ISBN : 2707320757
Éditeur : Les Editions de Minuit (2009)


Note moyenne : 4.13/5 (sur 89 notes) Ajouter à mes livres
Ils ont été appelés en Algérie au moment des « événements », en 1960. Deux ans plus tard, Bernard, Rabut, Février et d'autres sont rentrés en France. Ils se sont tus, ils ont vécu leurs vies.

Mais parfois il suffit de presque rien, d"une journée d’anniver... > voir plus
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Critiques et avis

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    • Livres 5.00/5
    Par cprevost, le 27 décembre 2009

    cprevost
    La critique présente le dernier livre de Laurent Mauvignier « Des hommes » comme l'une des rares « prises en charge » narrative de la guerre d'Algérie. le cinéma à pourtant, me semble-t-il, largement contribué à ce travail de mise à jour. Il faut se souvenir du très beau film de Bertrand Tavernier «La guerre sans nom» ou du plus récemment long métrage de Florent Emilio Siri «L'ennemi intime». le silence a été brisé, la violence indicible montrée dans les salles obscures depuis quelques temps déjà. Certes, cette guerre est peu présente dans la littérature et c'est un vrai bonheur d'échapper au roman narcissique à la française. Mais l'essentiel n'est pas là. Les questions de la violence, du refoulement, de l'incompréhension sont ici posées avec beaucoup d'originalité et de justesse, «le roman c'est l'art de reformuler les questions » nous dit l'auteur.
    Laurent Mauvignier a écrit une tragédie en quatre actes : « Après-midi », « Soir », « Nuit » et « Matin ». C'est un récit apparent de 24 heures où le temps et la durée sont parfaitement maîtrisés. Un acte de violence va faire basculer l'histoire et, à l'arrivée de la nuit, un flash-back va s'amorcer. Avec une grande virtuosité, l'auteur va engager un changement géographique, temporel, stylistique et narratif. C'est là la véritable réussite de ce roman.
    Le narrateur unique dans le présent de la première partie du livre est le dénommé Rabut. de jeunes paysans ont été appelés en Algérie. Bernard, Rabut son cousin et Février ont été de cela. Ils n'ont rien dit, ils ont vécu. Quarante ans se sont écoulés et les «Evènements» - comme on les nomme pudiquement - sont restés enfouis au fond du cour de leur vie. Un remous a inexplicablement fait resurgir le passé à la conscience de ceux qui ont cru pouvoir le nier mais aussi à la vue de ceux qui ne voulaient pas (ne pouvaient pas) le comprendre. Demi clochard et pochard à part entière, Bernard a en effet, déclenchant tout, offert, pour l'anniversaire de sa sœur Solange, une broche de haut prix. le miséreux, l'assisté, le méchant a dérogé au rôle qui lui était impérativement assigné. Cette affirmation d'humanité lui a été immédiatement déniée et a généré une cascade d'événements violents : altercation et agression d'une famille algérienne parfaitement intégrée. Ce que « démonte », me semble-t-il, Laurent Mauvignier c'est un mécanisme de racisme apparent tel qu'il est mis à jour dans « La Misère du monde » par Pierre Bourdieu. Cette agression ignoble de Chefraoui c'est pour Bernard une façon peu convaincante d'affirmer qu'il n'est pas le dernier, l'inférieur de l'ennemi d'hier, l'Algérien. Il revendique ainsi pour lui-même l'intégration, une intériorité et de la reconnaissance.
