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Par kathel, le 23/02/2010
L'aveuglement de
José Saramago
La fraternisation ne dura pas longtemps. Profitant du tumulte, plusieurs aveugles s'étaient enfuis en emportant autant de caisses qu'ils le pouvaient, manière évidemment déloyale de prévenir d'hypothétiques injustices dans la distribution. Les personnes de bonne foi, et il y en a toujours quoi qu'on dise, protestèrent avec indignation que ce n'était pas des façons de faire.
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Par dcakici, le 06/01/2012
L'aveuglement de
José Saramago
Les mots sont ainsi, ils déguisent beaucoup, ils s’additionnent les uns aux autres, on dirait qu’ils ne savent pas où ils vont, et soudain à cause de deux ou trois, ou quatre qui brusquement jaillissent, simples en soi, un pronom personnel, un adverbe, un verbe, un adjectif, l’émotion monte irrésistiblement à la surface de la peau et des yeux, faisant craquer la digue des sentiments, parfois ce sont les nerfs qui n’en peuvent plus, ils ont trop supporté, tout supporté, c’était comme s’ils portaient une armure, on dit, La femme du médecin a des nerfs d’acier, et finalement voilà la femme du médecin en larmes à cause d’un pronom personnel, d’un adverbe, d’un verbe, d’un adjectif, simples catégories grammaticales, simples désignatifs, comme sont également en larmes les deux autres femmes, les autres, pronom indéfini, eux aussi en pleurs, qui étreignent la femme de la proposition complète, trois grâces nues sous la pluie qui tombe.
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Par verbis, le 05/03/2010
L'aveuglement de
José Saramago
(...) car les yeux, les yeux proprement dits, n'ont aucune expression, les yeux sont deux billes inertes même quand ils sont arrachés, ce sont les paupières, les cils et aussi les sourcils qui ont la charge des diverses éloquences et rhétoriques visuelles, pourtant ce sont les yeux qui récoltent la renommée (...)
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L'aveuglement de
José Saramago
[...] Vous voulez dire que nous disposons de trop de mots, Je veux dire que nous ne disposons pas d'assez de sentiments, Ou alors nous disposons d'eux, mais nous avons cessé d'utiliser les mots qui les expriment, Et par conséquent nous les perdons [...]
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Par MonsieurO, le 12/11/2010
José Saramago
Discours de José Saramago devant l'Académie royale de Suède à l'occasion de son Prix Nobel.
Déclaration du lundi 7 décembre 1998
L'homme le plus savant que j'ai connu dans toute ma vie ne savait ni lire ni écrire. A quatre heures du matin, quand l'annonce d'un nouveau jour s'entendait encore des terres de France, il quittait sa couche et partait aux champs. Il emmenait avec lui une demi-douzaine de porcs dont le produit de l'élevage servait à nourrir sa femme et lui-même. Ainsi vivaient de ce peu de choses mes grands parents maternels : De l'élevage de cochons qui, après le sevrage étaient vendus aux voisins du village. Azinhaga, c'est le nom du village dans la province de Ribatejo. Mes grands-parents s'appelaient Jerónimo Melrinho et Josefa Caixinha. Ils étaient analphabètes l'un et l'autre. L'hiver, quand le froid de la nuit était si intense que l'eau gelait dans les jarres, ils allaient chercher les cochonnets les plus faibles et les mettaient dans leur lit. Sous les couvertures grossières, la chaleur des humains protégeait les animaux du gel et les enlevait à une mort assurée. Ils étaient de bonnes personnes mais leur action, en cette occasion, n'était pas dictée par la compassion : Sans sentimentalisme ni rhétorique, ils agissaient pour maintenir leur gagne-pain avec le comportement naturel de celui qui, pour survivre, n'a pas appris à penser plus loin que l'indispensable. Souvent j'ai aidé mon grand-père dans son travail de berger, je creusais la terre de la ferme, je sciais le bois pour la cheminée, j'ai fait tourner tant de fois la roue qui amenait l'eau du puits communautaire. Eau que bien des fois j'ai transportée sur les épaules en cachette des hommes qui gardaient les surfaces cultivées. Avec ma grand-mère, au crépuscule, je me souviens d'être allé glaner la paille qui servait ensuite de litière au troupeau. Et parfois, après le dîner, lors des nuits chaudes de l'été, mon Grand-Pére disait : " José, aujourd'hui nous allons dormir tous les deux sous le figuier, " Il y avait trois figuiers mais sans doute parce que l'un d'entre eux était plus grand et plus ancien, tout le monde savait dans la maison où était le figuier. Plus ou moins par antonomase, mot érudit dont je n'ai appris la signification que plusieurs années après.
