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EAN : 978B0000DSTDR
P., Marpon & Flammarion, (1885). (30/11/-1)
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Résumé :
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Critiques, Analyses et Avis (1) Ajouter une critique
Le Marquis Gaspard de Cherville, ou Gaspard Pescou, de son véritable patronyme, appartenait à cette famille injustement méconnue des gentilshommes campagnards, catégorie qui existait depuis aussi longtemps que l'aristocratie, mais qui ne donna que tardivement quelques talent à la littérature française. En effet, si le Royaume de France commença par être un conglomérat instable de petits comtés où régnait une sorte de seigneur-suzerain, ce ne fut seulement qu'à la chute définitive de la monarchie que l'aristocratie française, lourdement ponctionnée de confiscations et d'hypothèques, se retrouva durablement émiettée.
Une nouvelle sorte de gentilshommes vit alors le jour vers les années 1870-1880 dans les régions les plus lointaines des lieux historiques de la monarchie, parmi des grandes familles dont le seul patrimoine était bien souvent un château coûteux à entretenir. Une génération parfaitement désillusionnée, consciente que la République était installée pour plusieurs siècles au moins, et qui se tourna soit vers le repli de son histoire millénaire et de sa généalogie aux interminables ramifications, soit vers l'immanence de la nature, dernière garante d'un ordre originel immuable qui était comme un phare dans la tempête d'une société humaine en pleine mutation. C'est cette dernière sous-catégorie qui nous intéresse ici.
Il y eut plusieurs de ces gentilshommes campagnards, souvent poètes, parfois ardents régionalistes, autant enracinés dans leur terre que dans leur longue lignée familiale, préférant même pour certains la première à la seconde, qui ne rechignaient pas à, en paysans magnifiés, à mettre les mains dans la terre, à élever du bétail ou à faire des boutures comme le jardinier le plus expert. le soir, fourbus mais heureux, ces hommes écrivaient tout ce qu'ils avaient fait ou vu dans leur journée, préférant au roman les formes plus brèves, plus conformes aux journées campagnardes qui passent et se ressemblent, de la nouvelle, du poème, du conte, de l'anecdote ou même du tutoriel (une forme particulièrement appréciée par le comte Joseph de Pesquidoux, dans les années 1920-1930, qui fut l'un des derniers gentilshommes campagnards à succès).
Ce genre littéraire qui n'a pas de nom, mais reste néanmoins clairement identifiable, dura donc à peu près un demi-siècle, et si nombre des oeuvres qui en relèvent sont aujourd'hui tombées dans l'oubli, elles méritent cependant d'être redécouvertes, car se voulant par définition une expression littéraire élégiaque, dédiée à une nature encore sauvage que rien alors ne semblait durablement menacer, ces nombreux livres sont devenus de précieux témoignages d'une ruralité disparue, vivant assez souvent en autarcie complète, s'appuyant sur des habitudes séculaires, des rites intemporels, des coutumes locales, toute une vie paysanne présentée de façon souvent très positive, très humaniste, par un homme qui disposait souvent de l'éducation, de l'érudition et d'un talent poétique auxquels peu de ruraux de l'époque pouvaient prétendre. le gentilhomme campagnard avait aussi le mérite, en n'étant pas paysan lui-même, de voir plus loin que son sillon, et de parler avec la même richesse, la même culture, la même émotion, des gens, des bêtes, des arbres, des cours d'eau, des tempêtes et des jours ensoleillés, tout à ses yeux ayant sa place, son rôle en cet univers limité géographiquement, mais stable et sublime.
