Le bluff technologique de
Jacques Ellul
Rareté de Nature, jusqu’ici l’homme vivait dans ce milieu fait pour lui et maintenant il se constitue un milieu sans nature. Dans cette énorme mutation, il y a donc une surabondance compensée par des raretés fondamentales, ce qui entraînera, inévitablement, un basculement socio-économique, un basculement de l’être humain entier, dont nous voyons actuellement les premiers symptômes, les prodromes.
Mais dans cette situation-là, se produit en même temps une sorte de transfert, qui d’ailleurs fait partie de ces symptômes. Les objets en eux-mêmes, les machines, ne comptent plus comme tels, parce que l’homme ne pourrait pas vivre dans cet univers. Barthes et Baudrillart ont depuis longtemps montré que nous consommons des symboles et le système des objets révèle que tout est autre chose que ce qu’il est maintenant. Il n’y a pas une véritable symbolisation au sens premier du terme, mais la création d’un univers fictif, dans lequel s’incarne le sentiment religieux de l’homme. Chacun de ces objets, télévision, ordinateur, moto, fusée, prend une dimension fabuleuse à la fois par le sentiment de puissance, d’ubiquité, de domination, d’ouverture illimitée qu’il donne, mais aussi par le secret qu'il contient, qui nous reste complètement étranger, et par un fond de terreur sacrée, que nous retrouvons face à la désintégration de l’atome. Tout ce complexe est typiquement religieux, et tout le religieux et le sacré qui sont évacués de la Nature sont maintenant reportés sur les objets. Et il faut se rendre compte que ce transfert en est à peine un : l’homme référait son sentiment religieux à son milieu : c’était l’arbre, la source, le vent, l’animal qui servaient de support à ce sentiment, qui étaient investis de cette formidable grandeur et devenaient sacrés. Maintenant ce sont toujours les composants du milieu humain qui jouent ce rôle: l’homme n’a pas changé. Il confère le sacré à ce qui compose son milieu. Il adore, il se sacrifie, il utilise avec joie et peur, ce qui forme son milieu : c’est celui-ci qui a changé ! Mais on voit alors combien nous sommes loin de la fameuse Entzauberung der Welt: il n’y a aucun "désenchantement du monde": c’est celui-ci seulement qui n’a plus rien de commun avec ce qui fut, jusqu’à voilà un demi-siècle, le monde humain qui paraissait éternel.
> lire la suite
Le bluff technologique de
Jacques Ellul
Je dis : "Bluff technologique". C'est-à-dire le bluff gigantesque, dans lequel nous sommes pris, d'un discours sur les techniques qui ne cesse de nous faire prendre des vessies pour des lanternes, de modifier notre comportement envers les techniques. Bluff des hommes politiques, bluff des médias (tous), bluff des techniciens (quand, au lieu de travailler à leurs techniques, ils font des discours), bluff de la publicité, bluff des modèles économiques...