Dans la paix de la nuit, entre les branches des arbres, m'apparaissait une étoile puis lentement, elle se cachait derrière une feuille. Alors, regardant dans une autre direction comme un fleuve qui coule vers la voûte concave surgissait l'opale clarté de la voie lactée, le chemin de Santiago comme on l'appelait encore dans le village. Tandis que le sommeil tardait à venir, la nuit se peuplait des histoires que me racontait mon Grand-Père : Légendes, apparitions, étonnements, épisodes bizarres, morts passées, bagarres de pierres et de bâton, mots d'antan ; une infatigable rumeur qui me maintenait éveillé tout en m'étourdissant doucement. Je n'ai jamais pu savoir s'il se taisait en s'apercevant que je m'étais endormi ou s'il continuait à parler afin d'éviter mon éternelle question lors des pauses les plus longues : " Et après ? ". Peut-être répétait-il les histoires pour lui-même afin de ne pas les oublier ou pour les enrichir de péripéties nouvelles. À cette époque, en ce temps de nous tous, faut-il préciser que je voyais mon Grand-Père Jerónimo comme un puits de sciences.
Quand à la première lumière du jour le chant des oiseaux me réveillait, il était déjà parti pour les champs avec ses animaux en prenant soin de me laisser dormir. Alors je me levais, pliais la couverture, et pieds nus (c'est ainsi que je suis allé jusqu'à l'âge de 14 ans), de la paille encore dans mes cheveux, j'allais des parties cultivées à la porcherie près de la maison. Ma Grand-Mère, levée avant mon Grand-Père, posait devant moi un grand bol de café avec des tranches de pain et me demandait si j'avais bien dormi. Si je lui parlais de quelque mauvais rêve lié aux histoires de Grand-Père, elle me rassurait toujours : " Les rêves n'ont pas de consistance. " Et je pensais alors que ma Grand-Mère malgré tout son savoir " n'arrivait pas à la cheville " de mon Grand-Père qui, couché sous le figuier, près de son petit-fils José, était capable de mettre l'Univers en mouvement avec seulement deux mots. Bien plus tard, alors que mon Grand-Père avait quitté ce monde et que j'étais moi-même un homme, j'ai compris que ma Grand-Mère aussi croyait aux rêves. C'est la seule interprétation que je donne à cet instant où elle était assise, une nuit, à la porte de la pauvre maison où elle vivait seule ; elle regardait, au-dessus d'elle, les étoiles grandes et petites et elle a dit : Le monde est si beau, j'ai tant de peine à l'idée de mourir. Elle n'a pas dit qu'elle avait peur de mourir mais qu'elle en avait de la peine. Comme si cette vie dure de travail qui avait été la sienne, en ce moment de presque fin, recevait la grâce d'une suprême salutation, la consolation de la beauté révélée. Elle était assise à la porte d'une maison comme il n'en existe nulle part ailleurs car dans cette maison avaient vécu des gens capables de dormir avec des cochons comme s'il s'agissait de leurs propres enfants. Des gens qui étaient tristes à l'idée de mourir parce que le monde était beau. Des gens comme mon Grand-Père Jerónimo qui, sentant venir sa fin, est allé salué chaque arbre de sa ferme. Un à un, il les a entourés de ses bras en pleurant à l'idée de ne plus les revoir.
Plusieurs années après, alors que j'écrivais pour la première fois à propos de mon Grand-Père Jerónimo et de ma Grand-Mère Josefa, (J'ai oublié de signaler qu'aux dires de ceux qui l'avaient connue jeune fille, elle était d'une rare beauté) j'ai eu conscience du fait que j'étais en train de transformer les personnes communes qu'elles avaient été en personnages littéraires. Que c'était probablement la manière de ne pas les oublier en les décrivant et en faisant leur portrait d'un crayon qui change avec les souvenirs, colorant et illuminant la monotonie d'un quotidien terne et sans horizon comme quelqu'un qui recrée sur la carte instable de la mémoire l'irréalité surnaturelle du pays dans lequel il a décidé de passer sa vie.
