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Graziano Graziani : petit pays, je t'aime beaucoup

Interview : Graziano Graziani à propos de Passeport pour l'utopie

 

Article publié le 09/07/2020 par Nicolas Hecht
Merci à Stéphanie Leblanc, traductrice du livre

 

Dans Passeport pour l'utopie : Micronations, un inventaire (éditions Plein Jour), le journaliste italien Graziano Graziani recense de nombreux exemples de territoires autoproclamés indépendants. Certains existent encore, d'autres sont morts-nés, la plupart ont à leur tête des dirigeants excentriques qui déteignent forcément fortement sur les caractéristiques de ces micronations. Et l'auteur de nous faire prendre conscience, à travers ces dizaines de textes courts, de ce qui est fondement de la constitution d'un État, mais aussi aux racines de l'utopie – qu'elle soit néolibérale ou anarchiste. Un livre drôle, optimiste, et souvent sidérant sur un segment méconnu de la politique internationale.

 

 

Quand avez-vous commencé à vous intéresser à ce sujet ? Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez mené le travail de documentation/reportage pour constituer cet inventaire ?

J’ai commencé à m’intéresser aux micronations vers la fin de 2006. A l’époque, je travaillais à la rédaction d’un hebdomadaire appelé Carta, entre autres pour des articles sur la culture et les droits du numérique. Il y avait à ce moment-là un vaste débat sur le copyright et les grandes questions qu’Internet suscitait dans ce domaine, la notion de copyright étant bien plus ancienne que l’avènement du numérique. En creusant une histoire à propos du site suédois de partage de fichiers The Pirate Bay (à l’origine d’un mouvement qui a eu un représentant au Parlement Européen), j’ai découvert que la plateforme essayait d’acheter un petit État, la Principauté de Sealand qui, étrangement, se trouvait en vente.

Les « pirates » suédois avaient lancé une campagne de financement parce qu’ils songeaient à contourner les lois européennes en déménageant sur cette principauté située dans les eaux de la Mer du Nord, hors de l’UE. L’histoire m’a intrigué, car je n’avais jamais entendu parler d’un tel endroit. J’ai poursuivi mon enquête, pour apprendre qu’il s’agissait d’une île artificielle ayant proclamé unilatéralement son indépendance en 1967 et qui devait son existence au désir de liberté d’autres « pirates », un groupe de jeunes Anglais créateurs d’une radio libre hors des eaux territoriales britanniques. Il y avait là de quoi écrire une belle histoire. Mais en approfondissant la recherche, je me suis rendu compte qu’il ne s’agissait pas d’un cas isolé. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y avait eu des dizaines, voire des centaines de bizarres tentatives microscopiques pour se soustraire à l’autorité de l’État, et ce pour les motifs les plus disparates. Un véritable continent submergé. J’ai ainsi décidé de le cartographier et de regrouper les histoires les plus intéressantes en une sorte d’atlas littéraire.

Le travail de documentation a été assez long, il m’a fallu presque six ans. Mises à part les informations succinctes repérables sur Internet, les publications mentionnant ces histoires étaient difficiles à trouver. C’étaient souvent des ouvrages d’éditeurs locaux, écrits de façon approximative par des amateurs désireux d’immortaliser une histoire qui, de leur point de vue, représentait une expérience unique. J’ai tenté de récupérer ce matériel et de trouver des articles de journaux, même anciens, pour avoir des informations plus précises que les versions hâtives qui circulaient sur Internet. Naturellement, quand c’était possible, j’ai aussi interviewé les protagonistes de ces histoires, dont certains vraiment difficiles à contacter, et visité les lieux dont je parle dans le livre.


Les motivations menant à la création de ces micronations sont remarquablement variées : d'une fiscalité assouplie à un humanisme radical, de la contestation du pouvoir des États à des projets artistiques... Le terme « utopie » que l'on retrouve dans le titre de votre livre prend une coloration politique radicalement différente d'un projet à l'autre. Pourquoi avoir opté pour ce terme ? Et qu'est-ce qui réunit au fond ces micronations, à part leur statut ?