    Cette première partie du livre a beaucoup à voir avec la littérature d'avant-garde du XXe siècle. Elle en a malheureusement quelques-uns des travers. Elle passe par la voix intérieure d'un narrateur non omniscient. Ses hésitations, ses non-dits créent un peu de la tension du début. Mais Rabut, à mon sens, doute parfois sans raison, cache souvent sans discernement. C'est la seule réserve que je ferai à ce texte, cette construction a un peu vieilli, elle montre décidément trop ses ficelles.
    Dans la deuxième partie, Rabut n'est plus le narrateur unique, il y a emboîtement des versions. La narration omnisciente, extérieure de la nuit fait ainsi apparaître de nombreux personnages : Châtel lâche et pacifiste, Nivelle l'assassin d'enfant, Abdelmalik et Idir les harkis… le récit est ici plus traditionnel, c'est une littérature plus affirmative.
    Les personnages arrivent dans une guerre commencée et hyper violente où l'attitude des appelés ne peut donc s'expliquer comme une réaction à la violence algérienne. C'est un rapport frontal avec une barbarie inouïe qui nous est montrée, sans bon ni mauvais coté. Des appelés sont abattus, le médecin du bataillon est supplicié, des villages sont investis, des fellagas sont torturés, des enfants sont assassinés… C'est un défilé d'horreurs sans nom que viennent seulement tempérer quelques moments heureux de permissions en ville. C'est comme cela que le très catholique Bernard, contrairement à toute attente, rencontrera Mireille si différente de lui. Il rêvera d'un garage, d'un autre milieu, d'une autre vie. Ce beau rêve se transformera en un travail harassant à la chaîne, un HLM et une famille qu'il finira par abandonner.
    Dans ce roman, il y a toujours un lien puissant entre le passé et le présent. Un rapport de cause à effet entre ce qui se passe dans le petit village et ce qui s'est passé il y a quarante ans. Ainsi, entre Rabut et Bernard il y a un destin partagé, des secrets de famille et de la jalousie. C'est à la lumière du passé que l'on peut pardonner à Bernard l'insulte faite à l'une de ses sœurs sur son lit de mort. C'est aussi à la lumière du passé que l'on comprend les rapports d'argent qu'il a avec sa mère.
    L'ennemi est invisible tout au long de ses pages algériennes. Elles se terminent par les réjouissances d'un peuple libéré et jusqu'alors mué, par l'abandon des Harkis. le contraste est saisissant et sans ambiguïté. La sensation pour les personnages est d'être du mauvais coté, d'avoir perdu une guerre injuste. C'est le sentiment de honte qui est le plus fort et qui expliquera le mutisme futur. Si proche de la dernière guerre mondiale, l'un des personnages ne dit-il pas « les Allemands c'est nous ».
    « Des hommes » est un livre pour aujourd'hui. La guerre d'Algérie n'est peut être pas terminée ? « Rien n'est résolu, aucun conflit n'est réglé, et remettre en mémoire ne veut pas dire remiser dans la mémoire. Ce qui s'est passé, s'est passé. Mais le fait que se soit passé ne peut être pris à la légère. Je m'insurge contre mon passé, contre l'histoire, contre un présent qui permet l'Inconcevable soit historiquement gelé et dès lors scandaleusement falsifié. Rien n'est cicatrisé et la plaie qui (…) était peut être sur le point de se guérir se rouvre et suppure. L'effet de l'émotion ? Soit ! Où est-il écrit que l'attitude éclairée doive renoncer à l'émotion ? C'est le contraire qui me semble vrai. » (Jean Améry « Par-delà le crime et le châtiment. Essais pour surmonter l'insurmontable. Préface à la nouvelle édition de 1967).
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    • Livres 3.00/5
    Par Malaura, le 04 octobre 2011

