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Par LydiaB, le 03/02/2013
Dictionnaire indispensable et commenté des insultes, surnoms et autres expressions à l’usage des lecteurs érudits de La chair de de
Jean-Louis Marteil
Corneille (vieille) : nom d’oiseau ambigu. Une grosse corneille est communément appelée corbeau. Une petite corneille pourrait être apparentée à un merle. Une vieille corneille est alors un vieux petit corbeau. Ce qui n’a pas de sens. Donc, “vieille corneille” pourrait au contraire être une marque de respect, due à l’apposition de l’adjectif “vieux/vieille” : n’est pas vieux con qui veut. Voir Racine qui s’y connaissait en Corneille. L’éditeur de ce Dictionnaire tient à décliner toute responsabilité quant au contenu de certaines définitions (voire de toutes).
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L'assassinat du mort de
Jean-Louis Marteil
« Guillaume de Cardaillac se préparait, dans ses appartements, à s’en aller dire une messe en la cathédrale. Ce n’était point que cela l’amusât encore beaucoup, mais il était évêque, tout de même, et il fallait bien le montrer de temps en temps. »
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Dictionnaire indispensable et commenté des insultes, surnoms et autres expressions à l’usage des lecteurs érudits de La chair de de
Jean-Louis Marteil
« Cruche (pauvre) : tant va à l’eau qu’à la fin… on est soulagé qu’elle se casse de là. » (p. 8)
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Par LydiaB, le 13/11/2010
La chair de Salamandre de
Jean-Louis Marteil
« Mon ami ! Que vient-on de m'apprendre ? »
Domenc fit un incroyable bond de côté, au risque de disparaître dans les abysses menaçants de la cave, et là-bas, tout au fond, la torche réapparut d'un coup, droite telle une exclamation.
Interloqué, le commis se demanda si Bertrand n'avait pas réveillé un dragon infernal. En réalité, ce qui venait une nouvelle fois de lui hacher menu les oreilles était la petite phrase traditionnellement prononcée par Pèirone quand elle déboulait quelque part. Ce « mon ami » roulait comme une charge de cavalerie. Quant à la question qui suivait, c'était celle par laquelle la dame entendait affirmer son statut d'épouse soumise à qui on ne dit jamais rien. Sauf qu'elle savait toujours, avant tout le monde et sur tout le monde, elle savait les secrets intimes du dernier des consuls et, les soirs de grande colère, elle prétendait en savoir assez pour faire pendre l'Évêque et tout le Chapitre. Enfin, si elle ignorait quelque chose, elle l'inventait, et cela faisait même usage.
Remis de son émotion, Domenc se rapprocha de dame Pèironne...
« Ma dame », dit-il sur un ton d'inquiétude un peu forcé, « vous allez prendre froid !
- Et pourquoi donc, mon ami ? » répondit la femme...
« Je ne suis point comme vous, les hommes, qui geignez au moindre coup d'épée, et je ne prends froid que si je le décide ! »
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Par LydiaB, le 06/11/2010
Le vol de l'aigle de
Jean-Louis Marteil
Joan avait proposé à Jérôme de faire route avec lui, et donc avec les deux autres et l'âne, cet animal pour lequel, en bon amuseur qu'il était, il avait conçu aussitôt compréhension et affection... Le pire, c'est que cela semblait être réciproque: malgré quelques lourdes plaisanteries et des tapes appuyées sur l'arrière-train, Morel n'avait toujours pas aplati le jongleur contre un mur.
Dominique, de son côté, avait pleuré et couiné tant de "aïe" déchirants que le Lombard, lui aussi en route pour Oloron, l'avait autorisé à user de l'une de ses mules. A l'étape de la veille, peu après la cité de Pau, le geignard n'avait donc pas trop gémi, en tous cas, il n'avait pas fait le siège des pèlerins et de leur âne, se contentant de ne point s'éloigner du marchand. Jérôme, pendant ce temps, creusait son idée de l'avant-veille, car le Lombard n'allait point en Espagne et il devait demeurer plusieurs journées à Oloron. C'était ce qu'il avait annoncé. En clair, cela signifiait que Dominique se remettrait en quête d'un moyen de transport moins pénible pour ses jambes dès le lendemain. Il faudrait être prêt à le satisfaire enfin. A cette seule pensée, un petit ricanement perfide échappa à Jérôme, mais pas à Joan:
"A quoi penses-tu ?" demanda ce dernier.
