AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix BabelioRencontresLe Carnet
4,04

sur 37 notes
5
8 avis
4
12 avis
3
1 avis
2
0 avis
1
0 avis
Jean Anglade n'est pas un petit nouveau dans le monde de la littérature française. J'aime énormément, ce n'est un secret pour personne, les romans de terroir. Pourtant, je n'avais pas encore lu de roman de cet auteur. Lacune comblée ! Il faut préciser que ce texte ne vient pas de voir le jour. Il a déjà été publié, en fait, en 1977, et il vient d'être réédité.

On assiste à l'entrée de Jules Vendange dans la vie active. Et comme celui-ci, pour l'anecdote, n'aime pas le fromage - ce qui est perçu comme scandaleux lorsqu'on habite en Auvergne - il ne pourra pas devenir paysan. Il ne pourra pas non plus devenir carrier comme son père car sa constitution ne le lui permet pas. Pour rattraper le déshonneur, il deviendra instituteur, c'est décidé ! Il entre ainsi comme élève-maître, en 1913, à l'École Normale. La Première Guerre Mondiale le propulse sur le devant de la scène, devant enseigner à des jeunes ayant à peu près le même âge que lui. À ses 18 ans, il est envoyé sur le front. Il y perdra sa jambe. le retour à la vie civile ne sera pas si facile. de retour à l'école, Jules est transformé. La guerre a fait de lui un insurgé, un écorché vif ne supportant plus aucun ordre. Il le paiera cher car la société ne supporte pas la rébellion...

J'ai lu d'une traite ou presque ce roman dans lequel sont associés terroir et Histoire. On a de l'empathie envers ce pauvre Jules, broyé par la société dès le départ. On se rend compte à quel point, parfois, l'être humain peut être oublié au profit d'un ensemble. Comme beaucoup de soldats, il s'est battu avec courage pour la Mère-Patrie. Comme beaucoup, il en est revenu abîmé physiquement et moralement. Et comme souvent, s'est-on préoccupé de leur réinsertion dans la vie civile ? A-t-on soigné leurs blessures psychiques ? Les médailles suffisent-elles ? Jean Anglade nous invite à réfléchir sur tout ceci.

Un grand merci à Babelio, à l'auteur ainsi qu'aux Éditions Presses de la Cité pour cette belle découverte.
Lien : http://www.lydiabonnaventure..
Commenter  J’apprécie          676
Tout d'abord, un grand merci aux éditions Presses de la Cité et à Babélio sans qui je n'aurais certainement pas découvert Jean Anglade… Anglade : le nom ne m'est pas inconnu, mais le prénom ? Jean ? Jean-Hugues ? Rien à voit, bien entendu…
Quoiqu'il en soit, c'est avec regret que je referme ce magnifique roman, "Le tour du doigt". Un roman à plusieurs niveaux de lecture :
Tout d'abord, l'histoire auvergnate de Jules Vendange, un fils de carrier que son aversion pour le fromage (un comble, voire un crime pour un auvergnat) prive de la possibilité de devenir agriculteur ; et sa faible constitution de la possibilité de suivre les traces du père…Il sera instituteur.
Ensuite, vu la période concernée, juste avant la Grande Guerre, un témoignage de la vie des poilus dans les tranchées d'où il sortira unijambiste, ainsi qu'un témoignage sur la dure réinsertion dans la vie civile des « Gueules Cassées ».
Enfin, et peut-être surtout, un témoignage sur la formation des enseignants de l'époque et sur l'enseignement tel qu'il était donné entre les deux guerres.
Tout cela porté par un style fluide et efficace qui n'est pas sans me rappeler Genevoix…ou Bazin… ou Bernard Clavel. Bref, une plume qui sent l'humus… Remarquable.
Une très bonne idée des éditions Presses de la Cité que cette réédition (première parution dans les années 70) à l'occasion du centième anniversaire de l'auteur. Je cours acheter son dernier opus : « le grand dérangement » qui vient tout juste de sortir.

