-
Par BMR, le 09/12/2008
Loin de Chandigarh de
Tarun J. Tejpal
Le python semblait avoir sombré dans le coma, incapable de se ranimer. Puis tout à coup, un frémissement le parcourut. Un mouvement, un bruissement. Le train n'était ni visible, ni audible. Pourtant, des hommes, des femmes et des enfants remontèrent à bord des véhicules. Nous aussi. Les moteurs vrombirent. Au loin, un sifflement retentit, une trépidation parcourut le sol, il y eut un cliquetis de roues d'acier; sans avoir rien vu, on comprit que le train était passé. Tout était figé. Les derniers pisseurs avaient émergé des fossés pour regagner leur voiture. Le serpent semblait retenir son souffle. Puis, dans un rugissement et un crachat soudains, il entra en action. D'abord il se souleva, ondula, s'ébranla. Ensuite, le serpent venant en sens inverse commença à se mouvoir vers nous. Et le nôtre à se redresser : tout ce qui dépassait s'aligna, dans un tumulute de cris et d'insultes. Le serpent devait passer par un sas étroit et il s'effila de lui-même pour s'y faufiler. Après de longues minutes de klaxons, coups de freins et bousculades, on franchit la bosse de la double voie ferrée, tandis que le serpent avançait en face.
> lire la suite
-
Par csapin, le 16/05/2011
Loin de Chandigarh de
Tarun J. Tejpal
La chambre baignait dans une semi-obscurité. Fizz avait jeté une serviette sur l'ampoule faiblarde. Assise sur le lit, adossée au mur, les jambes nues sous le large tee-shirt, image de moiteur dans les ombres noires.
Lorsque je m'étendis, elle ouvrit sa chair humide et m'en nourrit tout entier. Mon nez, ma bouche, mes doigts, ma souffrance. Le musc de son amour submergea mes sens, ma vie dans son intégralité se résuma aussitôt à un seul mot. Fizz.
Reportant tout le reste à plus tard, je cherchai la lisière de sa toison et me frayai un chemin sur ses pistes odorantes. Puis, ayant trouvé son noyau brûlant et m'y étant abreuvé, je le délaissai et vagabondai sur son corps, pour revenir ensuite, en cercles concentriques, chercher ma pitance.
Nous escaladâmes et dévalâmes des sommets. Arpentant d'anciennes voies d'un pas nouveau. Explorant de nouvelles voies d'un pas rodé. Dans ces instants-là, nous étions l'oeuvre de peintres surréalistes. Telle parite du corps se joignait à telle autre, au petit bonheur. Il en résultait un chef-d'oeuvre. Orteils et langue. Mamelon et pénis. Doigt et bourgeon. Aisselle et bouche. Nez et clitoris. Clavicule et fessier. Mons Veneris et phallus indica.
Le Dernier Tango des labia minora. 1987, Vasant Kunj. D'après Salvador Dali.
Dessinateurs : Fizzetmoi.
Fizz hurlait en silence - dents serrées, bouche ouverte. Seuls ceux qui ont vu une femme pousser un cri muet dans l'orgasme savent à quel point il est assourdissant. Le sien déchirait la chambre et déchaînait ma frénésie.
De temps à autre, elle atteignait des sommets si hauts que, l'ayant perdue de vue, je devais attendre qu'elle redescende pour renouer le contact.
Parfois, elle revenait impatiente de repartir à l'assaut d'un autre pic. Parfois, elle revenait affaiblie et je devais la préparer à nouveau. Je tentais de la suivre, de rester à sa hauteur, mais ce n'était pas toujours possible. Il n'y a pas de doute : dans le sexe, les hommes stationnent au camp de base. Ils peuvent jouir des nombreux plaisirs de la moyenne montagne, mais les sommets vertigineux leur sont refusés. Il leur manque le souffle, l'imagination, l'abandon, l'anatomie. Leur tâche consiste à préparer les vrais grimpeurs : les femmes, les artistes des hautes cimes. Ces chamois capables de sauter d'arête en arête, de sommet en sommet, jusqu'à la vastitude de l'éternité.
Depuis des millénaires, les hommes luttent contre cette certitude. Ils connaissent l'existence des altitudes inaccessibles. Il n'est pas facile d'être inférieur.
Il n'est pas facile pour un sanglier de vivre parmi les gazelles.
Les hommes rusés attendent et jouissent par procuration. Ils inventent pornographie et plaisirs de substitution. Ils encouragent les alpinistes, les admirent de loin, et en tirent du bonheur.
Les hommes stupident mettent les chamois aux fers. Ils serrent les rangs, inventent la religion, la moralité, les lois, érigent des palissades et interdisent les montagnes. Nul n'ira où ils ne peuvent aller. Les hauteurs sont perdues à jamais.
> lire la suite
-
Histoire de mes assassins de
Tarun J. Tejpal
Un couteau est un bel objet. Il n’est pas fait pour tuer. Pour ça, il y a le pistolet. Le couteau sert à effrayer, à semer la terreur dans la mémoire de ton adversaire. Le couteau est un instrument d’orfèvre, le pistolet un ustensile de quincailler. Une balle ne te donnera jamais la finesse, la précision d’une lame. Avec un couteau, tu peux décider de la punition exacte que tu veux infliger. Faire une incision de douze centimètres de long, un trou de cinq centimètres de profondeur, trancher la moitié d’un doigt, épointer le nez, sectionner la langue en deux, couper un testicule en rondelles, agrandir la taille d’un trou du cul, effiler les oreilles, dessiner une fleur sur un torse, une étoile sur une joue. Tu peux réaliser toutes ces jolies choses. Si les circonstances l’exigent, tu peux aussi sortir les entrailles, découper le coeur, planter un drapeau dans la cervelle. Avec un pistolet, une seule chose est possible : un trou dans la peau. Les tueurs utilisent une arme à feu. Les artistes préfèrent l’arme blanche.
