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Par Woland, le 22/05/2012
Trame d'enfance de
Christa Wolf
[...] ... Ce qu'eux ne savaient pas les rendaient tièdes. Du reste, ils avaient de la chance. Pas de parents ni d'amis juifs ou communistes, pas de malades mentaux ni de maladies héréditaires dans la famille (nous reviendrons plus tard sur le cas de la tante Henriette, la soeur de Lucie Menzel), pas de relations à l'étranger, pratiquement aucune connaissance dans quelque langue étrangère que ce soit, pas le moindre penchant pour les pensées subversives, voire pour l'art dégénéré ou toute autre forme d'art. Définis par ce qu'ils n'étaient pas, tout ce qu'on leur demandait, c'était de rester ce qu'ils étaient : rien. Et il semble que cela nous soit facile. Ne pas entendre, ne pas voir, négliger, nier, désapprendre, faire table rase, oublier.
D'après les dernières découvertes de la science, c'est la nuit, pendant le rêve, que le transfert du vécu de la mémoire à court terme dans celle à long terme est censé s'opérer. Tu imagines un peuple de dormeurs dont les cerveaux exécutent en rêvant l'ordre qui leur a été donné : effacer, effacer, effacer. Un peuple d'hommes et de femmes ne se doutant de rien, un peuple qui, sommé de rendre des comptes plus tard, jurera ses grands dieux, comme un seul homme parlant à l'unisson de ses millions de bouches, qu'il ne souvient de rien. Et l'individu ne se souviendra pas du visage du Juif, dont vous cherchez l'usine, le soir, à G. - une petite confiserie toute délabrée, Lenka, une bicoque à bonbons, ce n'était vraiment pas grand chose de plus, rien de grande valeur ; et si l'oncle Emil Dunst n'avait pas couru après [= l'oncle de Nelly a racheté la boutique à son propriétaire, qui était juif], quelqu'un d'autre se serait fait un plaisir de conclure l'affaire et à moindres frais -, dont vous finissez par trouver l'usine, derrière un poste d'essence désaffecté, dans l'ancienne Küstriner Straße. Il n'est même pas dit que l'oncle Emil Dunst ait jamais entrevu le visage du Juif Geminder, si bien qu'il n'a plus besoin de mentir, lorsque plus tard, l'air crâneur, il affirma qu'il ne se souvenait absolument pas de lui. Un vieil homme, quoi ! Au bout du rouleau, et bien content de pouvoir sauver sa peau. Même qu'il m'en a été franchement reconnaissant, si vous voulez savoir, ouais, reconnaissant, c'est la vérité. Oncle Dunst avait l'habitude de répéter ce qui lui semblait important dans une phrase, par exemple : il se peut qu'il se soit passé des choses, oui, ça se peut, des choses pas très jolies jolies, mais pas chez moi. Ah ! ça non, pas chez moi. Parce que nous autres, on n'a rien su du tout, et s'il y en a un qui peut avoir la conscience tranquille, c'est bien moi, oui, c'est bien moi. ... [...]
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Par Woland, le 22/05/2012
Trame d'enfance de
Christa Wolf
[...] ... c'est seulement longtemps après la guerre que Nelly a appris que sa mère [= Charlotte Jordan], en cette soirée d'été encore chaude, a rassemblé quelques lambeaux de linge blanc, des couches et quelques vieux morceaux de flanelle : que mamy-Museau - tout comme le jour où elle pansa le genou de Lutz [= le frère de Nelly] qui saignait abondamment après une chute de vélo - a déchiré sans hésiter un vieux drap de lit et déposé les lambeaux dans le fond d'une corbeille que la bonne ukrainienne [= une "travailleuse de l'Est" qui était au service du commandant du camp] de la femme du commandant Ostermann est venue chercher le lendemain. Mais personne n'a jamais su si l'enfant, que l'amie de l'Ukrainienne venait de mettre au monde dans le baraquement des travailleurs étrangers, avait survécu, ni si on l'avait enveloppé dans les linges blancs de Charlotte Jordan et pour combien de temps, ni - ce qui est on ne peut plus probable - quand il est mort. On avait soigneusement veillé à ce que rien ne trahît l'origine des chiffons dans lesquels le nourrisson devait être enveloppé ; surtout, pas de monogramme ! sinon, les deux messieurs [= des agents de la Gestapo] qui se présentèrent chez Charlotte Jordan, deux ans avant la fin de la guerre, seraient venus encore plus tôt. Un matin, aux premières heures du jour, Charlotte trouva un bouquet de fleurs des champs devant la porte de son magasin. Elle n'a jamais demandé de nouvelles de l'enfant à l'Ukrainienne, et celle-ci n'en a jamais dit un traître mot. Personne, et surtout pas Nelly, la fille de Charlotte, âgée de douze ans, ne devait se douter que, dans le camp des femmes, près du stade, un minuscule nourrisson était enveloppé dans ses anciennes couches et n'avait sans doute pas survécu. Le bruit courait en effet que les Russes qui se trouvaient dans le camp des hommes, situé à proximité de celui des femmes, mouraient comme des mouches. (L'expression a été lâchée, Nelly a dû l'entendre : "comme des mouches.") Pour toute réaction à cette phrase, le regard sombre, effrayé de la mère. Pas un mot. Nelly sait ce que l'on attend d'elle : elle fait la sourde, et l'ignorante. ... [...]
