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Critique de Sarindar


Sarindar
  03 décembre 2021
Gilbert Sinoué a raccroché son roman à la période de sortie du film Lawrence d'Arabie de David Lean, avec Peter O'Toole dans le rôle-titre (1962) pour mieux rebondir sur la légende de celui que l'on surnomma bien improprement le "roi sans couronne d'Arabie" afin de mieux la contrer et mieux faire ressortir un débat qui avait encore cours à cette époque, depuis la parution en 1955 du livre de Richard Aldington intitulé : Lawrence of Arabia, A Biographical Enquiry et traduit en français chez un éditeur aujourd'hui disparu : Amiot Dumont, sous le titre assez violent de Lawrence l'imposteur et sur un vieux fond de rivalité franco-britannique qui permettait de s'en prendre aux Anglais à travers Lawrence et de ne pas battre notre propre coulpe, alors que nous avions exercé un mandat sur le Liban et sur la Syrie et que nous n'avions pas moins que Londres de responsabilité dans ce qu'est devenu le Moyen-Orient après le Premier Conflit mondial.

Le livre est bâti sur l'idée d'enquêter sur Thomas Edward Lawrence en se rapprochant de quelques-uns des derniers témoins de sa vie, mais l'angle choisi et les témoins retenus ne sont pas ceux qui permettraient de considérer le personnage le plus à son avantage. Malgré tout, on se laisse guider dans cette quête de savoir et cette soif de compréhension qui animent les héros du livre- imaginaires quant à ceux qui cherchent à creuser le sujet, mais bien réels pour ceux qui les aident dans ce patient jeu de piste- et on se surprend à être entraînés à leur suite dans l'entreprise qui est celle-là-même des personnages du roman de Sinoué, à savoir de se mettre à la recherche du manuscrit perdu en gare de Reading (entre Londres et Oxford) de son grand ouvrage, ses mémoires de guerre : les Sept Piliers de la Sagesse, que certains affirmeraient pouvoir être retrouvé, mais qui ne le fut finalement pas.
Mais là n'est pas l'essentiel du propos de ce roman, qui permet à son auteur de synthétiser tout ce que l'on sait sur Lawrence, quand sa biographie nous appelle à nous saisir d'une loupe pour regarder par grossissement tout ce qui demande des éclaircissements.
Et, c'est là que, moi qui suis un biographe de T. E. Lawrence, je trouve à la fois des mises au point bien conduites et assez convaincantes et des aperçus qui sont au contraire des redites paresseuses de choses qui me paraissent beaucoup plus contestables.
Sur le site Grégoire de Tours (Critiques de livres historiques), j'ai pu en effet rappeler quelques étapes de la vie de Lawrence : Né le 16 août 1888 à Trémadoc dans le Carnarvonshire (Pays de Galles), il est le fils illégitime d'un gentilhomme anglo-irlandais, Thomas Robert Tighe Chapman, qui a planté là son épouse et leurs filles, demeurées à South Hill en Irlande, pour s'installer dans une longue vie d'adultère et d'errance avant son installation définitive à Oxford avec Sarah Junner ou Maden, la gouvernante de ses premiers enfants et avoir avec cette dernière cinq fils à qui l'on essaiera pendant un certain temps de cacher leurs origines et que l'on tentera de faire passer pour la progéniture d'une famille tout à fait respectable alors que leurs parents osaient vivre dans le péché comme le définissait étroitement la très puritaine société victorienne et post-victorienne tout en se faisant passer pour des gens mariés. Pris parce qu'il lui ressemblait trop pour cible par sa mère, imprégnée d'une morale austère, malgré son concubinage, Ned (petit nom affectueux qui fut donné à Thomas Edward dans son enfance) dut être le seul des cinq frères à être battu par sa mère, par le martinet ou le fouet, et il en éprouva de la haine et de la rancoeur pour l'hypocrisie de ses parents, qui avaient l'intention de réparer leurs propres erreurs et leurs fautes en destinant leurs fils à un missionnariat chrétien et qui ne pouvaient rien changer à leur situation, dans la mesure où l'épouse réelle de Chapman, Édith Hamilton Boyd, refusait catégoriquement le divorce. Ned, qui découvrit involontairement le dessous des cartes, ressentit pour toujours le besoin de rester célibataire et maudit à jamais le commerce charnel en vue de la procréation, allant jusqu'à refuser tout contact physique avec qui que ce fût (homme ou femme, ce qui ne peut finalement avoir fait de lui qu'un homosexuel refoulé non actif). Tout cela est bien vu par Gilbert Sinoué, qui cependant maintient, c'est bien dommage, deux légendes à mes yeux dépassées :