Voilà !
C'est fait !
Commenter  J’apprécie          351
Je remercie les éditions Presse de la Cité et Babélio pour ce partenariat et ce roman qui m'ont permis de découvrir un auteur que je ne connaissais pas, un roman qui, par certains épisodes n'est pas si loin d'une sorte d' autobiographie de l'auteur qui s'est certainement beaucoup inspiré de son propre parcours si on ne tient compte des années de décalage dans le temps : mort de son père dans la somme alors que Jean Anglade avait un an, cours complémentaire, école normale…un parcours riche au coeur de son Auvergne natale, ce qui en fait un également un roman de terroir très intéressant. Jules Vendange, qui n'aime pas le fromage, de faible constitution, devra envisager un avenir différent de celui de son entourage : il ne peut pas être fermier et encore moins carrier comme son père. Il décide de devenir instituteur. Ainsi commence son parcours avec le cours complémentaire puis l'école normale, études interrompues en raison de sa mobilisation et de son départ pour le front. Après cette « grande guerre » il reprend ses études et après bien des péripéties, il débute comme instituteur, avec son passé, ses attentes, ses questions, ses projets, sa jambe laissée sur le chemin des dames… Un histoire passionnante avec des épisodes que j'ai vraiment appréciés, la partie enseignement dans une classe unique qui me rappelle sans cesse aujourd'hui , on nous demande de différencier l'enseignement, ce qui n'est pas toujours simple, et qu'à l'époque on le faisait naturellement mais ça on pourrait en parler pendant des heures, des parents qui faisaient confiance à l'enseignant … les chapitres dédiés à la guerre dans lesquels L'auteur transmet parfaitement l'horreur de ce front sur lequel on a envoyé de la chair à canons, la fin, pleine de nostalgie d'une vie d' homme qui attend avec philosophie que la pendule s'arrête, très belle fin au cours de laquelle, Jean Anglade parvient à merveille à faire partager ce qu'il ressent au crépuscule de sa vie.
Lien : http://1001ptitgateau.blogsp..
Commenter  J’apprécie          340
"Le tour du doigt" est un roman de 395 pages de Jean-Anglade, auteur auvergnat renommé et prolifique dont j'avais déjà lu et apprécié "La-soupe à la fourchette". Dans "Le-tour-du-doigt", l'auteur nous conte l'histoire de Jules Vendange, personnage imaginaire. Issu d'un milieu paysan, Jules pouvait vendre du fromage, travailler aux champs, être artisan, curé ou instituteur. Il choisira l'enseignement : il sait qu'il doit réussir le concours d'entrée à l'École normale et décrocher son Brevet Supérieur. Ayant fait son service militaire (3 ans), Jules entre péniblement à l'École normale (25ème et dernier) et en suit les cours jusqu'à ce que la Grande Guerre éclate. Mobilisé en juillet 1916 au 121° RI à Montluçon, Jules est envoyé au front. le 4 juillet 1917, blessé à Craonne par une grenade à manche, Jules est amputé : dorénavant, il aura une jambe de bois. Qu'à cela ne tienne : il reprend ses cours à l'École normale, échoue au Brevet Supérieur et est nommé par l'Académie comme instit' d'une classe unique pour un petit hameau sis à quinze kilomètres de Thiers, sous-préfecture de l'Allier. Il y restera jusqu'à ce qu'il atteigne 58 ans, âge de départ à la retraite, après avoir connu déceptions et joies. Ce livre est l'histoire de sa vie. "Le tour du doigt" constitue pour Jean Anglade un prétexte à plusieurs analyses : celle de la guerre, celle de la formation des maitres, celle de l'enseignement donné aux enfants et celle de la vie. Sur un ton simple, et usant quand il le faut d'expressions populaires de l'époque, l'auteur met en évidence certaines vérités criantes. Il ne dénonce pas : il donne à lire et à réfléchir sur la base d'éléments tirés de sa propre expérience. le trait n'en est pour autant pas moins acide et percutant !

