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Sukkwan island, le premier roman de
David Vann, n'innove ni dans la forme ni dans le fond.
Sukkwan island est un texte classique dans sa structure, dans sa langue et dans son style.
Sukkwan island est simplement un très bon livre et, en tant que tel, il s'inscrit dans une filiation tout en en déjouant les codes.
C'est à quelques encablures de
Sukkwan island, une île au large de l'Alaska, qu'un hydravion amerrit. le pilote a pour mission de déposer Jim et son fils Roy, âgé de treize ans :
« le seul accès se faisait par la mer, en hydravion ou en bateau. Il n'y avait aucun voisin. Une montagne de six cents mètres se dressait juste derrière eux en un immense tertre relié par des cols de basse altitude à d'autres sommets jusqu'à l'embouchure de la baie et au-delà. L'île où ils s'installaient,
Sukkwan island, s'étirait sur plusieurs kilomètres derrière eux, mais c'étaient des kilomètres d'épaisse forêt vierge, sans route ni sentier, où fougères, sapins, épicéas, cèdres, champignons, fleurs des champs, mousse et bois pourrissant abritaient quantité d'ours, d'élans, de cerfs, de mouflons de Dall, de chèvres de montagne et de gloutons. »
Jim, dentiste à Ketchikan, vient de divorcer de Rhoda et a invité Roy, qu'il a eu d'un précédent mariage et qui vivait confortablement en Californie avec sa mère et sa sœur, à passer une année avec lui sur cette île, à goûter à la vie sauvage. Sans même parler de
Jack London dont le nom s'impose sitôt que l'on nomme l'Alaska, ce retour à la nature évoque Walden ou la vie dans les bois : s'agira-t-il de montrer, comme l'écrit Thoreau, que l'on ne peut « affronter les actes essentiels de la vie » qu'à l'écart d'une société de plus en plus chronophage ? Il semble y avoir, de la part du père tout au moins, une volonté de retour à l'essentiel, retour confirmé par le pilote de l'hydravion qui s'étonne de voir les provisions réduites au strict minimum. Aucune inquiétude cependant de la part du père qui affirme qu'ils vivront du produit de leur pêche et de leur chasse ; n'y a-t-il pas assez de chèvres, de cerfs et d'ours dans ces montagnes ? L'imaginaire du lecteur voit alors le visage d'
Ernest Hemingway se superposer à celui de Jim. C'est une affection virile qui semble devoir se développer entre Jim et Roy. Sur cette île, Jim est venu chercher en compagnie de son fils une sorte de rédemption. Lui qui se sentait si atopique espère que les lieux permettront d'annihiler ce sentiment d'étrangeté :
« Je ne sais pas à quoi c'est dû, je ne me suis jamais senti chez moi toutes ces années, je ne me suis jamais senti à ma place nulle part. Quelque chose me manquait, mais j'ai le sentiment qu'être ici avec toi va tout arranger. »
L'île sera-t-elle une nouvelle Utopia ? Ce lieu en dehors de tout lieu aura-t-il une fonction édénique ? Ce début de roman revêt une telle dimension mythologique que c'est par un mythe que commence ce livre ; la première leçon du père à son fils :
« le monde était à l'origine un vaste champ et la Terre était plate. Les animaux de toutes espèces arpentaient cette prairie et n'avaient pas de noms, les grandes créatures mangeaient les petites et personne n'y voyait rien à redire. Puis l'homme est arrivé, il avançait courbé aux confins du monde, poilu, imbécile et faible, et il s'est multiplié, il est devenu si envahissant, si tordu et meurtrier à force d'attendre que la Terre s'est mise à se déformer. Ses extrémités se sont recourbées lentement, hommes, femmes et enfants luttaient pour rester sur la planète, s'agrippant à la fourrure du voisin et escaladant le dos des autres jusqu'à ce que l'humain se retrouve nu, frigorifié et assassin, suspendu aux limites du monde. Son père fit une pause et Roy demanda : Et après ? Au fil du temps, les extrémités ont fini par se toucher. Elles se sont recroquevillées pour se rejoindre et former le globe, et sous le poids de ce phénomène la rotation s'est déclenchée, hommes et bêtes ont cessé de tomber. Puis l'homme a observé l'homme, et comme il était devenu si laid avec sa peau nue et ses bébés pareils à des cloportes, il s'est répandu sur la surface de la Terre, massacrant et revêtant les peaux des bêtes les plus correctes. Ha, lança Roy. Mais ensuite ? La suite devient trop compliquée à raconter. Quelque part, il y a eu un mélange de culpabilité, de divorce, d'argent, d'impôts, et tout est parti en vrille. Tu crois que tout est parti en vrille quand tu t'es marié avec Maman ? Son père le dévisagea d'un œil qui prouva à Roy qu'il était allé trop loin. Non, c'est parti en vrille un peu avant, je crois. Mais difficile de dire quand. »
Ce qui est vrai du monde, l'est de la relation entre le père et le fils : tout commençait bien et tout est « parti en vrille ». Progressivement, certes, mais irrémédiablement. Jim ne donnera aucune autre leçon à son fils. Il ne l'emmènera pas chasser l'ours ; ce sont les ours qui, pendant leur absence, dévasteront la cabane, dévoreront leurs maigres provisions, sucre et conserves, et détruiront la radio, rendant impossible l'appel des secours. le lecteur découvre petit à petit que n'est pas
Robinson qui veut.