le gentilhomme campagnard n'a qu'un défaut majeur, à nos yeux de citadins du XXIème siècle : c'est assez souvent un chasseur et un pêcheur, peu empathique envers la souffrance animale. Il faut évidemment remettre ces auteurs dans leur contexte, celui d'un passé déjà un peu lointain où la faune était extrêmement abondante sur les terres des hommes, et s'entredévorait joyeusement dans un incessant ballet de vie et de mort qui, là aussi reflétait un ordre naturel auquel le gentilhomme campagnard jugeait logique de prendre part. Notre vision de la vie animale est aujourd'hui conditionnée à la fois par le fait qu'en dehors de nos animaux domestiques, les animaux sont devenus rares dans notre environnement, y compris les insectes, etpar le fait que l'élevage, s'effectuant durant des siècles dans des conditions relativement normales, a pris depuis le siècle dernier le visage terrifiant d'une production industrielle cruelle et mécanique, qui n'a plus rien de naturel et qui offense notre respect de la vie. Mais bien entendu, au XIXème siècle, un lapin parmi des milliers de lapins dévoré par un renard parmi des milliers de renards ou abattu par un chasseur parmi des milliers de chasseurs, cela n'avait pas la signification que nous lui donnons aujourd'hui.
de tous ces gentilshommes campagnards qui écrivirent longuement de magnifiques pages sur tout ce qui entourait leurs châteaux, l'un des premiers, si ce n'est le premier, fut certainement le beauceron Gaspard de Cherville, grand amateur de chasse, mais aimant assez souvent se présenter dans ses récits comme un tireur maladroit, malchanceux, peu doué pour sa vocation de nemrod. Il fut courtement, dans les années 1850, un des nombreux nègres littéraires d'Alexandre Dumas, dont il était à la base un ami, et ce fut apparemment cette expérience qui lui donna le goût des lettres. Il publia dès 1862 quelques romans tournés vers la chasse, puis publia ponctuellement des recueils de contes témoignant avec justesse d'une grande connaissance de la faune des bois et des prairies.
« Contes d'un Coureur des Bois » (1886) est l'un de ses recueils les plus populaires, sans doute parce que la chasse y est plus secondaire, et que le coureur des bois parle surtout de lui – ou d'alter-egos qui partagent différents souvenirs et anecdotes (Réels ? Imaginaires ?) souvent cocasses et humoristiques, reliquats d'une jeunesse passée en pleine nature, en toute liberté, mais souvent empreinte de leçons initiatiques.
Des quatorze récits qui composent ce recueil, beaucoup sont d'une très grande qualité, même si le style littéraire de Gaspard de Cherville est inégal et parfois déconcertant, hésitant, suivant les récits, entre une préciosité aristocratique bon enfant et un parler populaire qui n'est pas exempt de rusticité balourde, ou même de maladresses dont on ne saurait dire si elles sont voulues ou non (répétition abusive de mots dans la même phrase, formulations biscornues, phrases étrangement construites, métaphores un peu obscures).
Si la chasse n'est pas toujours au rendez-vous, il est assez souvent question d'animaux; et d'animaux qui n'en font qu'à leur tête, ce qui est toujours un ressort comique efficace.
Ainsi, dans « le Roman du Caniche », premier conte qui ouvre ce recueil, une veuve fraîchement remariée à un baron, veuf lui aussi, se heurte au caniche auquel celui-ci s'est raccroché durant des années, et la nouvelle épouse doit lutter avec lui pour obtenir l'exclusivité du lit conjugal. « Histoire d'un Abbé et d'un Hérisson » se veut un récit autobiographique de la rencontre piquante, toujours dans un lit, d'un abbé précepteur et d'un hérisson en fuite que l'auteur, dans son ignorance, s'évertuait en vain à vouloir nourrir de carottes et de biscuits. « Coquet » narre l'incroyable tendresse qui unissait une jeune fille à un chevreuil baptisé Coquet, qui s'était laissé domestiquer, tout en faisant un peu sa loi dans la grande maison où vivait la famille. L'histoire est apparemment vraie, et dédiée à Jeanne Bellecroix, l'héroïne de ce conte.
