-
Par Thyuig, le 05/07/2010
Gagner la Guerre de
Jean-Philippe Jaworski
Je n'ai jamais aimé la mer
Croyez-moi, les paltoquets qui se gargarisent sur la beauté des flots, ils n'ont jamais posé le pied sur une galère. La mer, ça secoue comme une rosse mal débourrée, ça crache et ça gifle comme une catin acariâtre, ça se soulève et ça retombe comme un tombereau sur une ornière ; et c'est plus gras et plus limoneux que le pot d'aisance de feu ma grand-maman. Beauté des horizons changeants et souffle du grand large ? Foutaises ! La mer, c'est votre cuite la plus calamiteuse, en pire et sans l'ivresse
-
Par boudicca, le 14/02/2012
Janua Vera de
Jean-Philippe Jaworski
Le problème c'est que je me retrouvais au coeur de l'échiquier. Acculé au fond d'une diagonale, dans la position d'une pièce sacrifiée. Or je suis un honnête garçon : vénal, intéressé, dénué de tout sens du devoir. J'ignore jusqu'au sens du mot martyre. En revanche, j'ai l'égoïsme chevillé au corps, et l'égoïsme était précisément en train de me botter le fondement.
-
Par Walktapus, le 31/12/2009
Gagner la Guerre de
Jean-Philippe Jaworski
Dans le milieu de la grande truanderie, Rosso Dagarella était ce qu'on appelle un lézard. Le lézard est un expert de la poudre aux yeux, de l'infiltration, de l'imposture. C'est un spécialiste de la mue, un champion de l'incognito, un virtuose du ni vu ni connu. Qu'on n'aille pas imaginer je ne sais quel cabotin qui aime se déguiser comme un pitre de carnaval : le lézard serait plutôt tout le contraire. Ce jour-là, Rosso Dagarella portait un vêtement assez commun, mais de bonne coupe, qui aurait pu habiller un bourgeois modeste ou un maître artisan. Tout son art tenait dans son sens du mimétisme : un lézard ne se cache pas, ne se masque pas, ne se livre pas à un stupide jeu d'acteur. Il sait juste adopter avec naturel les attitudes et les comportements de l'humanité ordinaire ; il se contente d'emprunter tous les gestes, tous les accents, toutes les allures, sans jamais appuyer ou surjouer. Il adhère simplement à la normalité des pigeons qu'il veut plumer et des limiers qu'il veut semer. La meilleure planque d'un lézard, c'est la cohue des marchés, c'est la ferveur des processions, c'est le tourbillon frôleur des bals. Il est toujours juste là où on ne le cherche pas, un peu à côté, presque sous vos yeux. Qu'il ait un cave à lessiver ou un ennemi à éviter, il le colle généralement de si près qu'il demeure inaperçu. Il rôde aux lisières de son entourage : dans la domesticité des amis du client, dans les buveurs qui trinquent avec ses hommes de main, dans les messagers qui portent son courrier. Il s'expose avec une insolence si tranquille qu'il reste toujours couvert.
> lire la suite
-
Par boudicca, le 16/02/2012
Janua Vera de
Jean-Philippe Jaworski
Elle racontait des histoires anciennes, des chroniques séculaires, des légendes à demi oubliées, ensevelies dans un passé fabuleux. Elle racontait la Geste de Leodegar le Resplendissant, ses batailles, ses victoires, l'union des clans autour du jeune héros habité par le souffle d'un dieu. Elle racontait le Vieux Royaume à l'époque de sa splendeur, Chrysophée aux murailles dorées, la prospérité et l'harmonie des campagnes, les forteresses orgueilleuses des trois duchés. Aux heures froides de la nuit elle racontait parfois les heures terribles de la guerre des Grands Vassaux, les morts marchant mêlés aux vivants dans les armées de Malvern, Chrysophée incendiée dans le soir, les derniers héros de Leomance, de Kahad Burg et de Valanael, ivres d'horreur et de désespoir, livrant combat pour défendre la berge de la Listrelle...
> lire la suite
-
Par Radicale, le 09/08/2010
Gagner la Guerre de
Jean-Philippe Jaworski
Le gonfalonier Velado Fruga nous faisait son rapport avec un laconisme très militaire. Mais s'il passait sur les détails, j'avais une expérience suffisante de la guerre navale pour me représenter la réalité sordide de ce qui s'était passé au large de Cyparissa. J'imaginais très bien la lueur crue des incendies, l'odeur de poix et de bois carbonisé, le chaos qui s'empare de l'équipage, le sauve-qui-peut général par-dessus bord, les trois cents forçats enchainés de la chiourme qui hurlent dans le ventre du navire, avant de crever asphyxiés ou grillés vifs... Et puis se retrouver à l'eau, ballotté par une houle puissante entre l'épave en feu, les nappes de naphtes enflammées, les coques énormes des navires ennemis dont l'étrave menace de vous broyer les os. Et deviner autour de vous les compagnons qui se noient parce qu'ils ne savent pas nager, parce qu'ils sont trop grièvement brûlés ; et ceux, marins ou simples soldats, dont la vie ne vaut pas une poignée de jetons, que les janissaires laissent mourir d'épuisement, quand ils ne les achèvent pas à coup de rame sur le crâne... Et crier, lutter contre les vagues qui vous giflent la bouche et le nez, beugler le bras dressé au-dessus des flots, brailler que je suis patricien, que je suis capitaine, que je vaux mon poids de florins, dans l'espoir d'être sauvé par ceux-là mêmes qui m'ont jeté au bouillon, qui m'ont emporté la moitié de la gueule, qui massacrent mes hommes. Tout cela pour me retrouver à fond de cale, enchainé, moqué, frappé, et bienheureux si on n'oublie pas de m'apporter un godet d'eau croupie.