Jérôme regarda son nouveau compagnon et lui sourit avec amabilité.
"A mon égoïsme", répondit-il.
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Par LydiaB, le 30/09/2010
La Relique de
Jean-Louis Marteil
" Ah ! Frère Anselme ! Approchez, je vous en prie..." fit l'abbé, tandis qu'Abdon enfonçait un peu plus sa tête dans ses épaules.
Anselme vint derrière Abdon, s'arrêta, et lâcha un soupir excédé. Le gros moine eut confirmation de son pressentiment: il n'avait pas vu le regard pointu que le frère herboriste venait de lui décocher, mais il entendit le soupir...
Un sifflement de serpent, songea-t-il...
L'abbé regarda Abdon qui torturait de plus belle la gaine de son couteau. " Onze années, frère Abdon ! Des milliers de journées passées parmi nous, et presque autant de catastrophes ! " s'écria-t-il avant d'enchaîner sur un ton faussement suppliant: " Etes-vous ici pour nous faire vivre le Purgatoire sur terre ? "
Abdon releva les yeux vers l'abbé, impressionné par cette drôle d'idée, et les rabaissa aussitôt.
" Nous avons connu le Paradis, néanmoins ", lâcha Anselme, mauvais, " dix jours où il n'eut point à s'accuser de ne s'être pas levé au son de la cloche ! Dix jours où la fièvre le cloua sur sa paillasse ! "
L'abbé haussa les épaules et désigna Abdon.
" Mais depuis, rien ! Pas même un refroidissement ! Il possède la santé d'un ours des montagnes ! " dit-il, sincèrement attristé, avant de hurler soudain, provoquant un mouvement de recul de frère Abdon: " Jamais malade, l'ours des montagnes ! " Là-dessus, excédé, il rejoignit son siège et s'y laissa tomber en lâchant un grognement. Redressant le buste, il déposa doucement ses mains sur les accoudoirs. Il regarda vers les fenêtres du cloître où les marteaux frappaient en cadence. Il revint enfin à Abdon: " Vous aiderez le frère herboriste à réparer les dégâts que vous avez causés, et..." Il s'interrompit en remarquant Anselme, derrière le gros moine, qui faisait désespérément des gestes de dénégation, préférant éviter, à l'évidence, que frère Abdon revînt s'occuper de jardinage. " J'ai dit ! " trancha pourtant sèchement l'abbé.
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Par Woland, le 28/09/2010
L'os de Frère Jean de
Jean-Louis Marteil
[...]... Les vêpres approchaient. Dans l'église, il y aurait bientôt grande agitation, quelqu'un viendrait [dans la crypte] forcément. A agir, il fallait faire vite ou attendre ... et réfléchir.
Déodat se cala ventre contre la grille, un bras passé à travers les barreaux, et il se plaça de telle manière que les piques acérées ne pussent le toucher ... à condition toutefois qu'il n'eût aucun mouvement brusque. Ahanant, il tendit la main à s'arracher l'épaule. Il en tremblait de tous ses membres. Malgré cela, l'extrémité de tous ses doigts ne pouvaient même pas effleurer le reliquaire. Hors de question donc de l'ouvrir, de plonger à l'intérieur et d'en retirer quoi que ce fût ... Il manquait la longueur d'une main, de deux ou trois peut-être, pour au moins réussir à faire chuter le coffre en avant, lequel libèrerait ainsi l'ossement ou l'objet qui ...
S'appuyant à la grille comme s'il voulait faire corps avec elle, le pèlerin entêté força encore : il en devenait cramoisi, ses doigts tremblaient de plus en plus fort, son bras était douloureux et dur telle une bûche, une pique avait réussi à l'atteindre au genou, mais il essayait, et essayait encore ...
Une petite toux sèche l'alerta.
Il se figea dans la position où il se trouvait et pour le coup, ses doigts cessèrent de s'agiter vainement.
- "Aucun bras d'homme, de ceux que Dieu créa, en tous cas, n'est assez long pour atteindre le reliquaire," fit une voix engourdie. "Ce fut très longuement et doctement pensé, voici dix années ..."
Toujours pétrifié dans sa position inconfortable, Déodat se sentit perdu. La sueur de l'angoisse se mit à dégouliner le long de son corps, sous la robe, dans le cou, sur les yeux. Qui parlait ? Il n'avait pas vu frère Gabriel [le gardien]. Il n'avait vu personne. Dieu ? ... [...]
