Des hommes, c'est, bien sûr, un roman sur la guerre. Il s'agit là de la guerre d'Algérie, mais il pourrait tout aussi bien s'agir de la guerre d'Indochine, de Bosnie, d'Irak ou d'Afghanistan.
Un roman sur
Des hommes ordinaires réunis malgré eux par les hasards de l'Histoire : Rabut, Bernard, mais aussi Février, Châtel, Nivelle, Abdelmalik et Idir, les deux harkis ;
Des hommes à la fois innocents et coupables, tout autant victimes que bourreaux, qui tentent d'oublier sans y parvenir et doivent vivre avec, jusque dans les cauchemars de leurs nuits.
"« Plus le temps passe, plus il se répète, sans pouvoir se raisonner, que lui, s'il était Algérien, sans doute il serait fellaga. Il ne sait pas pourquoi il a cette idée, qu'il veut chasser très vite, dès qu'il pense au corps du médecin dans la poussière. Quels sont les hommes qui peuvent faire ça. Pas
Des hommes qui font ça. Et pourtant.
Des hommes. Il se dit pourtant parfois que lui ce serait un fellaga. (…) Il pense à son père et à sa mère qui mettaient leurs mains devant leurs bouches de bébés, lui a-t-on répété, à lui et à ses frères et sœurs aussi, lorsque tout le hameau abandonnait les fermes pour se cacher dans des trous creusés par des obus et qu'on entendait le pas des Allemands tout près. Il pense à ce qu'on lui a dit de l'Occupation, il a beau faire, il ne peut pas s'empêcher d'y penser, de se dire qu'ici on est comme les Allemands chez nous, et qu'on ne vaut pas mieux »"
Si
Des hommes est un roman sur les ravages qu'une guerre peut encore faire quarante ans plus tard, sur les blessures jamais refermées qu'elle inflige et sur ses conséquences, c'est surtout un roman sur le silence, le silence contraint, et les non-dits.
De retour chez eux, les appelés ne peuvent effacer de leur mémoire ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont vécu, encore moins l'oublier ; mais ils sont incapables de les exprimer.
"« Et Rabut peut bien se retrouver assis au fond de son lit, avachi, le corps avachi par les années et la famille, tous ces mariages, ces naissances, ces communions et ces gueuletons avec les anciens d'Afrique du Nord, les méchouis, la nostalgie de quelque chose de perdu là-bas, peut-être la jeunesse, parce qu'à force, peut-être on embellit même les souvenirs qu'on préfèrerait oublier et dont on ne se débarrasse pas, jamais vraiment ? Alors on les transforme, on se raconte des histoires, même si c'est bon aussi de savoir qu'on n'est pas tout seul à être allé là-bas, et, de temps en temps, pouvoir rire avec d'autres, quand la nuit c'est seul qu'il faut avoir les mains moites et affronter les fantômes. »"
Mais s'ils se terrent dans le silence, c'est aussi par réaction à ceux qui sont restés en France, leurs familles, leurs proches, leurs amis, embarrassés à leur retour, ne sachant quelle attitude adopter vis-à-vis d'eux. Même si les plus anciens se plaisent à répéter que "« C'était pas Verdun, votre affaire »", tous pressentent le lot d'horreurs et de barbarie vécu sur place. Et tous sont soulagés de n'en rien savoir, comme si cela faisait que toutes ces atrocités n'avaient pas été commises.
"« Et je me souviens de la honte que j'avais lorsque j'étais rentré de là-bas et qu'on était revenus, les uns après les autres, sauf Bernard – il se sera au moins évité l'humiliation de ça, revenir ici et faire comme on a fait, de se taire, de montrer les photos, oui, du soleil, beaux paysages, la mer, les habits folkloriques et des paysages de vacances pour garder un coin de soleil dans sa tête, mais la guerre, non, pas de guerre, il n'y a pas eu de guerre (…) »"
Ces anciens appelés de retour au pays qui, bien qu'ils brûlent de laisser sortir tout ce qu'ils taisent depuis si longtemps, se trouvent dans l'incapacité de parler. Soit parce qu'ils ne sont pas capables de trouver le mot approprié pour traduire la réalité de leur expérience. Soit parce qu'une autre idée, tout aussi urgente à exprimer que la précédente, surgit et laisse alors la première en suspens.
Le style de
Laurent Mauvignier retranscrit merveilleusement bien ce trop-plein de souffrance tue qui se répand, ces pensées, impatientes d'être enfin exprimées, qui affluent, se bousculent dans les esprits hébétés et incrédules, s'affolent, cherchant la porte de sortie sans la trouver et qui meurent, bloquées dans les gorges, étranglées par la douleur, l'incompréhension, l'humiliation, la culpabilité ou les regrets.
Ce paradoxe se traduit stylistiquement par des phrases hachées brusquement interrompues, des retours à la ligne inopinés. Au lecteur, alors, de finir les phrases, de combler les manques… Ce procédé, s'il peut paraître pénible aux premiers instants, se révèle au contraire diablement efficace, ballottant le lecteur dans l'esprit des personnages, démultipliant ainsi le procédé d'identification.
Enfin, il faut aussi souligner la remarquable construction, à rebours, du roman de Mauvignier divisé en quatre grandes parties (Après-midi, Soir, Nuit, Matin). Il faudra attendre que les pièces se mettent en place dans le présent pour arriver au cœur du roman, la partie Nuit, où est concentrée la période algérienne. Une bagarre dans une salle des fêtes communale trouvera alors un écho avec une bagarre dans un bar d'Oran, quelque quarante ans auparavant. La boucle sera bouclée, mais la force centripète du conflit aura éjecté du monde en cours de route.
"« Je me suis dit pour la première fois que j'avais envie de retourner là-bas, peut-être, et que je voudrais savoir s'il y a des fermes avec des cours carrées et presque blanches et s'il y a des enfants qui jouent au ballon pieds nus. Je voudrais voir si l'Algérie existe et si moi aussi je n'ai pas laissé autre chose que ma jeunesse là-bas. Je voudrais voir, je ne sais pas. Je voudrais voir si l'air est aussi bleu que dans mes souvenirs. Si l'on mange encore des kémias. Je voudrais voir quelque chose qui n'existe pas et qu'on laisse vivre en soi, comme un rêve, un monde qui résonne et palpite, je voudrais, je ne sais pas, je n'ai jamais su, ce que je voulais, là, dans la voiture, seulement ne plus entendre le bruit des canons ni les cris, ne plus savoir l'odeur d'un corps calciné ni l'odeur de la mort – je voudrais savoir si l'on peut commencer à vivre quand on sait que c'est trop tard. »"
Du grand art.
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