Sukkwan island est l'antithèse de
Robinson crusoé : géographiquement d'abord, puisque nous ne sommes pas sur une île située sur l'équateur, quelque part au large du Venezuela, mais sur le cercle arctique ; humainement ensuite, parce que Jim est loin d'être le héros que nous commencions à imaginer. Il a voulu jouer les aventuriers alors qu'il n'en a pas la stature. On se souvient par exemple que
Robinson, échoué sur son île, parvenait, avec une hache et une herminette pour seuls outils, à fabriquer tout ce dont il avait besoin : sa cabane et ses meubles [1]. Sans doute, Jim a-t-il lu et pris au pied de la lettre le roman de
Daniel Defoe avant de décider de s'installer sur
Sukkwan island. Bien que Jim et Roy aient l'avantage de posséder une cabane et des meubles, des armes et tous les outils nécessaires, ils ont encore à construire une réserve et un fumoir pour faire sécher la viande. La tâche va vite s'avérer impossible, Jim étant si malhabile qu'il ne parvient pas à faire grand-chose. Et quand il y parvient, c'est grâce aux conseils de son fils. Lorsqu'il l'emmène en randonnée, il se perd et manque de les faire périr en se montrant incapable de construire un abri de fortune. Encore une fois, c'est Roy qui doit prendre les choses en main. Les relations s'inversent et, au fil des pages, on s'aperçoit que le fils est bien plus mûr que son père qui se révèle être un homme instable, un veule de la pire espèce. Roy est non seulement confronté à ses angoisses d'enfant, mais il ne peut se confier à son père qu'il est obligé de soutenir, celui-ci se mettant dans un premier temps à pleurer la nuit, à gémir puis à se confier :
« Cette nuit-là, son père lui parla de nouveau. Roy se répétait : Plus qu'un mois ou deux, et après je me tire et je remets plus les pieds ici, il se le répétait encore et encore, comme un mantra, tandis que son père gémissait, pleurait et se confessait. J'ai trompé ta mère, disait-il à Roy. C'était à Ketchikan, quand elle était enceinte de ta sœur. Je sentais que c'était la fin de quelque chose, je crois, la fin de toutes mes possibilités, et Gloria travaillait toujours tard le soir, elle venait dans mon bureau et me jetait de ces regards, je n'ai pas pu me retenir. Dieu que je me sentais mal. J'avais la nausée en permanence. Mais j'ai continué. Et même après avoir vu tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai détruit, je ne suis pas sûr que j'agirais différemment si j'en avais encore l'occasion. le truc, c'est qu'il y a quelque chose qui cloche chez moi. Je ne peux jamais faire ce qu'il faut, jamais être celui que je suis censé être. Il y a quelque chose en moi qui m'en empêche. […] Dehors la pluie tombait en continu, la pièce était petite et sombre. Son père s'adressait à lui en chuchotant, reniflait, émettait des sons étranges et effrayants à travers son désespoir ; il était allongé à quelques pas de lui et Roy n'avait nulle part où aller. »
La suite ici : http://bartlebylesyeuxouverts.blogspot.com/2010/04/les-naufrages-david-vann-sukkwan-island.html?showComment=1271919838804