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Par LydiaB, le 03/02/2013
L'assassinat du mort de
Jean-Louis Marteil
Le mort était plus mort que mort.
Bien que ce hardi concept dépassât de très loin les capacités d’entendement des soudards du guet, c’était bel et bien ce que donnait à comprendre l’étrange scène devant laquelle se trouvaient désormais réunis les sergents de l’évêque et leur chef.
Le capitaine retira son casque, se gratta la tignasse, et prit la mine absorbée d’un sanglier confronté à un problème d’astronomie. Mais il faut dire que ce capitaine-là n’avait jamais eu réputation d’être capable de résoudre quoi que ce soit. Lorsqu’il était jeune, quelques années en arrière, on le surnommait “Creux du cap” - ou “Tête creuse”, si l’on préfère... Toutefois, nul ne l’appelait plus ainsi. En fait, il avait gagné, l’an de grâce 1218, un nouveau surnom : alors qu’il était commis à la surveillance des troupeaux du seigneur évêque, il avait eu bêtement maille à partir avec un boeuf qui refusait de lâcher la vache implorante au cul de laquelle, quoique dûment castré, il s’était croché. Depuis, le capitaine du guet était surnommé “Mord-boeuf ”, car il avait convaincu - à sa manière personnelle - l’animal de lui obéir... Or donc, à cet instant, Mord-boeuf se grattait la tête et les cinq ou six sergents qui l’accompagnaient se demandaient s’il ne faudrait point convoquer séance tenante quelques curés, au cas où Satan se promènerait par là.
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Par liliba, le 18/08/2011
La chair de Salamandre de
Jean-Louis Marteil
Elle était d'une laideur biblique, puisque la rumeur la prétendait capable, par sa seule apparition, de faire fuir les taupes, engeance pourtant réputée pour sa mauvaise vue ; elle semblait aussi idéalement stupide, et il se contait qu'elle n'avait pas qu'à parler pour donner aussitôt à son interlocuteur le sentiment qu'il se trouvait au milieu d'un troupeau d'oies trépanées ; il se disait aussi que d'un simple regard elle permettait au dernier des abrutis de se croire supérieurement intelligent... certes par comparaison.
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Par Woland, le 05/10/2010
Le vol de l'aigle de
Jean-Louis Marteil
[...] ... Frère Anselme, à temps perdu, avait sculpté dans une grosse racine de chêne une étrange silhouette d'aigle. Pour tout dire, le résultat était assez laid, mais l'herboriste était si fier de lui que nul ne se serait avisé de faire la fine bouche devant son oeuvre. Puis il avait fixé ce qui restait à tout prendre un simple morceau de bois au sommet d'une haute croix. L'ensemble, pensait-il, serait du meilleur effet sur la colline, à l'endroit précis où s'était produit le miracle - dont lui non plus ne doutait plus guère, sa capacité à s'auto-convaincre dépassant de très loin sa faculté de réfléchir.
Depuis l'esplanade de l'abbaye, il regardait la colline, sa croix tenue debout près de lui ... A peine l'office de vêpres terminé, en effet, il s'était empressé d'aller chercher l'ouvrage hasardeux, néanmoins considéré comme achevé et présentable. L'assemblée des moines, sortie de l'église, se tenait en rangs serrés derrière lui, à distance respectueuse, et ce désordre soudain ne manqua point d'attirer l'attention de l'abbé. Qui vint aux nouvelles, un oeil inquiet sur ce qui faisait songer assez vaguement à un aigle, et demanda :
- "Où avez-vous trouvé ça ?"
La question ainsi posée, sincère et curieuse, quelque peu méprisante aussi, en aurait offensé plus d'un. Point Anselme. "C'est moi qui l'ai fait !" dit-il, étonné qu'on pût en douter.
Du coup, l'abbé se sentit obligé de mieux regarder la chose.
- "Ah !" fit-il enfin, persuadé d'avoir compris. "Cela sera utile, sans doute, et fort efficace ... Toutefois, je ne trouve point de très bon goût d'avoir usé d'une croix, la croix de Notre-Seigneur, pour fabriquer un épouvantail à pigeons, si redoutable dût-il s'avérer pour cette engeance maudite !" ... [...]