L’utopie est au centre du titre français (le titre italien était Atlas des micronations) : c’est évidemment un des concepts charnière autour duquel s’organise cet inventaire. Oui, les histoires déclinent l’utopie sous toutes ses facettes, parfois en conflit entre elles : ne presque pas payer d’impôts peut représenter une « utopie » pour les partisans d’un État quasi inexistant, mais un cauchemar pour ceux qui voudraient que l’État aplanisse au maximum les inégalités créées par l’économie. L’utopie est au fond un instrument humain, qui évolue avec les hommes. Elle peut même se changer en son contraire, la dystopie, comme l’attestent tant d’œuvres littéraires du XXe siècle, sans parler de l’histoire politique.

Les êtres humains ont essayé d’imaginer des « sociétés plus justes » et des « États idéaux » au cours de leur histoire, et ce dès la République de Platon, voire encore auparavant, la pulsion migratoire de notre espèce étant presque certainement liée à l’espérance, illusoire peut-être mais indéracinable, d’un « ailleurs » plus juste, où la vie serait plus facile. Sans cette espérance, d’autre part, la vie en société serait sans doute impossible. Pourtant, qui peut dire ce qui est « plus juste » et qui sait comment l’obtenir ? Les États idéaux ne coïncident pas entre eux, mais offrent une mosaïque de pulsions et reflètent la complexité de leurs inventeurs ; il en va de même pour les micronations ; on pourrait les classer en micronations « de gauche », celles des utopies sociales ; micronations « de droite », libérales et tendant vers un État presque inexistant ; micronations prônant l’autodétermination des peuples, le peuple fût-il réduit à moins de dix personnes ; micronations mégalomaniaques, étrange reflet des politiques de certains grands États officiels ; et enfin, micronations bizarres, carnavalesques, soulignant l’absurdité du théâtre politique, dont nous n’arrivons pourtant pas à nous affranchir.

 


Joshua Norton en costume d'apparat



Votre livre est aussi l'histoire des dirigeants de ces micronations, aux destins et motivations souvent surprenants : on y découvre Joshua Norton, auto-proclamé empereur des Etats-Unis d'Amérique au XIXe siècle, ou encore l'homme-république italien Michele Mulieri dans les années 1950. Ces micronations semblent finalement devoir beaucoup à la personnalité et l'excentricité de leurs dirigeants...

J’aime à définir ce livre, ainsi que son jumeau consacré aux religions (publié en Italie), comme un « inventaire littéraire ». Ce n’est pas une œuvre de fiction, car je n’ai fait que rassembler des histoires réelles, ou nées de l’imagination de leurs protagonistes ; mais en même temps, on y trouve l’épique, la narration, l’histoire. L’aspect « littéraire » réside en fait dans les protagonistes, des excentriques qui ont tenté de créer un État à partir de zéro. De ce point de vue, on pourrait définir mon livre comme un recueil de cinquante nouvelles sur de petites épopées ratées et leurs promoteurs bizarroïdes. Certains ont d’ailleurs fait leur entrée dans le monde littéraire, comme Joshua Norton : Mark Twain, qui l’avait rencontré à San Francisco, s’est inspiré de lui pour le personnage du “Roi” dans Les Aventures de Huckleberry Finn.

Cinquante micro-épopées, donc, car il y a toujours quelque chose d’héroïque à vouloir inventer un monde, mais si minuscules qu’elles deviennent souvent risibles, en ce qu’elles sont velléitaires et promises à l’échec. Ainsi, bien souvent, l’histoire d’une nation correspond à celle de son fondateur, et finit à la mort de ce dernier. Il ne saurait en être autrement  : l’État n’a pas d’existence « naturelle », c’est un ensemble de comportements que nous acceptons dès lors que nous pensons tous en faire partie. La reconnaissance officielle d’un État ne peut avoir lieu que sur le plan de l’imaginaire collectif qui l’a vu naître : ou il est reconnu par un autre État, ou c’est sa population elle-même qui doit le reconnaître en tant que tel. Quand meurt le fondateur d’un État que personne n’a jamais reconnu, l’utopie meurt avec lui. Mais il reste une belle histoire à raconter. On rencontre plusieurs personnages « épiques » dans le livre, de Norton à Mulieri, en passant par Orélie-Antoine de Tounens et Gregor McGregor. Ce ne sont pas toujours des histoires édifiantes, mais la mémoire collective les retient.


En quoi Internet a changé la donne et permis à ces micronations de se faire entendre, voire de prospérer, au-delà de la caisse de résonance qu'offre cette technologie ? Certaines sont par exemple uniquement virtuelles...

