Absolument incontournable pour tout amateur de polar, "
La Moisson Rouge" ("The
Red Harvest") est souvent considéré comme le parangon du polar américain à plus d'un titre. Si Hammett a eu des prédécesseurs dans le roman "hard-boiled" (Carroll J. Daly par exemple), il est le premier auteur du magazine populaire "Black Mask" à être édité par une maison d'édition reconnue (Knopf, en 1929). Ainsi prédisait-il à son éditrice :
"I am one of the few – if there are any more – people moderately literate
who take the detective story seriously. […] Some day somebody's going to make “literature” of it […] […], and I'm selfish enough to have my hopes"
L'histoire ? Un détective de l'agence Continental Op débarque à Personnville où il a été engagé pour mener une enquête. ça se corse assez rapidement puisque son employeur est tué avant même de l'avoir rencontré et que la ville se révèle être aux mains de la pègre locale. En effet, le vieil Elihu - magnat de Personville - a laissé les truands prendre le pouvoir afin qu'ils brisent le syndicalisme ouvrier. Bien entendu, cette alliance se retourne contre lui et il en vient finalement à engager le détective pour se débarrasser de ses anciens chiens de garde. Lorsqu'on sait que, historiquement, les agences de détectives ont souvent été employées pour briser les grêves, on savoure toute l'ironie de l'intrigue. "
La Moisson Rouge" reflète les luttes de classe et la violence du capitalisme du début du XXe siècle. En ce sens, le roman de Hammett affirme le polar comme porteur d'une forte critique sociale et il n'est pas étonnant que J.-P. Manchette s'en réclame quarante ans plus tard.
Les personnages - même secondaires - sont particulièrement forts : le détective (jamais nommé et pourtant narrateur à la première personne) qui joue du poing, du flingue, boit et se saoule au laudanum - un justicier tellement infréquentable qu'on en vient même à le soupçonner de meurtre ; une femme fatale terriblement séduisante par ses imperfections et sincères dans sa vénalité ; un truand surnommé Whisper (le "murmure") dont la voix se fait plus douce à mesure qu'elle menace ; un assistant du détective qui parle par monosyllabes à tel point qu'il pourrait résumer le style de Hammett.
Car c'est par son style lapidaire et tranchant que ce polar surclasse une bonne partie de la littérature policière : pas un mot, pas une image inutile. Tout ce qui peut être tu est effectivement éludé. Ce qui doit être dit l'est en de courtes phrases. Pas de description inutile. Quand les personnages parlent, c'est parfois sous la contrainte, et souvent en s'interrompant (pour boire un coup ou prendre une balle). La belle langue se fait argotique, à mesure que la belle société se révèle viciée : et il n'est pas anodin que "Personville" soit surnommée "Poisonville".