Les femmes ont d'ailleurs, elles aussi, la part belle dans ce recueil, car on sent que l'auteur leur vouait aussi une admiration, peut-être parce que comme les bêtes, elles n'en font assez souvent qu'à leurs têtes, et qu'il est difficile de ne pas les trouver adorables malgré cela – ou à cause de cela ? Une chose est sûre : voilà un marquis qui apprécie particulièrement qu'on refuse de lui obéir.
Cela se ressent particulièrement dans « La Première Paire de Bottes », une bluette préadolescente extrêmement touchante, où un jeune garçonnet troublé par sa petite cousine se fait offrir de belles bottes de cuir pour l'impressionner – mais, la jeune fille en plaidsante, et traite même en enfant ce cousin qui veut trop se grandir, au point que celui-ci, sentant qu'il l'a déçue par sa prétention, et voyant que sa cousine, aussi désargentée que lui, louche sur les jolis bouquets de primevères vendus par une bohémienne, en vient à échanger ses bottes neuves contre trois bouquets, et les offre à sa cousine, qui en est délicatement émue. Il est peut-être trop tôt pour se prendre pour un homme, mais jamais assez tôt pour faire des folies par amour. Ce conte est indéniablement le plus attendrissant, le plus outrageusement romantique du recueil.
Mais si la sincérité candide des jeunes filles émeut profondément le marquis, celui-ci pose un regard plein de compréhension et de compassions sur les femmes plus âgées, souvent soutiens de famille pour des hommes absents ou brutaux. Au cours de récits plus dramatiques, Gaspard de Cherville rend hommage aux femmes que le destin accable. Dans « Un Cas de Rage », il suit avec attendrissement le déni et le basculement progressif dans la démence de la mère d'une petite paysanne, mordue par un chien enragé, et qui lentement agonise dans son petit lit d'enfant. Sans la moindre instruction, à une époque évidemment où le vaccin antirabique n'existait pas, la mère ne parvient pas à comprendre que, malgré la cicatrisation de la morsure, son enfant reste malade, et finit par se persuader que c'est le médecin et les voisins compatissants qui lui jettent un sort. de même dans « Maman Louisette », l'auteur dresse le portrait doux-amer d'une ancienne qui sacrifie sa vie pour sauver sa fille du gendre odieux qui la bat et qui la prive de nourriture.
Néanmoins, malgré ces quelques chroniques réalistes, qui tournent souvent autour de la mort, et de la solitude qu'elle engendre dans des hameaux et des villages, où une disparition prend une dimension tragique, la plupart des contes de ce recueil sont plutôt plaisants, et contre toute attente, ce sont souvent les récits de chasses qui sont les plus drôles.
« Une Chasse Au Phoque » est l'un des récits les plus amusants de ce recueil, narration circonstanciée d'une chasse au phoque organisée dans la baie de Somme, au Crotoy (car oui, aussi surprenant que cela paraisse à nos âmes citadines ou méridionales, il y a bel et bien des phoques dans la baie de Somme, même si leur chasse est désormais interdite). L'auteur y décrit une virée sur une barque, tournant rapidement en fiasco jusqu'à être attaquée par un véritable essaim de mouettes. de même, « Quand On Est Lapin » est une fantaisie métaphorique, qui narre, comme s'il s'agissait de celle d'un homme, la brève destinée d'un lapin de Garenne parti à la découverte du monde. Gaspard de Cherville y déploie sa plus belle plume dans un authentique chef d'oeuvre du conte animalier, qui gagnerait à être exhumé des limbes de l'oubli.