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Par Woland, le 05/10/2010
Le vol de l'aigle de
Jean-Louis Marteil
[...] ... Morel était un âne. Et même l'Ane, le vrai, à quatre pattes et aux deux longues oreilles dont l'une, à la première contrariété - et il n'en manquait point - se couchait à l'horizontale, sur le côté. Morel était assez grand pour sa race, solide et d'un beau pelage gris clair. N'eussent été un caractère ombrageux, un goût prononcé pour le caprice et un penchant affirmé pour la fainéantise, l'animal se serait avéré un excellent compagnon de travail. Seulement, si les hommes se forçaient le plus souvent à l'oublier, lui, semblait-il, se souvenait fort bien que ce vilain mot de travail venait du trepalium des Romains, autrement dit signifiait instrument de torture ! De ce fait, il était difficile d'obtenir de lui qu'il participât à un quelconque ouvrage pénible. L'abbé se lamentait parfois parce que la plupart des moines refusaient de travailler avec l'âne. C'était inexact et injuste : l'âne refusait de travailler avec les moines, voilà qui était la vérité nue. Alors, à plusieurs reprises, et puisque nul ne se dévouait pour occire l'inutile bourricot, on avait essayé de le vendre - l'idée était, bien entendu, de frère Thomas - puis carrément de le donner. Mais chaque fois, le chaland, ou l'heureux bénéficiaire du don, ramenait le bestiau après avoir, selon les cas, reçu une bonne ruade, s'être brisé les reins à le tirer ou à le pousser, ou s'être rendu aphone à force de hurler ordres et insultes aussi efficaces qu'une gifle à un mort pour le réveiller. Donc, lorsqu'on croyait enfin s'en être débarrassé, Morel revenait, l'oeil toujours plus orgueilleux, inquiets de rejoindre au plus vite l'écurie pour y engloutir autant d'avoine qu'il pouvait en contenir. ... [...]
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Par Woland, le 25/09/2010
La Relique de
Jean-Louis Marteil
[...] ... Leur surprise fut alors totale, quand ils arrivèrent dans la grande salle, de trouver trois sacs neufs emplis de victuailles, posés sur la longue table, sans nul doute à leur intention ... Partout, le sol, les coffres, les bancs même, des écoeurants reliefs de la fête au point qu'il convenait de se déplacer avec précautions pour ne pas glisser sur un morceau de gras ou quelque flaque de vin.
En pleine forme, Crâne-en-Coin [l'un des gardes] était assis près du foyer, et le Balafré, Face-de-Carpe et Vieux-Loup [trois autres gardes] se tenaient auprès de lui. A les voir, on eût dit qu'il ne s'était rien passé de particulier, et qu'ils avaient dormi toute la nuit comme des enfants.
Crâne-en-Coin désigna les sacs.
- "Vous !" dit-il. Et Jérôme songea que l'homme manquait décidément de vocabulaire. A coup sûr, il savait couiner comme un goret, aboyer comme un chien croché à une femelle, braire comme un âne ou hululer comme un hibou, mais il semblait que les bases les plus élémentaires du langage humain lui fissent cruellement défaut.
Vieux-Loup excusa son seigneur, qui se sentait un peu fatigué, après quoi les deux autres s'excusèrent de même avec une exquise politesse pour le tapage de la nuit. Sidérés et penauds d'avoir eu de si mauvaises pensées [ils étaient sûrs qu'un sabbat se tenait au château et qu'ils y perdraient la vie], les moines se retrouvèrent sur le chemin, les sacs neufs bourrés de nourriture à l'épaule ...
Ils n'avaient eu qu'à vider les leurs et mettre dans les nouveaux ce qui leur appartenait.
L'os [...] ne fut pas oublié ...
Dès que les voyageurs eurent disparu dans la forêt, invisibles du château, les choucas revinrent, plus nombreux que la veille.
Quelques grands corbeaux les rejoignirent. Il y eut bientôt sur le donjon des dizaines d'oiseaux noirs, et tous lancèrent au ciel un puissant ricanement, sinistre et ambigu, qui rattrapa les moines et les figea sur place. Blêmes et horrifiés, les trois hommes se regardèrent un instant en silence. La peur les saisit à la gorge, brutale, irraisonnée : où donc avaient-ils passé la nuit ? Abdon fit un rapide signe de croix, et Jérôme, très pâle, se remit en route sans se retourner. De toutes façons, aucun des trois ne serait revenu en arrière ...
