les niveaux de gris sur un échiquier, ou la couleur des rétroviseurs de la voiture des assassins de Charlie Hebdo.

Progressivement, Gérard Bronner évoque d'autres biais cognitifs comme le ratio disproportionné coût/bénéfice pour le cerveau, la négligence de régression vers la moyenne, les prophéties auto-réalisatrices, la confusion entre corrélation et causalité, la négligence de la taille de l'échantillon, le rôle de la croyance comme béquille cognitive, et l'incidence de la certitude de la mort sur le mode de fonctionnement du cerveau. Son exposé n'est pas exhaustif et il le précise lorsque Jean indique qu'il existe plus de 150 biais cognitifs. Ce même personnage indique également qu'il n'est pas toujours possible d'appliquer un raisonnement critique à toutes les situations de la vie, en particulier quand il faut prendre une décision rapide, et que le volume d'information est impossible à gérer ce qui provoque une explosion combinatoires de possibilité.

Ce vingt-quatrième tome de la bédéthèque des savoirs est une grande réussite de vulgarisation, Kassinsky réussissant à réaliser une vraie bande dessinée utilisant les spécificités narratives de ce média, et Gérard Bronner emmenant son lecteur sur le chemin de la zététique, de manière claire et simple avec des exemples parlants, sans tenter de lui faire croire que la simple lecture de ce tome lui aura tout appris.
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