Ce cas n'est pas le seul où Gaspard de Cherville s'évade de la réalité via sa passion pour la vénerie. On comprend vite que, plus que l'action même de chasser, l'auteur voit dans la chasse le prolongement de ses récréations enfantines, elles aussi en pleine nature et empreintes de découvertes d'animaux. Aussi, à deux reprises, Gaspard de Cherville s'aventure dans le conte fantastique, d'abord timidement avec « La Judelle Blanche » - conte très classique, façon Maupassant, sur la recherche forcément suicidaire d'un oiseau mythique (la judelle est le un terme angevin pour désigner le foulque, un oiseau aquatique au plumage toujours noir), dont l'apparition serait pour le chasseur un présage de mort prochaine -, puis avec « La Vallée de Bodo », récit plus original d'une chasse en terre prussienne, dans un lieu imaginaire, près d'une gorge où serait cachée, depuis plusieurs siècles, la couronne de la princesse Elfride. le chasseur étant le futur Guillaume IV, ayant appris cette légende de son guide, il lui promet une fortune pour aller la récupérer. Mais la couronne est protégée par des sortilèges antiques, et le guide se tue en essayant de la ramener à l'héritier du pouvoir. Ce conte surprend par un certain mépris envers les aristocrates hautains qui se moquent du petit peuple, mais il ne faut pas perdre de vue que les personnages de cette histoire sont prussiens, et non français…
Enfin, ce recueil inclut aussi deux évocations du grand ami et initiateur de Gaspard de Cherville : « Les Derniers Coups de Fusil d'Alexandre Dumas » et « Alexandre Dumas Intime », qui ne sont pas des contes, mais des souvenirs et des anecdotes, un peu pathétiques hélas, des dernières années d'Alexandre Dumas. Sans beaucoup de rapports avec le reste du recueil, l'insertion de ces deux textes empreints de nostalgie, mais aussi peut-être d'une pointe de condescendance un peu gênante, demeure énigmatique, d'autant plus que Dumas étant mort quinze ans avant la publication de ce recueil, nul sentiment de deuil encore vivace chez l'auteur ne justifiait leur ajout.
En dehors de cela, « Contes d'un Coureur des Bois » est un merveilleux voyage dans la France rurale de la Belle-Époque, sans pour autant qu'il y ait là une démarche documentaire. L'auteur y résume avec sincérité sa grande passion pour la Beauce, pour la chasse, et pour ceux et celles qui l'entourent, avec la préoccupation d'amuser, de distraire, d'émouvoir, ce que la grande variété de ces contes et une perpétuelle bonne humeur lui permet allègrement de faire. S'y ajoute aujourd'hui, le délice de retrouver une époque simple et heureuse, et de courir, aux cotés de l'auteur, dans ces bois magnifiques que l'on suppose aujourd'hui, hélas, rayés de la carte ou traversés par une autoroute.
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Citations et extraits (3) Ajouter une citation
C'était à l'heure douteuse où l'ombre s'épaissit dans les dessous du taillis, tandis que ses cimes s'embrasent aux derniers reflets du soleil couchant, l'heure où les chants ont cessé, mais où on entend encore les gazouillements discrets par lesquels les petits oiseaux préludent au sommeil; les autres ont tour à tour regagné le gîte, branche haute ou buisson épais; le premier levé, le dernier couché salue les progrès de la nuit par un trille de son fifre, et, dans les grands marronniers, les pies et les jais se jettent leur dernière recommandation de vigilance; puis tout se tait, on n'entend plus que le coassement monotone des grenouilles dans le lointain; pendant quelques minutes, le silence affecte une certaine solennité. Bientôt, sous la voûte encore nacrée, mais devenant de plus en plus opaque, une étoile scintille comme le feu d'un phare lointain; cette étoile, c'est elle qui donne le signal à tous les proscrits que leur sort condamne à faire du jour la nuit et de la nuit le jour; ils s'éveillent, ils quittent leurs retraites; dans ces ténèbres tutélaires, ils vont à leur tour pourvoir à leurs besoins et dérober quelques joies au destin trop rigoureux qui les accable.