Car, après tout ... Qui peut savoir ? ... [...]
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Par Woland, le 25/09/2010
La Relique de
Jean-Louis Marteil
[...] ... Vexé, l'abbé redressa le buste. Ses yeux lancèrent des éclairs et le ton de sa voix se fit plus sec : "Fort bien ! Donc, une relique de saint ne se trouve point sous les sabots d'un cheval et nous n'avons aucun moyen d'en acheter ..."
A mesure que l'abbé parlait, les yeux du vieux moine [frère Thomas] se plissaient davantage et ses traits exprimaient la plus vive satisfaction.
- "Certes," reprit Thomas après un instant, "on n'en trouve plus qui soient ... librement à disposition ..." Il parut hésiter et regarda ses pieds. Enfin, il leva les yeux vers l'abbé et eut un petit sourire. "Néanmoins, la cause de la Foi autorise un homme de Dieu à ... se servir ... quand il faut ... Là où il peut !"
L'abbé se figea, interloqué. Il posa les fesses contre le plateau de la table, puis il baissa les yeux et se prit à observer le carrelage sombre de la salle capitulaire qui s'étirait à ses pieds. Et il se souvint : non pas d'avoir été confronté à une affaire semblable, mais bel et bien d'avoir lu ou entendu quelques étonnants récits à ce sujet. Il existait une pratique assez courante en ces temps troublés qui précédèrent l'an Mil. Il s'agissait de volet, tout naturellement, des reliques de saints dans des églises ou des abbayes où l'on feignait de considérer qu'elles n'étaient plus assez efficaces et de les ramener en d'autres lieux plus propices à les laisser exprimer leur puissance. Les religieux de ces époques reculées désignaient de tels enlèvements sous le vocable pudique de "translations." L'abbé avait toujours subodoré que la religion en prenait à son aise en la circonstance et que la prospérité des monastères passait en priorité. Frère Thomas mettait aujourd'hui en avant la cause de la Foi. Soit ! Au fond, il avait peut-être raison, d'autant plus qu'aucun vol ne se commettait, aucune relique n'était déplacée sans que le voleur eût sollicité auprès du saint concerné un accord préalable. Le silence étant reconnu comme réponse positive, les doutes étaient aussi rares que les refus manifestes. Par ailleurs, il semblait avéré, à en croire les récits dont l'abbé avait eu connaissance, que les saints ainsi transportés d'un lieu à un autre étaient enclins à montrer plus d'efficacité dans la nouvelle demeure que dans l'ancienne. Soit encore, bien que deux siècles se fussent écoulées depuis la dernière translation connue. Avec une inquiétude qui avait du mal à se dissiper, l'abbé se demanda si quelqu'un se souviendrait encore qu'en ce temps-là, on ne punissait pas, ou rarement, ce genre de délit, et qu'il n'y avait pas de représailles, ou si peu. Il se demanda si les victimes d'un tel vol admettraient encore aujourd'hui, comme elles le faisaient paraît-il jadis, que le souci de la gloire de Dieu primait sur la fortune de leur abbaye et rendait caduque tout sens de la propriété en la matière ... Enfin, n'y avait-il aucun danger à remettre ainsi au goût du jour une coutume certes originale, mais sans doute oubliée ? ... [...]
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Par Woland, le 15/02/2011
La chair de Salamandre de
Jean-Louis Marteil
[...] ... Quand l'énorme échafaudage s'écroula au beau milieu de la rue de la Daurade, dans un orage de poussière et de bois brisé, nul en vérité n'apparut très étonné ... Pas même celui qui l'avait dressé et qui s'éclipsa discrètement ... De toute manière, cette construction devait plus au hasard qu'à la science et, dès le début, elle n'avait ressemblé à rien.
Le seul qui protesta à grand bruit, quoique brièvement, ce fut le tailleur de pierre qui se tenait au troisième étage de l'édifice branlant à l'instant où il se désarticula. Celui-là s'en serait tiré avec une ou deux jambes brisées, peut-être l'un ou l'autre bras, n'eussent été les lourdes planches qui formaient le quatrième niveau et qui, lui ayant laissé préséance dans l'ordre de la chute, arrivèrent au sol après lui ... Cette fois, le crâne ouvert en son milieu, l'homme cessa tout de bon ses insupportables cris de peur et soulagea de la sorte les oreilles sensibles des témoins exaspérés.