    Malaura
    Il s'appelle Bernard mais tout le monde en ville le surnomme Feu-de-Bois, tellement l'odeur âcre du charbon, du tabac, de la crasse, de l'alcool et de la négligence ont imprégné son grand corps d'homme à la dérive.
    Ici, tous se méfient de lui, de son regard mauvais, de ses gestes erratiques d'alcoolique notoire, de ses accès d'humeur et ses débordements.
    Trop brutal, trop rustre, trop sale, solitaire et taciturne, voilà ce qu'est Feu-de-Bois, cet homme de 63 ans vivant comme un clochard, aux crochets des uns et des autres, et voilà pourquoi on se défie de lui tout en le craignant, l'évite tout en le tolérant.
    Pourtant, le soir de l'anniversaire de sa sœur Solange, il a fait un effort.
    Tous l'ont vu entrer dans la salle des fêtes et ont pu constater que, pour une fois, il ne sentait pas trop mauvais et avait l'air sobre.
    Dans son gros poing serré, Feu-de Bois tenait une petite boîte de velours bleu, un cadeau pour sa sœur. Un présent, source de drames, qui va attiser les curiosités, délier les langues, raviver les vieilles rancœurs et faire resurgir un passé qu'on croyait à jamais enfoui.
    Un temps depuis longtemps révolu que Feu-de Bois n'a pourtant jamais oublié, à l'instar de tous ceux qui ont fait l'expérience de la guerre.
    Un passé qui a gravé sa marque dans les chairs, le cœur et l'âme du jeune homme qu'il était alors, lorsqu'il s'appelait Bernard…. il y a plus de 40 ans, sous le ciel d'Algérie…
    Au fil d'ouvrages remarqués, forts et profonds, Laurent Mauvignier a construit une œuvre riche et dense et fait désormais partie des auteurs français avec lesquels il faut compter.
    Dans « Apprendre à fuir », couronné par le Prix Inter 2001, « Loin d'eux » ou « Dans la foule », l'auteur avait déjà pleinement manifesté une sensibilité à fleur de peau, s'inscrivant dans une langue singulière, chaotique, étonnamment puissante et évocatrice.
    Ce septième roman de l'auteur, s'il prend pour cadre la guerre d'Algérie, n'est pas pour autant un ouvrage sur la guerre, mais plutôt un livre sur le pouvoir destructeur, les blessures secrètes et les marques indélébiles que la guerre laisse dans les consciences Des hommes. Ces hommes qui « pleurent dans la nuit parce qu'un jour, ils ont été marqués par des images tellement atroces qu'ils ne savent pas se les dire à eux-mêmes »
    Les mots de Mauvignier jaillissent comme des jets de pierre, heurtés, bousculés, à la façon de pensées fulgurantes qu'on tenterait de mettre en ordre.
    Un flot rapide et saccadé, haletant, précipité…souffle rauque de l'urgence dessinant les contours de drames anciens jamais occultés ; qui dit à flux tendu, les choses horribles qui se devinent au fond des yeux embués d'alcool. Fantômes et spectres qui hantent les consciences et qui finiront par surgir, sourds et mugissants, souvenirs traumatiques trop longtemps contenus.
    Ce sont ces douleurs anciennes, réprimées, serrées, grossissantes que Laurent Mauvignier, de son écriture hachée, syncopée comme un cœur qui s'emballe, donne à voir, à palper, à toucher avec cette impression d'arme froide et lourde entre les mains et le sentiment d'être sans cesse sur la corde raide, surplombant l'abîme que l'on sait pourtant inéluctable.
    Cette atmosphère contractée à l'extrême, cette tension survoltée, électrique, annonciatrice de tragédies, si elle est souvent oppressante et vous coupe parfois le souffle, n'en est pas moins puissamment suggestive des traumas que peut causer la guerre…qu'elle soit d'Algérie…ou d'ailleurs.
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    • Livres 4.00/5
    Par caro64, le 20 mai 2011