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Par horline, le 15/05/2012
Le ciel divisé de
Christa Wolf
Des révolutions ? Pourquoi pas ? Mais faîtes-nous grâce de vos illusions… D’ailleurs vous devriez bien le savoir : la révolution dévore ses propres enfants.
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Par Inaia, le 25/09/2007
Médée de
Christa Wolf
Je n'aurais pas dû quitter la Colchide. Aider Jason à s'emparer de la toison. Convaincre les miens de me suivre. Me lancer dans cette longue et terrible traversée, vivre toutes ces années à Corinthe comme une Barbare que l'on craint tout autant que l'on méprise. Les enfants, oui. Mais qu'est-ce qui les attend. Sur ce disque que nous appelons la Terre, il n'y a plus rien d'autre, mon cher frère, que des vainqueurs et des victimes. Et maintenant j'aimerais savoir ce que je vais trouver en franchissant ses bords.
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Par Anassete, le 04/05/2010
Médée de
Christa Wolf
Alors cette femme, venant à notre rencontre dans la cour du roi Aiétès toute recouverte de vigne, était l'image opposée de ces horribles fruits macabres, peut-être est-ce pour cela qu'elle nous fit une aussi forte impression. Elle était là, dans sa jupe rouge et blanche à volants comme elles en portent toutes, et le buste moulé dans ce corsage noir, inclinée, recueillant dans ses mains l'eau de la fontaine et la buvant. Cette façon qu'elle eut de se redresser en apercevant, de secouer les mains et de venir calmement à notre rencontre d'une démarche rapide et vigoureuse, svelte mais la silhouette bien dessinée, mettant en valeur tout ses avantages, de sorte que Télamon, qui ne peut jamais se maîtriser, émit un sifflement et me chuchota : Voilà quelque chose pour toi.
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Par Hermaline, le 24/07/2011
Cassandre de
Christa Wolf
Je crois que derrière tout cela, c’est l’histoire de ma peur que je retrace. Ou, plus exactement, comment elle s’est débridée, plus exactement encore : comment elle s’est libérée. Oui, effectivement, la peur elle aussi peut-être libérée, ce qui montre bien qu’elle s’apparente à tout ce qu’on opprime, à tous ceux qu’on opprime.
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Par de, le 30/12/2011
Un jour dans l'année 1960-2000 de
Christa Wolf
Toujours la vieille question : comment rendre justice aux êtres humains, avec le scalpel ou avec le regard compréhensif de quelqu’un qui connaît et intègre ses propres points faibles ?
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Trame d'enfance de
Christa Wolf
Mais, si ce n’est pas un secret : vous étiez coupable de quoi ? Je suis communiste, dit l’ancien détenu du camp de concentration. Ah ! bon, dit la mère. Mais ce n’est quand même pas seulement pour cela qu’on se retrouve en camp de concentration. Comme s’il se parlait à lui-même, il dit, sans y mettre le moindre reproche, sans intonation particulière : Mais où avez-vous donc tous vécu.
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Par de, le 30/12/2011
Un jour dans l'année 1960-2000 de
Christa Wolf
Fait preuve d’un esprit assez souverain pour inclure également dans son présent les dérives, voir les crimes de son passé récent, comme un signe du destin, comme un apprentissage ?
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Trame d'enfance de
Christa Wolf
Avons-nous besoin d’un garde-fou contre les abîmes du souvenir ?