> lire la suite
-
Par balooo, le 06/06/2010
Gagner la Guerre de
Jean-Philippe Jaworski
Même si le principal volet de ma mission était de délivrer un message, j'ai toujours un terrible scrupule à me montrer bavard. Bien sûr, je vois déjà mon aimable lecteur en train de ricaner sur mon compte, en se disant que pour un type taciturne, le Benvenuto a un sacré crachoir. Eh bien j'ai le regret de dire à mon aimable lecteur qu'il se fourre une phalange ou deux dans l'œil, en plus de risquer des ennuis s'il me croise au coin d'une rue. Je suis tout ce qu'on voudra, beau parleur, phraseur, cabotin, et même un peu éloquent si je m'oublie, oui madame, mais je ne suis pas bavard. Pas du tout. Le bavard est un imbécile qui parle sans réfléchir. Le bavard est un incontinent qui ne garde rien. C'est un panier percé qui ne se rend pas compte de la valeur de la parole.
Or, la parole, c'est de l'or. La parole, c'est du bien. La parole, c'est du fer, du poison, du baume. La parole, c'est du sexe, de la mémoire, de l'avenir. De la divinité. La preuve : je commence à l'échauffer un peu, l'aimable lecteur, non ? Il s'en tape pas mal, de mes distinguos diptérophiles ; il se contrefiche que je puisse le poinçonner, il n'y croit guère ; il se demande surtout quand je vais passer à la suite, lâcher le message du Podestat, comprendre le fin mot de l'affaire. La parole que je retiens a plus de poids, à ses yeux, que la possibilité d'avoir la déveine de tomber sur moi demain matin.
Tout est là.
> lire la suite
-
Par boudicca, le 15/02/2012
Janua Vera de
Jean-Philippe Jaworski
-Vous êtes libre de refuser le jeu, dit la baronne avec indifférence.
- Je vous sais gré, mais me retirer maintenant serait d'un commun... Et puis, vous le savez mieux que moi : quelle valeur pourrait l'emporter sur le service des dames? Marcher au-devant de la disgrâce ou de la mort pour le bon plaisir d'une femme de votre étoffe, c'est se couvrir de gloire. En définitive, c'est parce que j'ai tout à perdre que j'y gagne quelque chose.
-
Par Ys, le 04/09/2011
Gagner la Guerre de
Jean-Philippe Jaworski
Moi, je n'avais d'yeux que pour la ville.
Elégamment accolée à la côte mais corsetée en ses remparts dentelés, cambrée de toutes ses tours et de tous ses palais, Ciudalia trônait sur le bord du continent. Plus fière que jamais, elle faisait mentir tous les bruits de désastre. Il suffisait de la contempler, la garce splendide, serrée dans ses jupons de pierre et ses corsages de marbre, pour saisir le fin mot de la terrible affaire où nous sombrions tous. C'était une croqueuse d'hommes. (...) La catastrophe qui nous menaçait, ces émeutes dans le port, ces batailles rangés dans les rues, ces cadavres jetés au ruisseau, ces balcons transformés en gibets, ces clameurs de haine et ces odeurs de mort : tout cela était l'encens qui flattait la superbe de la vieille patrie. Il fallait qu'on crève pour complaire sa coquetterie. Elle empoisonnait ses propres enfants avec un amour dénaturé, elle semait en eux une jalousie et une concupiscence fratricides, elle ne les élevait dans le culte de sa propre beauté que pour mieux les dévorer.
> lire la suite
-
Janua Vera de
Jean-Philippe Jaworski
J'avais tué le voïvode Bela. J'avais survécu à Kaellsbruck. J'avais porté la main sur le Podestat. Ils étaient rares, les hommes qui pouvaient se vanter d'avoir commis des crimes ou des exploits comparables. Après tout, même si je sortais du ruisseau, même si je crevais de trouille, je n'en représentait pas moins une sorte d'aristocrate de la crapule. Il me fallait réagir en tant que tel. Il me fallait réagir ! Et ce fut ainsi, dans la pénombre humide qui sentait la vieille pierre et la moisissure, avec un nœud d'angoisse et de morbidité lové au fond du cœur, que je finis par me forger une détermination nouvelle. Je retrouvai ma lucidité acerbe, mon sens des affaires, ma carapace d'égoïsme. Je retrouvai mon audace calculée, ma moralité biaisée, ma ténacité rageuse. Je retrouvai Benvenuto Gesufal.
> lire la suite
-
Par TwiTwi, le 05/05/2010
Janua Vera de
Jean-Philippe Jaworski
Que peut encore craindre un homme qui ne craint plus la mort ? Il est libre. Il est serein. Il est vivant. Quelle joie sauvage on doit ressentir alors, à maîtrise la bête, à se détacher de tout, à mépriser ce qui fait marcher le monde !