Concernant la guerre, Jean Anglade ne fait pas les choses à moitié : « les généraux y lancent à pleines mains leurs régiments ainsi que des confettis sur le carnaval » (page 132) ; La guerre ? Un hachoir géant : on peut y débiter 200 000 bêtes par mois ». C'est que la guerre, il l'a vue de près (cf. plus haut) et ça n'était pas du joli joli, pour lui comme pour les autres : « des Sénégalais avec des gelures multiples ne pouvant monter à l'assaut qu'en criant faute de pouvoir tirer. Avec leurs mains pleines de pansements, c'était comme vouloir coudre avec des gants de boxe » (page 153). Planeurs allemands en observation, gaz moutarde ou au chlore, lance-flammes, baïonnettes semblables au rostre du poisson scie, crapouillots, hurlements, infirmiers rouges du sang des blessés qu'on ampute à la hâte, rats déchiquetant les charognes encore chaudes, puanteur, rationnement, explosions assourdissantes. Les gradés ? Des « buveurs de sang » (page 167) qui commandent par téléphone : « Attaquez ! Attaquez ! Quel qu'en soit le prix » et qui vont ensuite se mettre les pieds sous la table : « Baptiste ! A table ! Et servez chaud ! » Dans ce contexte, certains refusent d'obéir, désertent, se rebellent : ils seront exécutés par des français.

Concernant la formation des maitres, Jules Vendange et ses pairs étaient pris en mains par « de braves gens sans éclat mais sans reproche, qui faisaient ce qu'ils pouvaient pour nous décrouter » (page 79). le français repoussait le patois auvergnat dans ses retranchements. L'enseignement était solide : les punitions n'étaient pas rares (on vous donnait à recopier plusieurs dizaines de fois la même phrase), on apprenait la discipline et la morale, on ne prenait la parole que si on y était autorisé par le maître, lequel pouvait frapper les élèves (gifle, coup de baguette de coudrier) en cas de nécessité, avec la bénédiction des parents. Les maitres ne pensaient pas exclusivement à l'épanouissement de l'enfant : avant l'arbre, il y a le plant qui est d'abord une graine qu'on sème et qu'on entretient. Chaque chose en son temps ! Alors la méthode globale, la course aux programmes qui n'ont plus grand-chose à voir avec la vie, l'indiscipline généralisée, le respect des consignes syndicales avant toute démarche pédagogique ? A dégager ! O tempora, o mores !

Concernant la vie, elle irrigue tout l'ouvrage avec des personnages hauts en couleurs : Mrs Berlieux, Pamaret dit le Zig (ma citation), Gagneraud (ah, sa jolie femme : « elle me trouble » page 106), et tant d'autres dont Mrs Gatignol, Pinaud et Rossignol. La description de la vie rudimentaire de cette époque est quasi-cinématographique : un monde à 90 % rural, des échoppes d'artisans le long des rues municipales, des métiers et des jeux aujourd'hui disparus, une espérance de vie plutôt courte, le cinéma avec son jongleur à l'entracte et le triangle symbolique (église-école-cimetière). Jules Vendange traverse le cours de cette histoire, avec Vendredi, son chien, Automne, sa jolie Antillaise et son fils, Raoul. Vieillissant, il se retourne sur son passé et nous raconte ses souvenirs, une vie qui a filé à toute vitesse, à la même vitesse que celle qu'il faut pour faire le tour d'un doigt. Superbe mais raconté avec simplicité et authenticité : je mets 4 étoiles. Merci à Babelio et aux Presses de la Cité pour cette découverte.


Commenter  J’apprécie          261
Jules Vendange, Auvergnat qui n'aime pas le fromage, ce qui constitue une honte pour sa famille et un déshonneur pour l'Auvergne, hésite entre devenir instituteur ou curé, ne pouvant être paysan. Il choisira le métier d'instituteur.