Le peuple lapin n'est jamais des derniers à obéir à cet appel de la nuit, et quelquefois, il le devance. Les terriers se vident, les gîtes se dépeuplent, on va, on vient, sur le tapis de feuilles sèches ou de gazon, on se salue, on se reconnaît, on badine; puis, d'un accord tacite, on se dirige vers les bordures où l'on trouvera des aliments un peu plus savoureux que ces herbes forestières sans sucs et sans parfums, que ces écorces dures et fibreuses qu'on arrache si péniblement aux arbres.
Il va donc sans dire que Jean Lapin rencontra de nombreux camarades sur sa route; un peu timide, il hésita d'abord à se mêler à leurs jeux; puis, enhardi par la cordialité qui semblait y présider, il se mit de la partie, et l'aimable bande consacra sa nuit à gambader dans un champ de blé qu'elle avait choisi pour théâtre de ses ébats, non sans s'interrompre pour donner quelques coups de dents aux lambris de la salle de danse, lesquels représentaient encore le buffet.
Quand, une lueur pâle se montrant à l'orient, les noires silhouettes du bois commencèrent à dessiner leurs contours sur un fond grisâtre, chacun, s'éclipsant un à un, rentra discrètement sous le couvert. Jean Lapin avait compris qu'il n'avait rien de mieux à faire que d'imiter les manoeuvres de ses nouveaux amis; il regagna son bois derrière eux; mais toujours poursuivi par l'impression que le souterrain avait produite sur ses nerfs, plutôt que d'affronter le terrier, il se décida à camper en plein air comme la plupart des camarades; il se glissa dans la plus épaisse des touffes de bruyère qu'il rencontra, s'y installa le plus commodément qu'il put et passa une journée aussi charmante que l'avait été la nuit, tantôt en goûtant un sommeil réparateur, et tantôt en s'enivrant d'air et de soleil.
Le soir et le jour qui suivirent, Jean Lapin fut d'autant plus exact au rendez-vous qu'un sentiment plus impérieux encore que la faim, et plus doux que le plaisir des gambades, l'y attirait désormais. Son coeur avait parlé; il avait distingué dans la foule une Jeannette pour laquelle il se sentait un penchant décidé. Ses grands yeux bruns brillaient d'un éclat sans pareil, elle avait une façon de rejeter son oreille gauche sur le côté qui donnait à sa physionomie une grâce irrésistible; si charmante, elle ne paraissait pas le soupçonner, tant elle se montrait simple et modeste sous sa robe gris de lin. Jeannot se borna longtemps à la considérer avec une sorte d'extase aussi muette que respectueuse; mais ce qui se passait autour de lui ayant démontré que le platonisme n'est point de mise chez le peuple lapin, il risqua une déclaration que l'aimable vierge accueillit tout de suite par des propos si encourageants que Jeannot se trouva transporté d'un seul bond au septième ciel. Hélas ! Son ivresse ne fut pas longue. Au moment où il s'engageait dans une coulée dont les méandres serpentaient à travers un trèfle aussi haut qu'il était épais, un véritable nid d'amoureux, le couple se trouva tout à coup nez à nez avec un vieux grognard d'un extérieur peu rassurant, à l'habit souillé, déplumé, et dont les oreilles, criblées de petits trous et tailladées sur le bord, indiquaient qu'il avait vu quelquefois le feu et pris part à maintes batailles. Sans explication, sans laisser à Jeannot le temps de se reconnaître, le nouveau venu s'élança sur lui et le mordit cruellement. Fortifié par la présence de la dame de ses pensées, Jean Lapin entama une résistance héroïque, et le combat commença. Il fut long, mais il ne pouvait être douteux. Rossé d'importance, le pauvre Jeannot dut abandonner le champ de bataille, couvert, non du sang, mais du poil que les deux champions s'étaient arrachés à l'envi dans cette peignée homérique, et il subit encore l'humiliation de voir la douce et modeste vierge s'en aller avec le chenapan sans trop faire la renchérie.