    caro64
    « Un passé qui ne passe pas »
    Une fête de famille fait ressurgir le passé douloureux de trois hommes appelés en Algérie pour y combattre l'insurgé, Bernard dit Feu-de-bois, Rabut et Février.
    Des hommes est conçu sur le modèle d'une tragédie. Laurent Mauvignier s'intéresse à des individus réunis par l'horreur de l'Histoire. Il s'agit, de montrer que le passé est une forme de présent, que la ligne de partage entre ces deux temporalités est loin d'être évidente, que la première parasite incessamment la seconde. L'auteur ausculte les plaies indélébiles laissées par la guerre sur ses personnages, les ravages à l'œuvre quarante ans après et qui se traduisent par la haine de soi et des autres.
    Si le conflit algérien est au coeur Des hommes, il est ici aussi question de regrets, de culpabilité, de rachat, d'amour. S'il fallait réduire cette tragédie en quatre actes (Après-midi, Soir, Nuit, Matin) à un seul terme, ce serait le "silence". Les personnages de Mauvignier, ni bons ni mauvais, sont des taiseux ; on dissimule les vérités, petites ou grandes.
    Rarement, ces dernières années, un écrivain français - n'ayant, de surcroît, pas vécu les événements - aura su si bien raconter toutes les angoisses de l'homme en armes, et l'implacable machine à détruire les êtres, bien après le conflit. Laurent Mauvignier réussit à retranscrire des faits, à raconter le passé de ces hommes, tout en restant neutre et juste. La morale de ce roman peut se résumer par cette phrase : "La guerre c'est toujours des salauds qui la font à des types bien ; là il n'y en avait pas, c'était Des hommes, c'est tout."
    Sur un sujet sensible, Des hommes est un roman profondément tragique, profondément humain, un roman remarquable, pour ce qu'il dit et pour la manière dont il le dit.. D'une plume délicate mais affirmée, l''auteur extériorise aussi son principal questionnement : est-ce cette horreur insurmontable qui a poussé son propre père à se suicider ?
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  • Par InColdBlog, le 08 septembre 2010