Mais avant cela, il y a la guerre infâme ; l'horreur des tranchées, les batailles imbéciles menées par des généraux incompétents et insouciants du sort de leurs troupes. C'est la plongée d'une jeunesse pleine d'espoir et de rêves de gloire dans l'enfer de la guerre.

De retour à l'École normale de Clermont-Ferrand , il lui est bien difficile à lui et à ses camardes de subir l'autorité des professeurs. Personne ne peut comprendre leur révolte, leur haine de la guerre, leur dégoût pour les armes. On ne leur fait pas de cadeaux à ces hommes qui se sont sacrifiés pour la patrie.

Ce roman est aussi un portrait de la France d'après-guerre, tout particulièrement l'Auvergne, qui panse ses plaies. le monde paysan et le monde de l'enseignement ont bien évolué !
L'autorité du maître était incontestée, il en profitait parfois en se conduisant en despote. L'épanouissement de l'enfant n'était pas la priorité. Éducation stricte, avec récompenses et sanctions. Ils vivaient dans un monde plus rude que le nôtre. On ne peut pas juger. Autres temps, autres moeurs. L'autorité du maître se substituait parfois à celle du père qui était mort à la guerre. Et, ce maître revenu miraculeusement de la guerre, avait bien du mal à se faire une place, à revenir à la vie normale.

Comme disait la grand-mère de Jules Vendange :
« Il ne faut pas plus de temps pour arriver du premier au dernier de nos jours que pour faire le tour du doigt. »
Et voilà Jules vendange presque arrivé à la fin de ce tour avec sa mémoire faite de plus d'oubli que de souvenirs. Laissant place à la jeune génération :
« À chaque génération, les jeunes ont toujours inventé la liberté, la fraternité, la contestation. »

Merci à la masse critique de Babelio et aux Éditions "Presses de la Cité" pour ce livre.



Commenter  J’apprécie          251
Jean Anglade a cent ans !
Bien sûr cela devient moins rare, mais cent ans et cette forme, même s'il est en maison de retraite, c'est remarquable. Il continue d'écrire et vient de publier un nouveau roman.(Le grand dérangement). Cela met environ cent livres à son actif !
En parallèle, les éditions « Presses de la cité » rééditent un roman paru en 1977 et que je ne connaissais pas, malgré le nombre de ses livres que j'ai lus.

Jules Vendange, jeune auvergnat bien implanté dans un terroir très marqué n'aime pas le fromaage ! Sacrilège dans ce monde où l'on ne plaisante pas avec les traditions et les usages. Cela le conduira à devenir instituteur. Mais la première guerre mondiale va passer par là, et il y laissera outre bien des illusions, une jambe.
Le retour à la vie civile est compliqué d'autant plus qu'il lui faut repasser avec ses collègues par l'école normale pour terminer sa formation. Or l'administration n'est pas très compréhensive avec ces hommes cassés, meurtris qui ne sont pas près à accepter les décisions des « planqués ».
Cela les poussera à une sorte de révolte et ils le paieront de leur évolution de carriére.
Jules est donc muté dans un village perdu, avec une classe unique qu'il va s'employer avec toute son énergie à faire progresser, prenant chaque élève comme un individu unique.

Quel est le héros de ce livre ?
Le métier d'instituteur, la guerre est ses conséquences ou l'antimilitarisme ?
C'est en tout cas un vrai plaidoyer pour une éducation traditionnelle aussi bien familliale que scolaire. C'est d'ailleurs souvent le cas dans les romans de terroir traitant en plus de l'école.

Ce livre est un véritable livre d'histoire qui permet de passer en revue les évènements terribles du début du XXème siècle, décrits du point de vue des acteurs, qu'ils soient pauvres soldats, simples ruraux ou instituteurs, tous face à une écrasanrte machine qu'est le monde qui évolue autour d'eux.