Il existe une myriade de micronations virtuelles, mais j’ai préféré sélectionner dans mon livre les micronations territoriales, ou qui revendiquent un territoire. Ce sont les plus intéressantes, parce qu’elles court-circuitent la réalité, qui nous paraît évidente mais qui est tout aussi liée à l’imaginaire collectif : celui des États proprement dits. Ce qui nous incite à remettre en questions des concepts tels que la souveraineté et la citoyenneté. Internet a représenté un tournant pour la connaissance des micronations. Auparavant, ce n’étaient que des « anomalies » localisées, connues seulement des historiens du cru ou des collectionneurs d’épisodes loufoques. Presque tous croyaient qu’il s’agissait de cas uniques. Internet a montré qu’il n’en était rien, et fait connaître beaucoup d’histoires qui ont permis aux micronations de se confronter, d’organiser des meetings internationaux (j’étais présent au sommet de 2012 à Londres) et d’entamer des démarches de reconnaissance réciproque. Aujourd’hui, si une micronation n’est pas reconnue par un État officiel, elle peut toujours nouer des rapports bilatéraux avec des dizaines d’entités étatiques qui lui ressemblent davantage. Un championnat de football des nations non reconnues a même été institué, auquel participent également des nations sans État, comme la Nation Rom ou les Kurdes, ou encore des régions qui aspirent à l’indépendance, comme la Laponie et, dans un passé récent, la Padanie.

 


Kevin Baugh : Président, Protecteur de la Nation et Gardien du Peuple de Molossia (Nevada, Etats-Unis)


On voit aussi que ces territoires (virtuels ou non) attirent leur lot de collectionneurs (numismates et philatélistes), de touristes et d'investisseurs. N'est-ce pas un échec à l'utopie, du moins du point de vue des projets les plus anarchistes et libertariens, qui se voient rattrapés par la force de la spéculation et de l'argent ?

Les passionnés de timbres et de monnaies ont été une source inestimable pour reconstituer les histoires que j’ai rassemblées dans le livre. Recenser des bizarreries fait partie de leur métier : avant l’apparition d’Internet, c’étaient les revues spécialisées de numismatique et de philatélie qui enregistraient les vicissitudes des micronations. Un État qui veut être reconnu comme tel doit s’équiper de toute la panoplie officielle : drapeau, hymne, monnaie, timbres. Étant donné que l’État est une entité imaginaire partagée, il ne peut se manifester en l’absence de symboles. Ainsi les micronations naissantes s’efforcent-elles d’affirmer leur identité.

Il est vrai que tout ceci fait davantage penser aux blasons des familles nobles qu’aux élans utopiques de ceux qui rêvaient d’une palingénésie sociale. Pourtant, si l’on considère les micronations non pas comme des « histoires exemplaires », mais comme des occurrences bizarres, qui amènent à réfléchir sur certains traits assez absurdes de ce que nous nommons « identité nationale » ou « relations internationales », plus l’utopie est outrancière, plus elle devient intéressante. Prenons l’exemple de Molossia, un minuscule État à l’intérieur du Nevada : pour marquer son indépendance, il a décidé d’adopter comme fuseau horaire le UTC -7:41, c’est-à-dire 19 minutes de moins que la Californie, sa voisine, et 41 minutes de plus que le Nevada qui l’englobe. Absurde, sans aucun doute. Mais pas tellement plus que la Corée du Nord, qui a déclaré en 2015 sa volonté de retarder d’une demi-heure pour se différencier de l’« horaire colonial » imposé par le Japon. Ou que l’Espagne, qui, aujourd’hui encore, doit ses couchers de soleil estivaux prolongés à la décision de Franco de s’aligner sur l’heure de Berlin, capitale du nazisme, et de Rome, celle du fascisme, au lieu de choisir l’heure de Londres et de Lisbonne, ce qui aurait été plus plausible du point de vue géographique.

Votre livre montre aussi les limites du principe d'autodétermination des peuples. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?


Nationalisme, autodétermination des peuples, État : autant de concepts remis en question par la postmodernité que nous vivons. Ils ont constitué la trame de notre action politique pendant des siècles, et aujourd’hui leur ébranlement rend l’avenir hautement incertain. Mais le processus est déjà en cours de redéfinition. Il suffit de penser à ce qui s’est produit en Irlande du Nord et dans les Pays Basques, à ces formes d’indépendantisme qui avaient enflammé l’imagination des forces politiques à gauche comme à droite, et qui ont fondu comme neige au soleil lorsque s’est consolidée l’Union européenne.