    InColdBlog
    Des hommes, c'est, bien sûr, un roman sur la guerre. Il s'agit là de la guerre d'Algérie, mais il pourrait tout aussi bien s'agir de la guerre d'Indochine, de Bosnie, d'Irak ou d'Afghanistan.
    Un roman sur Des hommes ordinaires réunis malgré eux par les hasards de l'Histoire : Rabut, Bernard, mais aussi Février, Châtel, Nivelle, Abdelmalik et Idir, les deux harkis ; Des hommes à la fois innocents et coupables, tout autant victimes que bourreaux, qui tentent d'oublier sans y parvenir et doivent vivre avec, jusque dans les cauchemars de leurs nuits.
    "« Plus le temps passe, plus il se répète, sans pouvoir se raisonner, que lui, s'il était Algérien, sans doute il serait fellaga. Il ne sait pas pourquoi il a cette idée, qu'il veut chasser très vite, dès qu'il pense au corps du médecin dans la poussière. Quels sont les hommes qui peuvent faire ça. Pas Des hommes qui font ça. Et pourtant. Des hommes. Il se dit pourtant parfois que lui ce serait un fellaga. (…) Il pense à son père et à sa mère qui mettaient leurs mains devant leurs bouches de bébés, lui a-t-on répété, à lui et à ses frères et sœurs aussi, lorsque tout le hameau abandonnait les fermes pour se cacher dans des trous creusés par des obus et qu'on entendait le pas des Allemands tout près. Il pense à ce qu'on lui a dit de l'Occupation, il a beau faire, il ne peut pas s'empêcher d'y penser, de se dire qu'ici on est comme les Allemands chez nous, et qu'on ne vaut pas mieux »"
    Si Des hommes est un roman sur les ravages qu'une guerre peut encore faire quarante ans plus tard, sur les blessures jamais refermées qu'elle inflige et sur ses conséquences, c'est surtout un roman sur le silence, le silence contraint, et les non-dits.
    De retour chez eux, les appelés ne peuvent effacer de leur mémoire ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont vécu, encore moins l'oublier ; mais ils sont incapables de les exprimer.
    "« Et Rabut peut bien se retrouver assis au fond de son lit, avachi, le corps avachi par les années et la famille, tous ces mariages, ces naissances, ces communions et ces gueuletons avec les anciens d'Afrique du Nord, les méchouis, la nostalgie de quelque chose de perdu là-bas, peut-être la jeunesse, parce qu'à force, peut-être on embellit même les souvenirs qu'on préfèrerait oublier et dont on ne se débarrasse pas, jamais vraiment ? Alors on les transforme, on se raconte des histoires, même si c'est bon aussi de savoir qu'on n'est pas tout seul à être allé là-bas, et, de temps en temps, pouvoir rire avec d'autres, quand la nuit c'est seul qu'il faut avoir les mains moites et affronter les fantômes. »"
    Mais s'ils se terrent dans le silence, c'est aussi par réaction à ceux qui sont restés en France, leurs familles, leurs proches, leurs amis, embarrassés à leur retour, ne sachant quelle attitude adopter vis-à-vis d'eux. Même si les plus anciens se plaisent à répéter que "« C'était pas Verdun, votre affaire »", tous pressentent le lot d'horreurs et de barbarie vécu sur place. Et tous sont soulagés de n'en rien savoir, comme si cela faisait que toutes ces atrocités n'avaient pas été commises.
    "« Et je me souviens de la honte que j'avais lorsque j'étais rentré de là-bas et qu'on était revenus, les uns après les autres, sauf Bernard – il se sera au moins évité l'humiliation de ça, revenir ici et faire comme on a fait, de se taire, de montrer les photos, oui, du soleil, beaux paysages, la mer, les habits folkloriques et des paysages de vacances pour garder un coin de soleil dans sa tête, mais la guerre, non, pas de guerre, il n'y a pas eu de guerre (…) »"
    Ces anciens appelés de retour au pays qui, bien qu'ils brûlent de laisser sortir tout ce qu'ils taisent depuis si longtemps, se trouvent dans l'incapacité de parler. Soit parce qu'ils ne sont pas capables de trouver le mot approprié pour traduire la réalité de leur expérience. Soit parce qu'une autre idée, tout aussi urgente à exprimer que la précédente, surgit et laisse alors la première en suspens.
    Le style de Laurent Mauvignier retranscrit merveilleusement bien ce trop-plein de souffrance tue qui se répand, ces pensées, impatientes d'être enfin exprimées, qui affluent, se bousculent dans les esprits hébétés et incrédules, s'affolent, cherchant la porte de sortie sans la trouver et qui meurent, bloquées dans les gorges, étranglées par la douleur, l'incompréhension, l'humiliation, la culpabilité ou les regrets.
    Ce paradoxe se traduit stylistiquement par des phrases hachées brusquement interrompues, des retours à la ligne inopinés. Au lecteur, alors, de finir les phrases, de combler les manques… Ce procédé, s'il peut paraître pénible aux premiers instants, se révèle au contraire diablement efficace, ballottant le lecteur dans l'esprit des personnages, démultipliant ainsi le procédé d'identification.
    Enfin, il faut aussi souligner la remarquable construction, à rebours, du roman de Mauvignier divisé en quatre grandes parties (Après-midi, Soir, Nuit, Matin). Il faudra attendre que les pièces se mettent en place dans le présent pour arriver au cœur du roman, la partie Nuit, où est concentrée la période algérienne. Une bagarre dans une salle des fêtes communale trouvera alors un écho avec une bagarre dans un bar d'Oran, quelque quarante ans auparavant. La boucle sera bouclée, mais la force centripète du conflit aura éjecté du monde en cours de route.
    "« Je me suis dit pour la première fois que j'avais envie de retourner là-bas, peut-être, et que je voudrais savoir s'il y a des fermes avec des cours carrées et presque blanches et s'il y a des enfants qui jouent au ballon pieds nus. Je voudrais voir si l'Algérie existe et si moi aussi je n'ai pas laissé autre chose que ma jeunesse là-bas. Je voudrais voir, je ne sais pas. Je voudrais voir si l'air est aussi bleu que dans mes souvenirs. Si l'on mange encore des kémias. Je voudrais voir quelque chose qui n'existe pas et qu'on laisse vivre en soi, comme un rêve, un monde qui résonne et palpite, je voudrais, je ne sais pas, je n'ai jamais su, ce que je voulais, là, dans la voiture, seulement ne plus entendre le bruit des canons ni les cris, ne plus savoir l'odeur d'un corps calciné ni l'odeur de la mort – je voudrais savoir si l'on peut commencer à vivre quand on sait que c'est trop tard. »"
    Du grand art.