C'est dans le même esprit qu'après avoir évoqué l'énigmatique et fascinante figure d'un arrière-grand-père Berbère, j'en étais venu à décrire en ces termes un vieux portrait (de plus de 80 ans aujourd'hui) de mes parents : – " Ils sont tous deux debout, beaux et jeunes face au photographe. Ils ont une figure solennelle et grave peut-être par crainte de l'appareil qui va fixer l'image de l'un et de l'autre. Image qu'ils ne retrouveront jamais car demain sera implacablement un autre jour. "- Et je terminais ainsi : -" Un jour, il faudra que je raconte ces choses qui n'ont d'importance que pour moi, un aieul berbére venu d'Afrique du Nord, un autre berger de cochons, une belle et merveilleuse Grand-Mère, des parents beaux et sérieux, une fleur dans un portrait. Quelle autre génealogie pouvais-je souhaiter ? Dans quel meilleur arbre puis-je me situer ? " J'ai écrit ces mots il y a presque trente ans, sans autre intention que celle de reconstituer et enregistrer des instants de la vie des personnes qui m'ont créé, en pensant que rien de plus n'était nécessaire pour expliquer d'où je viens, de quels matériaux est fait l'être que j'ai commencé à être et que je suis peu à peu devenu. Finalement, je m'étais trompé, la biologie ne détermine pas tout. Quant à la génétique ses chemins auront été fort mystérieux pour avoir fait un si grand tour. De mon arbre généalogique (Pardonnez-moi de le nommer ainsi étant donné le peu de substance de sa sève) il manquait quelques branches que le temps et les rencontres de la vie font naître du tronc central. Il lui manquait également quelqu'un qui aiderait ses racines à pénétrer les couches les plus profondes de la terre, quelqu'un qui relève la consistance et la saveur de ses fruits, quelqu'un qui donne de la force à sa cîme afin d'en faire un abri pour les oiseaux migrateurs, un soutien pour leurs nids. En peignant mes parents et grands-parents avec l'encre de la littérature, je faisais des personnes simples de chair et d'os qu'ils avaient été des personnages à nouveau et d'une autre manière constructeurs de ma vie. Je traçais, sans le comprendre le chemin par où les personnages que je venais d'inventer, les autres, les littéraires, allaient me fabriquer et m'amener les matériaux et les outils pour le bon et le moins bon, dans le suffisant et l'insuffisant, les gains et les pertes, l'excès et le manque, qui feraient de moi la personne en laquelle je me reconnais aujourd'hui : Créateur de ces personnages mais aussi créature d'eux. Dans un certain sens, on peut même dire que lettre après lettre, mot après mot, page après page, livre après livre, j'en suis venu successivement à implanter dans l'homme que j'étais les personnages que j'ai créés.
Je crois que sans eux, je ne serais pas la personne que je suis aujourd'hui, peut-être que sans eux ma vie n'aurait pas été plus qu'une esquisse imprécise, une promesse comme tant d'autres promesses qui ne dépassent pas ce stade, finalement l'existence de quelqu'un qui aurait pu avoir été et qui n est pas arrivé à être.
Maintenant je vois avec clarté qui ont été les maîtres de ma vie, ceux qui le plus intensément m'ont enseigné la dure tâche de vivre, ces dizaines de personnages de roman et de théâtre qui défilent en ce moment devant mes yeux. Ces hommes et ces femmes faits de papier et d'encre, ces gens que je croyais guider à ma convenance de narrateur, obéissant à ma volonté d'auteur comme des pantins articulés dont l'action ne pouvait avoir sur moi plus d'effet que la tension des fils qui les faisait se mouvoir. De ces maîtres, le premier fut sans doute un médiocre peintre de portraits que j'ai désigné seulement par la lettre H., protagoniste d'une histoire dont je crois raisonnable de dire qu'elle est doublement initiatique (pour lui mais aussi, d'une certaine fa
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Par DIEGO, le 07/07/2011
Tous les noms de
José Saramago
José glissa peu à peu vers une immense paix intérieure, troublée seulement parfois par des petites incursions irresponsables de feux follets, capables de mettre n'importe qui au bord d'une crise de nerfs, quelle que soit sa force d'âme ou sa connaissance des rudiments de la chimie organique. Finalement, notre timoré monsieur José fait preuve ici d'un courage que les nombreuses vicissitudes et angoisses par lesquelles nous l'avons vu passer avant ne permettaient pas d'attendre de sa part, ce qui prouve une fois de plus que c'est dans les situations les plus difficiles que l'esprit donne la mesure authentique de sa grandeur. Vers l'aube, engourdi par les frayeurs, réconforté par la douce chaleur de l'arbre qui l'enveloppait, monsieur José s'endormit tranquillement tandis qu'autour de lui le monde resurgissait lentement des ombres hostiles de la nuit et de la clarté ambiguë d'un clair de lune qui prenait congé. Quand monsieur José ouvrit les yeux, il faisait déjà grand jour. Il était gelé, l’amicale étreinte végétale ne devait être qu'un autre rêve trompeur, sauf si l'arbre, jugeant accompli le devoir d'hospitalité auquel tous les oliviers sont obligés de par leur nature même, l'avait relâché avant l'heure et abandonné sans recours à la froidure de la fine brume qui flottait très bas au-dessus du cimetière.