En pareil cas, si un homme ne se brûlait pas la cervelle, le moins qui pourrait lui arriver serait d'attraper la jaunisse. Chez les lapins, on apprécie bien plus exactement la valeur de ces sortes de déceptions. Ils savent qu'il faut se dépêcher d'en rire pour n'avoir pas à en pleurer, et, dès le lendermain, Jean Lapin, tout consolé, entamait une nouvelle églogue avec une bonne dame, moins fraîche que la première Jeannette, à la moustache un peu plus hérissée, mais assez expérimentée pour apprécier la différence d'un aimable jouvenceau à un galantin chevronné.
Pendant trois mois, Jean Lapin fut de cet avis que tout était ici-bas dans le meilleur des mondes, et que, si Dieu avait créé la terre, c'était uniquement pour la donner en patrimoine aux lapins. Puis l'automne arriva.
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À l'époque lointaine de mes débuts dans l'existence, c'est à une trouvaille de ce genre que j'ai dû de faire connaissance avec le régime frugal et la discipline du collège. J'avais neuf ans et la grosse question de mon éducation avait soulevé de longs débats dans notre intérieur. Mon père jugeait nécessaire que je fisse au lycée mon apprentissage de la vie commune. Ce seul mot procurait une crise nerveuse à ma mère, qui attachait à ma personne une importance que j'ai fini par trouver exagérée. Elle prétendait qu'elle aimait mieux me voir mort qu'entré dans une de ces écoles de démoralisation ! Comme il arrive souvent, la passion l'emporta sur la raison et je me trouvai pourvu d'un précepteur, un abbé répondant au nom assez imparfaitement justifié de Boileau. C'était un tout petit homme, aussi gros qu'il était court.
Son abdomen tout rond figurait d'autant mieux une grosse caisse que pour alléger le poids, il le portait en se cambrant en arrière : bien des fois, j'essayais de surprendre dans sa main la mailloche avec laquelle il devait taper sur son instrument ! Sa figure plate mais rubiconde était relevée par une paire de lunettes bleues reposant sur un nez tellement camard, que le soin de les remettre en place absorbait tous les loisirs de leur propriétaire. Les débuts furent satisfaisants; à part une occasion où, l'abbé Boileau ayant commis l'imprudence de laisser ses lunettes à la portée de son élève, celui-ci s'empressa de les obscurcir au noir de fumée, ce qui exposa le pauvre écclésiastique à croire qu'il était devenu aveugle, les orages furent insignifiants.
Le précepteur avait deux menues faiblesses dont je tirais un agréable profit. Gros mangeur, il se plaisait à digérer en s'abandonnant à une douce somnolence qui assurait une complète liberté à la grande récréation qui suivait le déjeuner. Il n'était pas plutôt assis sur un banc, dans quelque bosquet du parc, que le journal qu'il avait emporté pour se ménager une contenance échappait à ses mains et s'endormait. Alors, je pouvais en toute sûreté revenir au vagabondage d'allures qui avait caractérisé ma première enfance, courir les bois, grimper aux arbres, barboter dans le ruisseau et retrouver quelques-unes des joies que l'abbé Boileau déclarait incorrectes pour un garçon de mon âge.
Ce fut dans une de ces expéditions que je découvris un hérisson enfoui sous un lit de feuilles sèches, au pied d'un buisson. Ce n'était pas pour moi une nouvelle connaissance, mais, travaillé que j'étais déjà par le dada de l'apprivoisement, sollicité par une vague pitié pour le proscrit, je décidai tout de suite que ce hérisson-là serait mien. Il s'était mis en boule, j'essayai de le saisir et me piquai les doigts; mes instincts de trappeur étaient déjà trop développés pour m'arrêter devant cet obstacle. J'étendis mon mouchoir devant l'animal que je poussai sur lui avec mon pied, puis, ayant noué le linge aux quatre coins, je l'emportai triomphalement à la maison. Ma chambre était séparée de celle de l'abbé par un corridor dans lequel se trouvait un cabinet où l'on n'entrait jamais. Ce fut dans ce cabinet que j'installai ma conquête, après avoir dévalisé la cuisine d'une brassée de choux, de carottes et de navets que je mis à sa portée. Cependant, le lendemain, dans les nombreuses visites que je rendais à mon pensionnaire, je constatai avec chagrin qu'il n'avait pas touché à mes victuailles. Craignant de le voir mourir de faim, je songeais à le pourvoir de quelque chose de plus friand; je ne trouvai rien de mieux que des biscuits, et j'allais en chercher à l'office. Malheureusement, au moment où j'achevais de les disposer autour de lui, l'abbé m'appela, et je m'enfuis si précipitamment, que je négligeai de fermer la porte.