    Lien : http://www.incoldblog.fr/?index/oeuvres/Des%20hommes
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    • Livres 4.00/5
    Par sentinelle, le 12 décembre 2009

    sentinelle
    Laurent Mauvignier revient sur une page douloureuse de l'histoire de France, celle de la guerre d'indépendance algérienne.
    Que d'atrocités et de massacres accomplis pendant cette guerre qui fut longtemps fallacieusement appelée « les événements d'Alger ».
    Mais plus que la guerre d'Algérie, c'est avant tout l'importance du vécu familial et des non-dits, leur empreinte dans la mémoire collective des membres de la famille et la conséquence de certaines rivalités qui sont mis à l'honneur dans ce récit, la guerre d'Algérie et ses conséquences s'imbriquant adroitement au récit familial.
    Mais ce qui m'a le plus interpellé dans ce récit n'est pas l'histoire en elle-même mais l'écriture très particulière de Laurent Mauvignier : les phrases sont aussi hachées que pressées et brisées tandis que les mots sont martelés et se cognent sans cesse à de multiples virgules et points de suspension. Cela donne un ton très singulier à l'ensemble du roman, il y a comme une précipitation et une urgence à dire des mots qui se bousculent dans la tête : nous sommes dans l'émotion de l'instant vécu et non dans la reconstruction ‘par après', nous sommes ici et maintenant dans les pensées des protagonistes, contraints de plonger la tête la première dans leurs angoisses, nous errons au plus près de leurs doutes et incertitudes. Ce procédé confère au récit une grande puissance d'évocation : cette écriture empêche toute mise à distance, on ne peut qu'être ému de partager la pensée hésitante de ces hommes qui ont connu la guerre et qui ne trouvent pas les mots pour en parler à leur retour. De toute manière, ces mots, on ne les attends pas vraiment non plus, tellement l'entourage préfère ignorer les atrocités commises plutôt que se les entendre dire par ces hommes du retour.
    Un roman dont on retient surtout la force, la justesse et l'intensité des émotions. L'écriture si particulière de l'auteur y étant pour beaucoup, mais je me demande tout de même si le risque de m'en lasser ne me guetterait pas à un moment donné, tant j'ai le sentiment que ce style d'écriture peut vite tourner au procédé au risque de tomber dans une certaine facilité. Ce n'est pas du tout le cas dans ce roman, mais je ne peux m'empêcher de me poser la question…

    Lien : http://livresque-sentinelle.over-blog.com/article-des-hommes-de-laur..
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Critiques du Magazine Littéraire



  • Critique de Minh Tran Huy pour le Magazine Littéraire

    Laurent Mauvignier, avec Des hommes, ouvre la plaie de la guerre d'Algérie. Roman après roman, les catastrophes bouleversant les vies des personnages de Laurent Mauvignier gagnent en ampleur. Apprendre à finir (pri... > lire la suite

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Citations et extraits

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  • Par sylvie, le 19 novembre 2010

    "Il va voir la mer et il pense aux premiers mots qu'il écrira à Solange. Il se dit qu'il parlera de la taille du bateau, un bateau tellement grand, dira-t-il, qu'on ne serait pas loin d'y mettre tous les habitants de La Bassée. Pourtant il ne parlera pas des regards autour de lui, de l'étrange silence qui s'engouffre dans les regards et, sur le bateau, avec eux, avec l'air froid qui cingle, la présence de la peur.

    Mais il pourra parler des mouettes, des remorqueurs qui s'agitent autour, comme les mouches avec les chevaux et les vaches en été ; et il ne parlera pas de cette crispation, cette panique, soudain, dans les regards, les corps tendus, les gestes plus lents, souffles retenus, quand, plus fort que les voix et les cris des quelques hommes sur les quais et plus fort aussi que ceux des mouettes qui planent au-dessus de leurs têtes comme les petits avions de guerre qu'il a vus une fois aux actualités, au cinéma, plus fort encore, oui, jusque dans la gorge, dans la tête, impossible de le dire, encore plus de l'écrire, pensera-t-il, ni à Solange ni à personne, quand sous ses pas quelque chose ressemble à un tremblement, un mouvement, des voix et le vent, et les mouettes, il perçoit un coup plus long et plus fort il lui semble, jusqu'au fond de son être, jusqu'à en avoir les mains moites et pour une fois croiser le regard livide d'un autre appelé qui, comme lui, comme eux, sait que dès cet instant toute sa vie sera perforée de ce coup de sirène qui annonce le départ."
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  • Par Reka, le 31 juillet 2010

    Je me suis dit pour la première fois que j’avais envie de retourner là-bas, peut-être, et que je voudrais savoir s’il y a des fermes avec des cours carrées et presque blanches et s’il y a des enfants qui jouent au ballon pieds nus. Je voudrais voir si l’Algérie existe et si moi aussi je n’ai pas laissé autre chose que ma jeunesse là-bas. Je voudrais voir, je ne sais pas. Je voudrais voir si l’air est aussi bleu que dans mes souvenirs. Si l’on mange encore des kémias. Je voudrais voir quelque chose qui n’existe pas et qu’on laisse vivre en soi, comme un rêve, un monde qui résonne et palpite, je voudrais, je ne sais pas, je n’ai jamais su, ce que je voulais, là, dans la voiture, seulement ne plus entendre le bruit des canons ni les cris, ne plus savoir l’odeur d’un corps calciné ni l’odeur de la mort – je voudrais savoir si l’on peut commencer à vivre quand on sait que c’est trop tard. (p. 281)
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  • Par canel, le 18 juillet 2011