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Caïn de
José Saramago
Le problème de la licorne c'est qu'on ne lui connait pas de mâle,par conséquent il lui sera impossible de se reproduire par les voies normales de la fécondation et de la gestation,encore que,si l'on réfléchit,elle n'en aura peut-être pas besoin,finalement la continuité biologique n'est pas tout,il suffit déjà que l'esprit humain crée et recrée ce en quoi il croit obscurément.
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Par folivier, le 18/03/2011
La Caverne de
José Saramago
"On apprend presque tout en lisant,.., Tu dois donc savoir quelques petites choses,..., Il faudra que tu lises différemment,..., La même façon ne sert pas à tout le monde, chacun invente sa propre façon, certains passent leur vie à lire sans jamais réussir à dépasser le stade de la lecture, ils restent collés à la page, ils ne comprennent pas que les mots sont comme des pierres placées en travers d'une rivière pour en faciliter la traversée, elles sont là pour que nous puissions parvenir sur l'autre rive, c'est l'autre rive qui importe,..., Sauf si ces fameuses rivières ont plus de deux rives, sauf si chaque personne qui lit est elle-même sa propre rive et si la rive qu'elle doit atteindre lui appartient en propre."
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Par wictoria, le 04/03/2010
Le voyage de l'éléphant de
José Saramago
Qu’en pensez-vous, quelle idée vous suggère cet animal, se décida enfin le roi à demander au secrétaire, dans sa recherche d’une planche de salut qui ne pouvait venir que de ce côté-là, La beauté ou la laideur, sire, sont seulement des notions relatives, pour la chouette même ses petits sont beaux, ce que je vois ici, pour prendre ce cas particulier d’une loi générale, c’est un exemplaire magnifique d’éléphant asiatique, avec tous les poils et toutes les mouchetures imposés par sa nature et qui enchantera l’archiduc et éblouira non seulement la cour et la population de vienne, mais aussi les gens du commun partout où il passera. Le roi soupira de soulagement, Je suppose que vous avez raison, J’espère avoir raison, sire, si de l’autre nature, la nature humaine, j’ai quelque connaissance, et si votre altesse me le permet, je me hasarderai aussi à dire que cet éléphant avec ses poils et ses mouchetures va se transformer en un instrument politique de premier ordre pour l’archiduc d’Autriche, s’il est aussi astucieux que ce que j’ai pu déduire des preuves qu’il a fournies jusqu’à présent, Aidez-moi à descendre, cette conversation me donne le vertige. Avec l’aide du secrétaire et des deux pages, le roi réussit à descendre sans difficulté majeure les quelques échelons qu’il avait gravis.
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Par moronpat, le 18/06/2011
Manuel de peinture et de calligraphie de
José Saramago
« Mon amour. » Répéter ces deux mots sur dix pages, les écrire sans interruption, sans relâche, sans une seule clairière, d'abord lentement, une lettre après l'autre, dessinant les trois collines du m manuscrit, le nœud fermé du o comme des bras au repos, la colline unique de la lettre n, puis le saisissement ou le cri du a sur les vagues marines d'un deuxième m, le o qui ne peut être que notre soleil unique, le lit profond du fleuve qui se creuse dans la lettre u, et enfin le r devenu maison, appentis, dais. Puis transformer ce lent dessin en un fil tremblant unique, un signal de sismographe, car les membres frissonnent et se heurtent, mer blanche de la page, nappe lumineuse ou drap étendu. «Mon amour », as-tu dit et je l'ai dit, t'ouvrant ma porte toute grande et tu es entrée. Tu ouvrais très grands les yeux en venant vers moi, pour mieux me voir ou voir davantage de moi, et tu as posé ton sac par terre. Et avant que je ne te donne un baiser, tu as dit, pour pouvoir le dire sereinement - «Cette nuit, je veux rester avec toi. »
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