C'est comme toujours avec Jean Anglade, un joli moment de lecture, très agréable et qui nous apporte à chaque fois quelques réflexions intéressantes.
Commenter  J’apprécie          240
Jean Anglade est centenaire, et auvergnat. Né en 1915, il fut successivement instituteur, professeur de lettres puis agrégé d'Italien, enfin, romancier.
Fils d'un maçon et d'une servante, boursier, orphelin de père, cet homme fleure bon la 3ème république, la mixité sociale et l'ascenseur du même nom.
Un monument à lui tout seul.
Son ouvrage «le tour du doigt» (il vous faudra attendre la page 208 pour connaître l'origine de l'expression) m'a été envoyé dans la cadre d'une masse critique Babelio, et je ne le regrette pas.
Il raconte l'histoire du petit Jules Vendange, poilu de 1914-1918, élève de l'Ecole normale de Clermont-Ferrand, et rebelle à l'ordre établi depuis son plus jeune âge, bine qu'Auvergnat il n'aime pas le fromage et s'en vante !
Je n'ai pas boudé mon plaisir, je n'aurai jamais acheté ce livre, mais j'ai découvert un auteur prolixe avec plus de 100 ouvrages à son actif, bien dans sa tête et dans son écriture, une écriture orale, celle d'un conteur, d'un raconteur un peu farceur, qui le soir au coin du feu captive son auditoire et l'emporte sans l'assommer, jusqu'au petit matin, parlant sans discontinuer, d'une voix grave et envoutante qui n'hésite jamais et tire avec élégance le fil de l'histoire tout en faisant griller des châtaignes accompagnées d'un petit Chanturgue ou d'un côtes d'Auvergne au goût fumé et minéral ; peut-être même que vous aurez droit à un morceau de Saint-Nectaire vieux, servi sur des tranches de pain pétri dans une farine de froment de Limagne.
Trêve de balivernes, réduire l'oeuvre de Jean Anglade à celle d'un romancier de terroir, comme le prétendent les thuriféraires d'un antropomorphisme parisien de bon aloi, encore que détestable, relève d'une posture accommodante mais arrogante.
Le roman relate la vision d'un jeune auvergnat de 17 ans, ambitieux mais non rastignacien, sur la société française sortant avec difficulté du XIXème pour entrer pesamment dans le XXème en s'offrant une bonne guerre.
Au-delà de la description minutieuse de l'horreur de la guerre, j'ai retenu à la page 143 « Après une heure ou deux d'attente, c'est nécessairement du mort. On essaye quand même de les récupérer la nuit. Dans les cas les plus difficiles, on recourt à des spécialistes qui s'efforcent de les crocheter avec des grappins, qui les tirent à eux comme les pêcheurs bretons leurs filets. On ne peut les abandonner, cela fait mauvais effet et mine le moral de la troupe.»
On trouve dans le roman, une foison de constats , de faits, d'anecdotes, c'est cruel, toujours drôle, raconté avec la passion qui anime Jules et nous font toucher du doigt (gag !) ce qu'était le France de 1914 :
Une France rurale : «La bouée du boulanger», page 130, une tradition collective, le village se mobilise pour «chercher tout le bois nécessaire pendant un an à la cuisson du pain...»
Une France où la langue officielle a du mal à s'imposer : page 96 «Plusieurs ne connaissent pas un mot de la langue officielle et seule autorisée» et répètent «Compregne re do to !», Jules les questionne dans leur patois qu'il connaît « Abez comprengu ? » pour s'assurer que son enseignement porte ses fruits.
Une France où les femmes sont assujetties : page 99 «Jeanne Gaillard me sera particulièrement précieuse. Elle a douze ans quand elle devient mon élève. Moi dix-sept. Dans trois ou quatre ans je pourrais l'épouser. Elle a le front large et lisse, le teint un peu pâle, des yeux e velours qui m'emplissent d'un étrange douceur chaque fois qu'elle les tourne vers moi.» ; page 105, « Et je sais aussi que Muguette Gagneraud est une vieille femme, vingt-six ans, deux fois mère de famille, et qui pleure quand elle lit les cartes-lettres de son mari absent. Mais justement, lorsque l'on pleure devant témoin, c'est peut -être pour chercher des consolations »
Une France catholique qui veut s'émanciper de la religion : page 195, leur directeur les incite à porter l'uniforme de normalien «Mais c'est aussi une manière de propagande pour l'école de Jules Ferry. Voyez les élèves des curés, comme ils s'affichent en grande tenue ! Allez-vous leur laisser le Champ libre ? Vous devriez être fiers de porter cet uniforme, vous, les futurs hussards de la République !»
La guerre a déstructuré la société, en faisant travailler les femmes, en leur donnant une liberté inconnue jusqu'alors ; en mettant au centre du jeu les oubliés de l'histoire, en leur donnant le titre de héros, en les valorisant face aux embusqués qui se cachent loin du Front.