    Plus le temps passe, plus il se répète, sans pouvoir se raisonner, que lui, s'il était Algérien, sans doute il serait fellaga. Il ne sait pas pourquoi il a cette idée, qu'il veut chasser très vite, dès qu'il pense au corps du médecin dans la poussière. Quels sont les hommes qui peuvent faire ça. Pas des hommes qui font ça. Et pourtant. Des hommes. Il se dit pourtant parfois que lui ce serait un fellaga. Parce que les paysans qui ne peuvent pas travailler leur terre. Parce que la pauvreté. Même si certains lui disent qu'on est là pour eux. On vient donner la paix et la civilisation. Oui. Mais il pense à sa mère et aux vaches dans leurs champs, il pense aux nuages épais et lourds dont les ombres tombent sur le dos des bêtes et dans le ruisseau, sur les peupliers. Il pense à son père et à sa mère qui mettaient leurs mains devant leurs bouches de bébés, lui a-t-on répété, à lui et à ses frères et soeurs aussi, lorsque tout le hameau abandonnait les fermes pour se cacher dans des trous creusés par les obus et qu'on entendait les pas des Allemands tout près. Il pense à ce qu'on lui a dit de l'Occupation, il a beau faire, il ne peut pas s'empêcher d'y penser, de se dire qu'ici on est comme les Allemands chez nous, et qu'on ne vaut pas mieux.
    Il pense aussi qu'il serait peut-être harki, comme Idir, parce que la France c'est quand même bien, se dit-il, et puis que c'est ici aussi, la France, depuis tellement longtemps. Et que l'armée c'est un métier comme un autre, sur ça Idir a raison, être harki c'est faire vivre sa famille alors que sinon elle crèverait de faim.
    Mais il pense aussi que peut-être tout ça est faux. Qu'il ne faudrait croire personne. Qu'on ment partout. IL pense depuis toujours qu'on lui ment. Quelque chose, qui ment. Partout. Jusqu'à lui donner l'envie de vomir et de retourner tout ce qui est le monde devant lui. Il a presque envie de pleurer. Il ne sait pas pourquoi. Pourquoi le cafard et la mélancolie. (p. 201-202)

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  • Par caro64, le 19 mai 2011

    Plus le temps passe, plus il se répète, sans pouvoir se raisonner, que lui, s'il était Algérien, sans doute il serait fellaga. Il ne sait pas pourquoi il a cette idée, qu'il veut chasser très vite, dès qu'il pense au corps du médecin dans la poussière. Quels sont les hommes qui peuvent faire ça. Pas des hommes qui font ça. Et pourtant. Des hommes. (…) Il pense aussi qu'il serait peut-être harki, comme Idir, parce que la France c'est quand même bien, se dit-il, et puis que c'est ici aussi, la France, depuis tellement longtemps. Et que l'armée c'est un métier comme un autre, sur ça Idir a raison, être harki c'est faire vivre sa famille alors que sinon elle crèverait de faim. Mais il pense aussi que peut-être tout ça est faux. Qu'il ne faudrait croire personne.
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  • Par Laninon, le 11 septembre 2011

    Peut-être que ça n'a aucune importance, tout ça, cette histoire, qu'on ne sait pas ce que c'est qu'une histoire tant qu'on n'a pas soulevé celles qui sont dessous et qui sont les seules à compter, comme les fantômes, nos fantômes qui s'accumulent et forment les pierres d'une drôle de maison dans laquelle on s'enferme tout seul, chacun sa maison, et quelles fenêtres, combien de fenêtres ? Et moi, à ce moment-là, j'ai pensé qu'il faudrait bouger le moins possible tout le temps de sa vie pour ne pas se fabriquer du passé, comme on fait, tous les jours ; et ce passé qui fabrique des pierres, et les pierres, des murs. Et nous on est là, maintenant à se regarder vieillir et ne pas comprendre pourquoi Bernard il est là-bas dans cette baraque, avec ses chiens si vieux, et sa mémoire si vieille, et sa haine si vieille aussi que tous les mots qu'on pourrait dire ne peuvent pas grand chose.
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