1/ L'affirmation que Thomas Edward, engagé depuis la fin de 1916 aux côtés des Arabes entrés en révolte ouverte contre l'occupant turc, aurait été arrêté par l'ennemi à Deraa (localité située dans le sud de l'actuelle Syrie) et reconnu plus ou moins comme un Occidental à cause de sa peau bien blanche, alors qu'il tentait tant bien que mal de se faire passer pour un Circassien, qu'il aurait subi des sévices corporels de plusieurs genres : entre autres, la fouettée et, le laissant simplement deviner, ce qui pourrait être un abus sexuel, alors qu'en réalité il a selon moi tout inventé pour paraître indemne aux yeux des Arabes, grâce aux souffrances prétendument subies pour eux afin de justifier sans le dire et tenter d'excuser chez lui une certaine complicité silencieuse et partagée avec le gouvernement anglais d'une part des fausses promesses qui leur auraient été données d'accorder l'indépendance à certaines des provinces arabes de l'Empire ottoman, hormis dans la péninsule arabique, et d'autre part de la duplicité des Britanniques en pourparlers secrets avec les Français pour le dépeçage dans le dos des Arabes des dépouilles des secteurs arabophones de cet Empire turc (accords Sykes-Picot) . Cette trahison occidentale, connue assez tôt par Lawrence, contrairement à ce que disent certains, le mit en porte-à-faux vis-à-vis des Arabes (du moins de ses amis les Hachémites, et surtout de Fayçal, fils du chérif Hussein de la Mecque qui avait, avec le soutien des Britanniques, brandi contre les Turcs l'étendard de la Révolte arabe le 10 juin 1916). C'est en spectateur impuissant du sort que les Anglais et les Français réservaient à leurs alliés d'un moment que le lieutenant-colonel Lawrence assista à la Conférence de la Paix à Paris et à Versailles en 1919, au refus des Américains et de leur président Woodrow Wilson de se mêler de trop près des affaires arabes (échec final de la commission King-Crane), au partage réel enfin entre les puissances néo-coloniales française et britannique des restes de l'Empire ottoman lors de la conférence de San Remo en avril 1920 et de l'expédition subséquente des troupes françaises commandées par les généraux Gouraud et Goybet qui furent victorieuses des forces de Fayçal à Meyssaloun en juillet 1920. Soyons honnêtes en disant que si Lawrence ne se fit pas le défenseur des intérêts des Arabes mais plutôt celui de l'Angleterre en Palestine (plus tard État d'Israël) et en Mésopotamie (qui devait être rebaptisée Irak), il se montra généreux avec eux en essayant- bien en vain- de réserver la Syrie pour Fayçal mais que la France mit fin à ces espoirs.

2/Je m'inscris une nouvelle fois en faux contre l'affirmation qui fait du très adoré compagnon de Lawrence sur le chantier de fouilles de Karkemish, le fameux Dahoum, appelé aussi Salim ou Selim Ahmed d'après certains, l'unique dédicataire du très beau poème liminaire inscrit en ouverture des Sept Piliers de la Sagesse, le "mystérieux" S. A., connu seulement pour finir sous cette étrange abréviation. Dahoum serait mort de typhoïde pendant la guerre et Lawrence l'aurait douloureusement pleuré aux dires du mitrailleur Tom Beaumont qui aurait entendu Thomas Edward dire qu'il l'aimait ("Je t'aimais" sont en effet les premiers mots du poème). Tout semblerait indiquer que S. A. serait bien Dahoum, mais ce serait trop simple, oui ce serait bien trop simple, pour la bonne raison que Lawrence, s'adressant un jour à son "biographe" Robert Graves écrivit : "Vous avez pris mes paroles trop à la lettre, S. A. existe toujours, mais loin de moi car j'ai changé". Pour ma part, je pense à Lawrence lui-même, à un Lawrence que les Arabes appelaient El Aurens, bref à un hypothétique Sherif Aurens, titre aussi improbable que celui de" prince de la Mecque" ou de "roi sans couronne d'Arabie" dont on l'a aussi affublé. Rédigeant le poème des Seven Pillars of Wisdom, Thomas Edward préparait l'abandon du nom de Lawrence que ses parents avaient choisi d'adopter pour cacher leur identité et le fait qu'ils vivaient "à la colle" alors que son père s'appelait en réalité Chapman et que sa mère Sarah était officiellement désignée sous le nom de Junner- ou de Maden- bien que son père à elle, parti sans laisser trace de lui, se nommât effectivement Lawrence (John Lawrence). Thomas Edward avait la volonté manifeste de tirer un trait sur la vie et l'action du colonel Lawrence qu'il avait été, de ce Lawrence d'Arabie à la légende plus ou moins fabriquée, mieux de Lawrence tout court. Il allait bientôt adopter le nom de John Hume Ross, puis celui de Thomas Edward Shaw et endosser l'uniforme de simple soldat de la Royal Air Force puis du Tank Corps et enfin à nouveau de la R. A. F. en se départissant aussi de son grade de lieutenant-colonel.
Voilà ce que j'oppose à tous les écrivains- historiens ou romanciers- qui entretiennent le mythe romantique d'un "S. A." qui
aurait nom Salim ou Selim Ahmed (Dahoum). le poème dédié à S. A. est un adieu à Lawrence (El Aurens) et aussi peut-être à une mère tenue de plus en plus à distance : Sarah Lawrence (Aurens). L'énigme est, je le pense, résolue par cette explication que j'ai donnée dans mon livre sur Thomas Edward Lawrence, cet inconnu (ouvrage biographique).

Maintenant, ayant dit tout cela, je reconnais d'énormes qualités au roman de Gilbert Sinoué, et d'abord d'offrir un divertissement au lecteur, mais aussi une profonde réflexion sur cet homme, débarrassé en partie de sa légende, et qui n'en fut pas moins, n'en déplaise à certains, un héros incontestable et assurément pas le vulgaire imposteur que voulut en faire Richard Aldington.
On peut dire bien des choses à propos de Lawrence, mais assurément pas tout le mal que certains peuvent en dire.

J'ai passé quelques très bonnes heures de détente en lisant ce roman de Sinoué qui, pour n'être pas son meilleur ouvrage, n'en est pas moins fort intéressant.

François Sarindar, auteur de Lawrence d'Arabie : Thomas Edward, cet inconnu, Paris, L'Harmattan, collection Comprendre le Moyen-Orient (2010)
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