Le soir, ma mère venait de m'embrasser et de me quitter après m'avoir couché, lorsque j'entendis des cris qui venaient de la chambre de mon précepteur. Presque aussitôt, je vis celui-ci apparaître en caleçon, presque pâle, en proie à une profonde exaspération.
- Qu'avez-vous mis dans mon lit, petit malheureux ? me cria-t-il.
Comme, interdit, je ne savais que répondre, me saisissant par le col de ma chemise, il me porta à bout de bras dans son appartement - malgré sa petite stature, il était très fort, l'abbé Boileau, et moi pas très lourd, je dois l'avouer; - alors, me laissant tomber devant le lit à moitié défait, il en releva complètement la couverture et nous aperçûmes mon hérisson, plus en boule que jamais, campé au beau milieu des draps. J'étais consterné. Quant à l'abbé Boileau, il rugissait. Bientôt, cependant, il comprit que le plus pressé était de se débarrasser de ce coucheur dont le contact avait dû effectivement le désobliger; - il ouvrit sa fenêtre, puis se dirigea vers la cheminée. Mais, pénétrant ses intentions et plus leste que lui, je saisis les pincettes. Trouvant dans le danger qui menaçait ma conquête une résolution intrépide, je me plaçai devant la couchette et, brandissant mon arme, je menaçai mon précepteur de le frapper s'il touchait à mon hérisson.
L'arrivée de mes parents mit fin à cette scène tragi-comique. L'abbé Boileau déclara que pour rien au monde il ne consentirait à poursuivre l'éducation d'un garnement de mon espèce. Il quitta la maison le lendemain. Huit jours après, mon père, qui triomphait par la toute-puissance des évènements, m'internait dans un collège.
Ce qu'il y eût de plus triste dans mon histoire, c'est que j'eus beau dire et beau faire, je n'ai jamais réussi à convaincre les miens de mon innocence. Ma mère avait quatre-vingt ans que je n'avais pas encore renoncé à lui démontrer que je n'étais pour rien dans la mésaventure de l'abbé, conséquence naturelle du penchant des hérissons pour les retraites obscures et chaudes, elle m'arrêtait dans l'exorde.
- Tais-toi, tais-toi, me disait la pauvre femme en hochant la tête. Il y a dans tous les livres de méchants morceaux qu'il ne faut pas relire. Celui de ta vie n'en manque point; tout petit, ta malice était déjà grande ! Une mère de mon âge a le droit d'exiger qu'on ne lui rappelle jamais que les bonnes pages.
Alors je l'embrassais, et le fardeau de l'abominable espièglerie dont ma conscience restait si injustement chargée devenait un peu moins lourd à porter.
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Ma cousine Jeanne avait treize ans, j'en avais douze. On dit que chaque chose vient à son heure : cependant, en ce qui concerne nos sentiments, il en est quelques uns qui se révèlent longtemps avant que le timbre de l'horloge ait sonné. J'aurais été incapable de dire pourquoi je préférais Jeanne à tous mes autres cousins et cousines. L'émotion que je ressentais lorsque mon regard rencontrait le sien, que sa main touchait la mienne, qu'une boucle de ses longs cheveux bruns, soulevée par le vent, venait me caresser le visage, restait pour moi aussi ténébreuse que la langue hébraïque, et cependant il était clair que l'affection que j'éprouvais pour elle ne ressemblait pas à l'amitié que je portais à mes petits camarades des deux sexes.