Mais aussitôt, un chien, aux yeux sombres de chien errant, vint près du tas de bois encore environné de poussière et s'enfonça en geignant dans le triste cercueil de planches où gisait son maître. Chacun dans la rue, et la foule se faisait nombreuse, s'en émerveilla : la bête aimait les hommes, elle montrait sa fidélité par-delà la mort. Des murmures admiratifs vibrèrent sur des lèvres à demi closes, celles de hommes, des larmes s'échappèrent de paupières à demi serrées, celles des femmes et des enfants. C'était pitié de voir ainsi souffrir ce pauvre animal au grand coeur de bon chien ... Tout se figea brusquement, et les sangs se glacèrent dans les veines, quand on vit le mâtin ressortir peu après de l'enchevêtrement informe, fier de lui, une poule aplatie et sanglante dans la gueule ! Les badauds pétrifiés se regardèrent. Nul n'avait remarqué cette galline imprudente qui errait sous l'échafaudage avant sa chute. Le chien, lui, l'avait bien vue, et il savait d'instinct qu'elle n'était plus en état de fuir. Indifférent aux murmures devenus désapprobateurs, il s'en fut, son butin de plumes et de sang coincé entre ses mâchoires, la queue dressée telle une bannière au souffle de la bataille. Il tourna à l'angle que formaient plus loin la rue de la Daurade et la rue Garrèle, puis il disparut. En matière d'oraison funèbre, ce fut à peu près tout. Le silence resta un instant maître des lieux. ... [...]
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Par Woland, le 28/09/2010
L'os de Frère Jean de
Jean-Louis Marteil
[...] ... [Frère Thomas] atteignait bruyamment ses quatre-vingt printemps. Certes, on avait prévu de l'enterrer six fois au bas mot rien qu'au cours des trois mois passés. Néanmoins, le vieillard se tenait droit, possédait le même regard clair que jadis, il était toujours vivant, et certaines mauvaises langues dans le pays murmuraient que c'était peut-être là le seul miracle qui fût bien réel en cette abbaye. Ses ennemis - et il en avait, eu égard à son caractère d'étalon castré par erreur - prenaient en outre un malin plaisir, en le croisant, à murmurer des requiescat in pace aussi fielleux que possible, toutefois rendus prudemment inaudibles aux vieilles oreilles du frère. De toute manière, en attendant que Dieu cessât de lui accorder sursis après sursis, Thomas poursuivait son office et se plaignait de la richesse de l'abbaye comme il s'était plaint jadis de sa pauvreté. Enfin, il se plaignait, peu importait de quoi, l'essentiel étant de se lamenter ... Une seule chose semblait peu chrétiennement le réjouir : la mort du Maître des novices. Oh ! Il n'aurait jamais osé s'esbaudir de la perte d'un moine ! Non, ce n'était pas vraiment cela ... Il se souvenait seulement avec amertume que par le passé on lui avait fait souventes fois remarquer, à lui qui jugeait le Maître des novices trop âgé pour son ouvrage, qu'il était bien plus proche de la tombe que celui dont il soupesait les chances de survie comme il aurait soupesé une bourse ! Or son concurrent dans cette course aux ultimes soupçons de vie était trépassé avant lui - bien avant lui, espérait-il ... Trop souvent, selon l'opinion des plus âgés, il se laissait donc aller à claironner qu'il avait eu raison, qu'il était de fait moins vieux que le Maître des novices, puisque celui-là était mort et enseveli alors que lui-même était toujours bien vif ! En ces temps où les âges et les naissances se fixaient de façon fort approximative, il avait beau jeu d'affirmer cela et nul n'osait le reprendre, moins encore pour sa suffisance ... bien que chacun pensât que l'instant de la mort n'avait rien à voir avec celui de la naissance, sans quoi était bien vieux l'enfantelet mort dans les langes ! Le seul qui aurait eu l'autorité de le contrarier, c'était l'abbé, mais le supérieur ne faisait usage de cette autorité qu'à mauvais escient. C'était du moins l'avis général ... Cela étant, pour les membres de la communauté, l'étonnante longévité de Thomas atteignait aux plus hauts mystères et en agaçait plus d'un. ... [...]
