Je n'aime pas les pauvres. Leur existence, qu'ils acceptent, qu'ils chérissent, me déplaît ; leur résignation me dégoûte. À tel point que c'est, je crois, l'antipathie, la répugnance qu'ils m'inspirent, qui m'a fait révolutionnaire. Je voudrais voir l'abolition de la souffrance humaine afin de n'être plus obligé de contempler le repoussant spectacle qu'elle présente. Je ferais beaucoup pour cela. Je ne sais pas si j'irais jusqu'à sacrifier ma peau ; mais je sacrifierais sans hésitation celle d'un grand nombre de mes contemporains. Qu'on ne se récrie pas. La férocité est beaucoup plus rare que le dévouement.
Il n'y a rien de plus touchant que la bienveillance et la compassion dont les Pauvres font preuve les uns envers les autres ; que l'aide qu'ils s'apportent entre eux ; que leur esprit de sacrifice ; que leur amour du travail ; que l'instinct sûr qui leur fait comprendre l'utilité de la résignation et la nécessité de la souffrance ; que leur simple et profonde honnêteté. Ce sont là des vertus, ou je ne m'y connais pas. Sans ces vertus, l'existence des Pauvres telle qu'elle est serait vraiment impossible. Les bourgeois ne l'ignorent pas. Bien qu'ils n'aient pas l'habitude d'en faire usage pour eux-mêmes, ils savent quelle est la valeur de ces vertus et tout le parti qu'on en peut tirer lorsqu'elles sont mises en pratique par d'autres.
Et puis l'école obligatoire, c'est très joli... Pourtant, ce n'est pas l'école qui forme l'esprit, l'intelligence et le coeur. C'est la nature ; c'est le contact avec la vie ; le commerce libre des deux sexes. L'école est un bâtiment. Tous les bâtiments sont des prisons. Ce n'est pas le maître d'école qui doit être le vrai éducateur et le guide du peuple. Le maître d'école est un maître. Tous les maîtres guident l'homme vers une seule direction : la servitude. Les éducateurs et les guides de l'enfance, ce sont tous les hommes qui vivent bien, c'est-à-dire librement ; et tous les morts qui ont bien vécu, c'est-à-dire qui ont librement vécu.
Si la foule réfléchissait, elle comprendrait que la haine du juif comme juif est imbécile. Le juif n'a pas créé l'état social actuel ; cet état est contraire à ses tendances et à son caractère ; qu'il en profite souvent, ce n'est pas niable ; et qu'il ait raison d'en profiter, c'est encore plus certain. Un système meurt des abus qu'il engendre. La civilisation présente n'est pas juive ; elle est chrétienne. Ce sont les chrétiens qui l'ont fait naître, qui la supportent, et qui la défendent. Les chrétiens n'ont pas à se plaindre ; ce sont des imbéciles, voilà tout.
Nous savons que le prêtre est une gueuse, la procureuse du bon Dieu, une créature
qui n'a aucun titre, physique ou moral, à la qualification d'homme. Un homme ne
fait pas voeu de chasteté, ne se condamne point au célibat à perpétuité, ne se
promène pas dans les rues avec une robe de chienlit, ne se fait pas le receleur
moral des péchés, le détrousseur des malheureux, ne leur fournit pas toutes les
fausses clefs et les couteaux empoisonnés dont ils ont besoin, et n'a pas pour
métier d'absoudre le Crime qui vient lui graisser la patte. Un homme ne représente
pas Dieu sur la terre, ne l'avale point tous les matins, comme une huitre, entre
deux grands coups de vin blanc, et ne passe point son temps à déposer des pains à
cacheter dans les gosiers de ses contemporains. L'imbécillité et l'infâmie du
sacerdoce sont de plus en plus apparents. Nietzsche n'exagérait pas quand il
disait que le temps approche vite où le prêtre sera regardé partout comme le type
le plus bas, le plus faux, le plus répugnant de toutes les variétés de l'espèce
humaine.