L'après-guerre, comme toujours, est difficile, il faut à nouveau rentrer dans le rang après avoir versé son sang pour la patrie.
C'est cette histoire que raconte autour du doigt, celle de l'ingratitude de la mère patrie pour ses héros.
Le roman est un assemblage d'histoires courtes, sans ordre chronologique, que l'on pourrait presque lire comme des petites nouvelles, l'ensemble constitue l'histoire de Jules Vendange.
Pour planter le décor, le premier chapitre restitue l'ambiance de l'école normale de Clermont-Ferrand qui accueille, pour rafraichir leurs connaissances, les élèves-instituteurs de la classe 1913 dont la formation a été interrompue par la guerre. Partis adolescents, ils reviennent en poilus, sûrs d'eux, bardés d'une expérience que l'Ecole Normale n'aurait jamais su leur donner.
Dès août 1914, ils ont exercé pour remplacer les instituteurs vétérans, mobilisés, une histoire que la grande histoire a peu développée, celle de Jules Vendange, par exemple, nommé à Aulhat à l'âge de dix-sept ans pour enseigner à des jeunes à peine plus jeunes que lui, et dont les pères sont partis à la guerre.
Passé dix-huit ans, ils se sont retrouvés au front, plusieurs années sous la mitraille.
Le chapitre 1 «Les canaques», (je vous laisse découvrir pourquoi on les appelle ainsi), raconte leurs retrouvailles, de 23 au départ ils se retrouvent à 15.
Ils sont peu enclin à rentrer dans le moule qu'on veut leur imposer et se voient contraints de jouer les potaches iconoclastes pour des pions qui eux sont restés à l'arrière. Drôle d'époque. Ca vous forge le caractère. Jules a perdu une jambe au front.
Il en entend sur sa jambe :
Page 183 et 184 « Eh bien ! Mon cher Vendange, mieux vaut revenir aux trois-quarts que pas du tout, n'est-ce pas ?» «J'entendrai ce compliment dans la bouche des uns et des autres : je ne sui plus que trois-quarts d'homme.»
Alors pour montrer qu'il avait le caractère forgé dès sa plus tendre enfance, il nous conte par le menu comment il décida de devenir instituteur. Il n'avait le choix qu'entre curé et instituteur, je ne dévoile pas pourquoi, et finalement les circonstances le poussent vers le noble métier d'enseignant. C'est l'objet du chapitre 2 «Enfantines».
Le livre démarre vraiment à partir du chapitre 3 «Ceux de la 13», où Jules passe de la guerre contre l'inculture à la guerre tout court.
De nombreux passages à souligner :
Page 147 et suivantes : La préparation de l'offensive Nivelle «Le boucher de Craonne» au Chemin des Dames, par l'état major, un jeu de rôles où l'on assiste à la bataille d'ego entre Poincaré, Nivelle, Ribot, Micheler, Franchet D'esperrey, Castelnau, dont la conclusion est « le grand patron refuse tout net d'accepter la dite démission, vous avez toute la confiance du gouvernement, nous en reparlerons après le déjeuner. Après quoi, il pousse ses invités vers le wagon-restaurant.»
Le chemin des Dames : «Le long du plateau court une route presque droite, de Condé à Craonne. Dans le passé elle a été empruntée par plusieurs princesses royales qui venaient en villégiature dans les châteaux de la région. c'est pourquoi elle porte ce jloi nom : le Chemin des Dames.»
Les mutineries, la boisson, les tirailleurs sénégalais envoyés en éclaireurs contre la mitraille, les profiteurs : page 215 «je me rappelle les profiteurs du Soissonais, leur vin bouché à trois francs le litre, mit en bouteille la nuit précédente, entre deux et quatre heures du matin, à la lueur d'un rat-de-cave.»
Une somme de détails, d'indices, de connaissance, délivrés par Jules Vendange, une analyse méticuleuse de la société dans laquelle il vit qu'il rejette et qui le rejette également.
Le livre se lit avec avidité et sans relâche jusqu'à l'avant dernier chapitre, Jules est un pédagogue accompli, il «sauve» des générations d'élèves, leur transmettant du savoir mais aussi des clefs pour se comporter en citoyen responsable.
Les dernier chapitres «Pédagogies» et «Dialogues» sont décevants, l'échelle du temps change et les années défilent trop vite.
Derrière la parole de Jules, on entend celle de Jean Anglade, elle se charge de regrets, elle parle de l'incompréhension des nouvelles générations devant les anciens combattants.
De rebelle, Jules Vendange devient conformiste et désabusé, je serai tenté de dire il vieillit : « Il ne nous arrive désormais rien d'heureux ni de malheureux, je dois mettre au compte de mes plaisirs, une bonne digestion, une sieste reposante, une carte postale inattendue, une violette prématurée, une mouche bleue que j'écrase d'un coup de journal.»
Malgré ce bémol, le tour du doigt est un livre à découvrir.