Il s’agit bien sûr de processus historiques qui étaient en bout de course ; de plus, la population actuelle est beaucoup moins disposée à tolérer l’usage de la violence en politique que dans les années 1970. Peut-être aussi le fait d’habiter une maison commune, avec près de 60 langues entre officielles et minoritaires, a-t-il joué un rôle : dans un tel contexte, à quoi bon revendiquer sa petite patrie ? L’exemple du référendum en Catalogne est significatif de cette métamorphose : en Italie, d’ailleurs, certains ne comprenaient pas l’exigence de ce mouvement, tout en sympathisant avec les Catalans. D’autres, de l’intérieur du mouvement indépendantiste, ont affirmé que Barcelone avait intérêt à rester au sein de l’UE. A tous points de vue, l’aspect politique a complètement changé. De même, au lendemain du Brexit, l’Écosse a réclamé un nouveau référendum sur sa permanence dans le Royaume-Uni : les Écossais acceptaient d’en faire partie parce que le Royaume-Uni était dans l’UE. Si ce n’est plus le cas, pourquoi n’auraient-ils pas le droit de se prononcer dans un sens différent ? Tous ces cas expriment bien, dans un cadre mondialisé, un nouveau concept d’autodétermination. A leur étrange façon décalée, les micronations racontent la même chose, avec une touche d’amusement.




Détail d'une carte présentant les drapeaux de micronations


Selon vous, est-ce que les micronations peuvent constituer une alternative fertile aux dérèglements politiques et sociaux que l'on observe aujourd'hui ?

Si vous parlez de la réalité politique, je ne crois pas. Le monde est actuellement tourmenté par des questions majeures, et les seuls sujets éventuellement susceptibles de les gérer sont les macro-États : États-Unis, Chine, Inde, l’Europe si elle reste unie. Difficile d’imaginer un retour sur le devant de la scène pour les États traditionnels, sans même parler des États minuscules. De fait, je pense que la distance entre le citoyen et les « instances du pouvoir », de plus en plus difficile à combler, est à la base du mouvement qui pousse à revendiquer que l’on soit du moins maître chez soi. La solution n’est pas là, mais je comprends cet élan.

Autrefois, un Italien ou un Français, par l’intermédiaire des partis, des syndicats ou de l’Église, pouvait avoir une discussion avec les autorités de sa ville, et peut-être, pour les questions importantes, avec le parlement ou un ministre. Inimaginable aujourd’hui ! La technocratie a creusé l’écart entre la politique et les citoyens, qui votent, c’est entendu, mais en choisissant les candidats comme s’il s’agissait d’une émission de téléréalité. Il me semble difficile, voire impossible, d’en revenir à une forme de gouvernement « proximale », mais d’un point de vue culturel, il est clair que certaines propositions alternatives lancent le défi : petits territoires, petites identités. Mieux, les identités immunisées contre le poison nationaliste peuvent devenir le point de départ de nouvelles configurations sociales.

Si vous deviez devenir citoyen d'une micronation, laquelle choisiriez-vous ? Et pourquoi ?

J’ai collectionné les « passeports touristiques » au cours de mes voyages, en guise de souvenirs. Je me considère comme un cartographe amateur. Mais je n’ai pas l’intention de devenir citoyen d’une micronation. Pourquoi me priver du plaisir de les visiter comme on visite un pays inconnu ?
 

Graziano Graziani à propos de ses lectures

Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?


Il libro degli errori de Gianni Rodari.

 

Quel est le livre que vous auriez rêvé d'écrire ?


Deux nouvelles qui ont marqué mon adolescence, La Légende du saint buveur de Joseph Roth et La Ballade du Minotaure de Friedrich Dürrenmatt.

 

Quelle est votre première grande découverte littéraire ?


Beckett.

 

Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?


Je relis seulement par passages, presque jamais un livre depuis le début.

 

Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?


Je renonce à les citer tous, faute d’espace.

 

Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?


Les nouvelles de Juan Rodolfo Wilcock.

 

Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?


L’Attrape-cœurs de Salinger (je préfère de loin Franny et Zooey).

 

Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?


« On ne t’offre pas une montre, c’est toi le cadeau, c’est toi qu’on offre pour l’anniversaire de la montre. » (Cortázar)

 

Et en ce moment que lisez-vous ?


Les Pérégrins de Olga Tocarczuk.

 

 

Découvrez Passeport pour l'utopie de Graziano Graziani aux éditions Plein Jour

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