Mohammed Aïssaoui et ses lectures
Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire?
Sans doute,
L’Etranger de
Albert Camus, mais aussi
Des souris et des hommes de
John Steinbeck. J’ai également été bercé par les textes d’
Louis Aragon, de
Paul Eluard, de
André Breton et d’autres encore, que je lisais avec gourmandise. Le désir –vague- d’écrire est venue avec l’envie de lire.
Quel est l’auteur qui vous a donné envie d’arrêter d’écrire (par ses qualités exceptionnelles...) ?
Justement, je crois que la qualité exceptionnelle des très grands écrivains est la simplicité, ils vous donnent l’impression que la littérature est quelque chose d’accessible, de facile. C’est lorsque l’on prend son stylo et une feuille que les choses se corsent. Cela dit, ce qui m’a freiné, et me freine encore parfois, c’est d’avoir sacralisé l’écriture, comme s’il n’y avait que quelques-uns qui ont le droit d’écrire.
Quelle est votre première grande découverte littéraire ?
J’en reviens toujours à
Albert Camus et à
L’Etranger . Mais, plus tard, on « dévore » par cycle : il y a
Stefan Zweig,
Jean-Paul Sartre… Sur le plan purement littéraire, j’ai été marqué par
Nadja d’
André Breton : je ne comprenais pas bien le texte, mais j’étais subjugué par les phrases, la construction, le mélange du réel et de l’imaginaire.
Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?
Je relis des passages plutôt qu’un roman. Je replonge au moins une fois par an dans une dizaine de livres qui sont toujours à ma portée. Camus (avant qu’il soit à la mode, je conseille
La Chute et ses nouvelles),
Umberto Eco (ses romans),
Jean de La Fontaine,
Patrick Modiano…
Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?
Il y en a beaucoup ! Je n’ai lu que quatre des volumes d’
A la recherche du temps perdu, tome 1 : Du Côté de chez Swann de
Marcel Proust. Et j’ai des lacunes en
littérature étrangère…
Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?
Elle n’est pas si méconnue que cela, mais
L’homme qui plantait des arbres de
Jean Giono est un petit bijou. Il y a aussi une poète
Marceline Desbordes-Valmore qui mériterait un peu plus de postérité. Enfin, je trouve que des films devenus des classiques (
L’Armée des ombres ,
L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde ,
La Case de l’oncle Tom …) ont fait oublier que derrière ces longs métrages il y avait de superbes romans. Il faut les lire !
Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?
La réputation –comme la postérité- est une chose capricieuse qui va et vient. En ce moment, certains textes de Zweig (que j’adore) ne méritent pas d’être publiés, en tous cas ils ne méritent pas un tel éloge.
Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?
La phrase de « Nadja » que je n’avais pas comprise quand j’étais adolescent et qui me trotte toujours dans la tête : « J’ai vu ses yeux de fougère s’ouvrir le matin sur un monde où les battements d’ailes de l’espoir immense se distinguent à peine des autres bruits qui sont ceux de la terreur et, sur ce monde, je n’avais vu encore que des yeux se fermer. »
Et en ce moment que lisez-vous ?
Je termine le dernier
Erik Orsenna :
L’entreprise des Indes : Christophe Colomb raconté par son frère. Orsenna retrouve sa verve et son art de conter, c’est jouissif !
L’entretien de Mohammed Aissaoui avec les membres de Babelio : L’affaire de l’esclave Furcy
C’est une enquête historique racontée comme un roman. Mais je n’ai pas eu à inventer : cette histoire d’un esclave qui assigne son maître en justice, 30 ans avant l’abolition de l’esclavage, et dont le procès a duré près de 27 années, était fascinante par elle-même.
Pourquoi la figure de Furcy et son procès vous ont-ils attiré? En quoi Furcy est-il exemplaire pour vous?
Ce qui m’a attiré en lui, c’est sa détermination à aller au bout d’une démarche extraordinaire –se battre contre la famille la plus puissante de l’île de la Réunion en sachant qu’il risquait la prison ou la mort- alors que c’est un homme ordinaire. Son calme, sa volonté constante de ne pas user de la violence, de rester dans le respect des lois, est exemplaire. Il a fait trembler le système esclavagiste en allant au tribunal. C’était un acte plus dangereux qu’une rébellion ! Les experts affirment, que par la durée de ce procès qui a commencé en 1817 à l’île de la Réunion (Ile Bourbon) et s’est achevé en 1843 à Paris, en fait un cas unique dans les annales de l’Histoire.
Des années de recherches sur l’affaire de Furcy... Aviez-vous eu une idée préconçue en commençant ce récit?
Non, je n’avais absolument pas d’idée préconçue, sinon, je n’aurais pas enquêté durant quatre années. Et, au final, je pense que c’était mieux de démarrer ainsi, cela m’a permis de découvrir l’extrême complexité de l’époque –des hommes blancs ont défendu des esclaves ; des esclaves se sont battus contre d’autres esclaves…
Pourquoi avez-vous choisi de raconter l’histoire via la figure du narrateur?
Il fallait montrer la difficulté à retrouver les archives, à dénicher la moindre information sur un esclave (à l’époque, les esclaves étaient considérés comme des « meubles » : pas de nom de famille, pas le droit de se marier, d’apprendre à lire). Et, malgré mes longues recherches, je ne sais rien de Furcy. Je crois que c’était nécessaire que le narrateur s’implique en exprimant ses difficultés et ses ressentis. Mais, à aucun moment, je n’ai voulu juger moralement a posteriori.
Quelle était l’importance de l’exactitude historique lors de l’écriture du roman? Avez-vous pris des libertés en évoquant le déroulement de cette affaire?
Oui, j’ai pris des libertés, mais je crois que j’ai toujours essayé de rester au plus près de la réalité historique. Il est difficile d’être objectif, mais je pense que j’ai été honnête dans mon approche. Il fallait prendre certaines libertés (résumer, condenser, imaginer) sinon le récit aurait fait 12000 pages !
Vous avez évoqué le lien avec le roman Dora Bruder de Patrick Modiano: a-t-il servi d’exemple de votre démarche?
Oui, la démarche de Modiano –retrouver près d’un demi-siècle après une jeune Juive disparue- m’a beaucoup guidé. Il fallait à la fois enquêter –longuement- et imaginer –un petit peu.
Vous êtes vous même journaliste. Quelles qualités journalistiques vous ont aidé lors du travail sur votre roman?
Sans mon travail de journaliste (enquêter, patienter, recouper des documents, en faire la synthèse, ne pas être déborder par les archives, ouvrir des portes qui ne s’ouvrent pas facilement, écrire, réécrire, couper des passages sans états d’âme), je ne serais jamais allé au bout de mon projet ni publier ce récit.
« L’affaire de l’esclave Furcy » est votre premier roman. Avez-vous d’autres projets littéraires?
Oui, j’en ai deux, dans l’un est dans la même veine que Furcy basé sur des recherches historiques. J’espère vous en dire plus bientôt.
Le 21 mai 2010