Lien : http://desecrits.blog.lemond..
Commenter  J’apprécie          192
Même si ma période "romans du terroir" est terminée depuis longtemps, c'est avec plaisir que j'ai retrouvé la plume de Jean Anglade, cet écrivain très prolifique qui sait si bien mettre en valeur sa belle région d'Auvergne, d'autant plus belle que c'est la mienne aussi ! Cette occasion m'a été fournie par Babelio et les éditions Presses de la Cité et je les remercie très sincèrement pour cette opération Masse Critique.

"Le Tour du doigt", déjà paru en 1977 et réédité cette année pour le centenaire de l'écrivain, c'est l'histoire d'une vie, celle de Jules Vendange, fils d'un ouvrier carrier, qui faute de pouvoir devenir paysan à cause d'une aversion pour le fromage (le comble pour un Auvergnat), deviendra instituteur. Malheureusement, sa formation à l'Ecole Normale de Clermont-Ferrand sera interrompu en 1916 par un passage obligé par les tranchées de Craonne d'où il reviendra avec une jambe en moins. L'armistice signé, ces jeunes reviendront sur les bancs de l'école pour tenter de décrocher le fameux brevet supérieur, passeport pour une longue et belle carrière d'enseignant, mais la guerre les aura changés. le vent de rébellion qui souffle parmi eux, l'amour de la liberté et le rejet de l'ancien système les pousseront à se mutiner et peu d'entre eux obtiendront ce "béesse". Jules se retrouvera exilé dans un village proche de Thiers à tenter d'éduquer avec les moyens du bord, une flopée de petits paysans de tout âge dans une classe unique.