> lire la suite
-
Par becdanlo, le 07/02/2010
Loin de Chandigarh de
Tarun J. Tejpal
Je sortis la Brother de l'armoire, ôta sa dure carapace noire et nettoyai son corps rouge. Je la descendis dans le bureau inachevé et la posai sur le large rebord de fenêtre en pierre de Jaisalmer. Quand je m'assis devant elle, ses touches noires flottantes se tendirent vers mes doigts.
Je savais désormais qu'il n'existait pas de bibliocachot.
Tout ce qui était écrit sincèrement vivait à jamais.
Chaque mot vrai. Chaque histoire vraie.
Il fallait trouver ses propres mots. Sa propre histoire.
Pas celle du pandit, ni de Pratap, ni d'Abhay.
Ni celle du jeune sikh et de son cheval bien-aimé.
Son histoire propre.
Et la vivre. Et, après l'avoir vécue, l'écrire.
Les touches noires se tendaient vers mes doigts. Un frisson me parcourut. Après si longtemps, mon désir enfla et grandit.
Les bulbuls à joues blanches commencèrent à agiter les chênes.
Le premier aigle de la journée s'élança dans la vastitude de la vallées, flottant sur rien d'autre que sa confiance en soi.
Je glissais une feuille de papier sous le rouleau lisse de la Brother, posai les extrémités frémissantes de mes doigts sur les touches noires et luisantes, et commençai à taper. Les claquements crépitèrent comme des coups de feu...
> lire la suite
-
Par erellwen, le 17/08/2010
Loin de Chandigarh de
Tarun J. Tejpal
Nous avions assimilé l'art de la nomenclature de l'homme blanc.
Des étiquettes prestigieuses masquaient des choses impardonnables.
-
Par erellwen, le 17/08/2010
Loin de Chandigarh de
Tarun J. Tejpal
L'homme de pouvoir allait bientôt retrousser son dhoti pour nous montrer son cul; l'homme de la rue baisser son pyjama pour nous montrer son cul; et nous, la classe moyenne, allions nous incliner devant le miroir, baisser nos pantalons de prêt-à-porter et regarder notre cul.
-
Par BMR, le 09/12/2008
Loin de Chandigarh de
Tarun J. Tejpal
[...] Il n'y a pas de doute : dans le sexe, les hommes stationnent au camp de base. Ils peuvent jouir des nombreux plaisirs de la moyenne montagne, mais les sommets vertigineux leur sont refusés. Il leur manque le souffle, l'imagination, l'abandon, l'anatomie. Leur tâche consiste à préparer les vrais grimpeurs : les femmes, artistes des hautes cimes. Ces chamois capables de sauter d'arête en arête, de sommet en sommet, jusqu'à la vastitude de l'éternité. Depuis des millénaires les hommes luttent contre cette certitude. Ils connaissent l'existence des altitudes inaccessibles.
-
Par kathel, le 12/09/2010
Loin de Chandigarh de
Tarun J. Tejpal
Mon odorat n'était pas seul en cause. Tous mes autres sens semblaient éteints. Jusqu'alors, sucer sa peau, n'importe quelle parcelle, me mettait en transe. Il m'était arrivé de chavirer simplement en léchant ses mollets. Maintenant, sa peau n'avait plus aucune saveur. Comme un chewing-gum devenu insipide. Mes yeux aussi défaillaient. Pendant toute ma vie adulte, matin et soir, la regarder se vêtir ou se dévêtir avait été mon passe-temps favori. La seule vue de sa taille ou d'une cuisse nue éveillait mon désir. Désormais, je gardais scrupuleusement la tête enfouie dans mes notes pendant qu'elle se déshabillait dans notre chambre, extrayait son slip de son jean et y flairait des odeurs indésirables avant de le jeter dans la corbeille de linge.
Nous n'avons pas cessé brutalement de faire l'amour. Ce fut plutôt comme une balançoire qui continue d'osciller longtemps après que l'enfant en est descendu : la dynamique acquise au cours des années continua de me pousser vers elle. Mais c'était des accouplements sans passion. Une caresse, un baiser, un va-et-vient.
> lire la suite
-
Par litolff, le 06/12/2010
Loin de Chandigarh de
Tarun J. Tejpal
Ainsi donc, tout en ayant conscience de la crise que je provoquais dans la vie de FIzz,, j'avais une conscience plus aiguë encore du chaos grandissant où s'enfonçait la mienne. Et il m'était impossible d'en parler à quiconque. Que dire ? Quej'avais sombré dans un étrange journal intime ? Que le décodage de ses secrets était devenu mon unique obsession ? Que des hallucinations perturbaient toutes mes nuits ? Que je me sentais assailli par une présence ? Que celle-ci flottait au-dessus de mon épaule lorsque je lisais les carnets ? Dans mon lit, lorsque je dormais ? Que, certains jours, je m'éveillais avec une sensation de ravissement, d'épuisement, de ressentiment et de désir ? Quej'étais incapable, malgré mes tentatives de m'arracher à tout cela ? Que je croyais savoir qui était cette présence ? Mais quej'ignorais ce qu'elle me voulait, sinon user sur moi d'une séduction dont l'intangibilité et le pouvoir m'effrayaient ?
Que dire ?
> lire la suite
-
Par csapin, le 16/05/2011
Loin de Chandigarh de
Tarun J. Tejpal
Je sais seulement qu'il faut laisser le passé en paix. Mon père disait que le présent appartient aux actifs, l'avenir aux penseurs, et le passé aux perdants. Il ne faut pas toucher au passé.