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L'assassinat du mort de
Jean-Louis Marteil
« Quant à ce maudit pont, […], je crains qu’il ne fasse un jour ou l’autre couler le sang, et avant même qu’en soit posée une pierre ! »
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L'assassinat du mort de
Jean-Louis Marteil
« Il fallait qu’elle en sache plus, cette histoire idiote de mort assassiné défiait son intelligence, et par tous les saints, ce ne serait pas en vain ! »
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Par LydiaB, le 12/09/2010
Oradour-sur-Glane : Aux larmes de pierre de
Jean-Louis Marteil
La cloche de l'église a sonné à Nüremberg, comme à Oradour-sur-Glane, ce jour livide du 15 septembre 1935. Quelle heure était-il, là-bas, quand il a lancé l'appel sauvage, le hurlement du sang et du sol, l'appel au meurtre, le premier appel qu'un monde aveugle et muet, un monde sourd qui ne savait pas lire, aurait dû percevoir néanmoins, surgi des limbes épais des territoires anciens, des territoires de glace où la mort est le but suprême ?
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Par LydiaB, le 01/11/2010
L'os de Frère Jean de
Jean-Louis Marteil
Jérôme, pour sa part, questionnait en silence le Dieu des chrétiens, son Dieu, lui demandant comment il se faisait qu'Il eût été capable de mettre tant de beauté dans la nature et tant de laideur, parfois, au cœur des hommes. Et il n'était pas loin de penser que c'était impossible: le Dieu de l'Évangile, ce Dieu d'amour, Père de Jésus, ne pouvait point être à l'origine d'un mal quelconque , fût-il celui issu d'un esprit humain perverti ! Aux yeux de l'Église et de ses docteurs, de telles idées frisaient l'hérésie et sentaient bon le fagot, le maigre en était conscient et s'en révoltait. Rien, pourtant, ne l'empêcherait de continuer à méditer de la sorte, car il avait une confiance absolue en Dieu, qui perce mieux les pensées que n'importe lequel de ses imparfaits - et souvent douteux - représentants sur terre.
Puis il songea soudain que Bernard, avec sa croyance nouvelle en un pays merveilleux et idéal, était plus proche de l'essence profonde de la divinité qu'il ne l'avait jamais été lui-même. Le soleil vint réchauffer son visage et, pour un peu, il aurait proposé au géant de ne point retourner à l'abbaye et de l'accompagner dans sa quête, une quête vaine et vouée à l'échec - donc nécessaire et vitale, bien que très égoïste... Seul le sentiment sincère qu'il serait plus utile ailleurs, parmi ses frères désormais privés de relique, l'en empêcha.
" Nous sommes à nouveau réunis, nous trois", lâcha tout à coup Abdon. " Il me semble que c'est là l'essentiel."
Mentalement, Jérôme remercia Abdon. N'était-elle pas là, en effet, la quête, la seule quête qui valût la peine ? En se penchant en arrière, il regarda Bernard, afin de juger de sa réaction à cette si belle affirmation.
Hélas ! Malgré de louables efforts, le géant affichait toujours le regard impénétrable des baudets résolus à ne plus avancer, quoiqu'il pût leur arriver.
" Tu as raison", répondit alors Jérôme, en espérant que Bernard était assez présent pour entendre ses paroles, "car si nous avons couru si vite, ce n'est point pour reprendre un os, c'est pour retrouver un ami précieux." Il monta le ton: "Cet ami doit le savoir !
- Oh ! Il le sait", dit Abdon, entrant dans le jeu. " Il aurait couru de même pour nous..."
Bernard s'écarta légèrement, juste à ne plus toucher de l'épaule. Il avait très bien entendu. Il sentit revenir en lui l'envie de pleurer. De sa vie, il ne se souvenait pas d'avoir eu à affronter telle émotion.
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La Relique de
Jean-Louis Marteil
Au milieu des ronflements de Bernard, Jérôme eut une petite toux nerveuse.
"Frère Abdon? appela-t-il tout à coup...
-Oui?
- Si nous devions, d'aventure, nous faire jeter par la fenêtre de l'un ou l'autre monastère", reprit Jérôme en se remettant sur le dos, "de grâce, évitons de choisir celui qui domine une falaise!"
Dans la pénombre, Abdon écarquilla les yeux.
Jérôme se tourna sur sa couche et grogna, déjà à moitié endormi: "Voler une relique, passe encore...Voler dans les airs, non!"