Jean Anglade a le talent pour décrire ses compatriotes et l'âme paysanne principalement. Sa verve justifie tout à fait son surnom de "Pagnol Auvergnat". Plus qu'aux faits, l'auteur s'intéresse à l'homme lui-même, à ses réactions face à la guerre ou à la rigueur et l'immobilisme de l'administration enseignante. Il s'est sûrement inspiré de sa propre expérience pour nous narrer si finement l'arrivée de ces jeunes maîtres d'école fraichement émoulus dans leurs premières classes. C'est un conteur d'histoires qui sait mêler habilement humour et émotions. Moi, j'adore son écriture pleine de poésie, et j'accorde 17/20 à ce jeune centenaire pour ce beau tour de doigt.
Commenter  J’apprécie          140
"Il ne faut pas plus de temps pour arriver du premier au dernier de nos jours, que pour faire le tour du doigt" (p208)
Voilà donc d'où vient ce titre énigmatique...
En sachant que Jean Anglade vient de fêter son centenaire en mars je pense que cette phrase ne le concerne pas vraiment.
Il y avait longtemps que je n'avais pas lu un livre de cet auteur, longtemps également que j'ai abandonné les romans dits du terroir. Il y a des passions qui s'émoussent.
Dans ce roman l'auteur nous fait vivre une bonne moitié du 20 e siècle à la suite de ce Jules Vendange, personnage attachant et plutôt sympathique. C'est l'histoire de son enfance à l'école normale, d'où il sortira très vite pour aller enseigner - on est en 1914 - puis la guerre et les tranchées avec son lot d'horreur qui amènent des réflexions pertinentes. Ensuite on retrouve les quelques survivants à nouveau "étudiants " Quelle époque où le parapluie faisait partie du trousseau obligatoire !! Où l'on doit sortir en costume...
Se retrouver "infantilisé" après avoir vécu le pire ce n'est pas supportable. Les futurs hussards noirs de la république feront preuves de pas mal d'impertinence...
Ainsi va la vie de Jules Vendange au fil des pages et des ans. Avec de l'humour, de la tendresse et des détails nombreux qui donnent une certaine longueur à cette histoire et quelques soupirs d'ennuis.
Une incursion dans une autre vie....Pas si lointaine mais tellement différente. Belle réflexion sur la guerre, l'auteur est un touche à tout. il connait bien son sujet visiblement et son écriture est élégante. Après qu'il regrette l'époque où les enseignants dressaient les gamins à coup de badines et de taloches...Ce n'est pas seulement être de la vieille école comme il le dit.
Un roman intéressant, qui trouvera son public à la bibliothèque très certainement. Jean Anglade est toujours très lu.
Jolie couverture qui m' a donnée envie de découvrir ce livre.

Merci à Babélio et son masse critique pour cet envoi.






Commenter  J’apprécie          100
Fils d'un pauvre carrier, Jules Vendange est une jeune auvergnat affublé d'une particularité gênante : il déteste le fromage. A défaut d'être paysan, il sera donc maître d'école. Il n'en a pas fini avec l'école normale que déjà sonnent les clairons de la première guerre mondiale. Grièvement blessé et amputé d'une jambe au Chemin des Dames, il reprend ses études et rate le brevet supérieur, le béhesse comme il dit. Il n'en est pas moins affecté dans l'école à classe unique d'un tout petit village de montagne...
En quatre cent pages rééditées en l'honneur du centenaire du prolifique patriarche de la littérature dite de terroir, « Le tour du doigt » nous déroule toute la vie d'un personnage qui ressemble beaucoup à celle de l'auteur mais avec un décalage d'une vingtaine d'années. le lecteur y découvrira combien la vie d'enseignant de base pouvait tout à la fois être différente et combien plus difficile que maintenant tout en n'étant pas si éloignée que cela, ne serait-ce que par les joies et les peines de ce métier si beau et si difficile. Les personnages sont pratiquement tous de petites gens, honnêtes, courageux et touchants avec un cas à part, celui d'Automne, la belle quarteronne antillaise, dont Jules est tombé amoureux et qui semble ne pas daigner répondre à son attente. Inutile de rappeler les immenses qualités narratives de Jean Anglade. Un destin, une vie simple d'honnête homme. Un très beau texte.
Lien : http://lemammouthmatue.skyne..
Commenter  J’apprécie          100




Lecteurs (92) Voir plus



Quiz Voir plus

C'est la guerre !

Complétez le titre de cette pièce de Jean Giraudoux : La Guerre ... n'aura pas lieu

de Corée
de Troie
des sexes
des mondes

8 questions
1125 lecteurs ont répondu
Thèmes : guerre , batailles , armeeCréer un quiz sur ce livre

{* *}