Comme je l'ai donné à entendre, Jeanne me traitait un peu en petit garçon. Vous le savez, il n'y a point de petites filles, il n'y a que des petites femmes. Celle-là avait déjà soulevé un coin du rideau bienfaisant qui protège l'enfance, entrevu un coin des réalités de la vie par cette échappée. Elle appréciait avec une maturité prématurée la distance que mettaient entre elle et moi les douze malheureux mois qui séparaient les dates de nos naissances. (...)
Comme nous en avions l'habitude, nous quittâmes la table en emportant notre dessert pour aller le manger dans le jardin. C'était un petit parc de sept à huit hectares, qui embrassait une colline couverte de bois, à laquelle la maison était appuyée, et une petite prairie qui faisait face à l'habitation. Ce qu'il avait de plus remarquable était une allée d'énormes marronniers dont, en ce moment, les feuilles commençaient à émerger de leurs gaines d'un brun vernissé.
C'était une de ces tièdes journées d'avril où le soleil sanctionne le renouveau; il semblait, aux rayons d'or qui frissonnaient sur les branches et sur la prairie, que l'on voyait la vallée encore morne et dépouillée sortir de son engourdissement et revenir à la vie.
- Mon Dieu ! Que c'est donc beau d'avoir des arbres autour de soi, au lieu de maisons ! s'écria Jeanne. Je vais joliment m'en donner aujourd'hui, mon petit Georges.
J'étais déjà légèrement désappointé du peu d'effet que l'importante addition qui s'était opérée dans ma toilette avait produit sur ma cousine; la qualification qu'elle ajoutait à mon nom ajouta à la mortification que j'éprouvais.
- Tu n'as donc pas remarqué qu'il y avait quelque chose de changé dans ma personne ? lui répondis-je avec un accent légèrement piqué.
- Quoi donc ! Est-ce qu'il te serait poussé des moustaches, par hasard ?
Comme elle m'examinait avec attention, je relevai les deux jambes de mon pantalon jusqu'au-dessus de des genoux; mais au lieu de l'explosion d'admiration sur laquelle j'avais compté, mon espiègle cousine éclata du plus frais, du plus argentin de tous les rires.
- Oh ! Le Chat Botté ! s'écria-t-elle, que tu es donc drôle comme ça, petit Georges; je dirai à ma tante de faire faire ton portrait.
- Dame, repris-je avec une humeur croissante, puisque j'apprends à monter à cheval, il me semble que je ne peux pas faire autrement que de mettre des bottes.
- Chausse-toi comme l'Ogre, quand tu vas au manège, mais mets de bons souliers pour courir avec moi dans les champs. Je suis venue ici avec l'intention de te faire faire du chemin, d'abord, et avec tes bottes, jamais tu ne pourras me suivre. Tiens, essaye donc de m'attraper.
Elle était partie, légère et rapide comme un oiseau, et je m'étais mis à sa poursuite, surmontant mes angoisses; mais hélas, malgré mes efforts, je voyais à chacun de mes pas s'élargir la distance qui me séparait de Jeanne. Si je parvins à la rejoindre, ce fut parce qu'elle s'arrêta devant la grille, et encore, je dois l'avouer, les élancements de mes extrémités inférieures étaient devenues si aigues, que j'eus la lâcheté de modérer mon allure, aussitôt que je la vis immobile.
- Quand je te disais, mon petit Georges, que tu ne saurais plus courir avec ces imbéciles de tuyaux de cuir que tu as fourrés à tes jambes. Te voilà à peu près aussi leste qu'un hanneton qui a un fil à la patte. Ne t'entête donc pas à faire l'homme par les pieds, ça sera bon quand tu auras passé l'âge de jouer.
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