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Par paulotlet, le 24/02/2011
La mémoire des vaincus de
Michel Ragon
Maintenant, tous les soirs, une fois Mariette couchée, Fred posait un cahier d'écolier sur un coin de la table de la cuisine et écrivait ; décrivait tout ce qu'il avait vécu en Russie, l'enthousiasme des premières années de la Révolution, le désenchantement qui suivit, la mise en place de l'appareillage habituel de l'État, la bureaucratisation, la militarisation, l'univers carcéral, les rivalités entre les chefs du Politburo, l'éviction de l'opposition. Il se souvenait que Vergniaud, le leader des Girondins, avait dit de la Révolution française lorsqu'elle devint Terreur : «Saturne dévorant ses enfants». Il voulait intituler ainsi son livre. La Révolution russe, c'était également Saturne dévorant ses fils. L'ogre bolchevik, après avoir avalé goulûment tous ses adversaires, dévorait maintenant ceux qui l'avaient fait ogre. L’ogre s'autodévorait.
Claudine, perplexe, regardait Fred qui écrivait. Il lui avait affirmé qu'il rédigeait une sorte de rapport qui servirait à prendre certaines décisions politiques. Claudine rétorqua qu’elle ne comprenait pas quel exposé il pouvait bien concevoir, lui qui ne frayait avec personne. Fred répliqua que, justement, il s'absenterait pendant quelques jours et qu'elle ne devrait pas s'inquiéter. Durruti et lui projetaient en effet de rencontrer en Allemagne Erich Mühsam.
Pourquoi cette Allemagne, qui devait être le pivot de la révolution mondiale ne bougeait-elle pas ? Durruti savait que Mühsam conservait la confiance des anarchistes allemands et il voulait établir une liaison avec eux. Comme Fred Barthélemy connaissait bien Mühsam, il était indispensable qu'il participe au voyage.
Durruti et Fred préparèrent leur escapade avec une grande exaltation. Fred trouvait en Durruti un camarade à peu près de son âge. Au contraire de Makhno, qu'ils admiraient d'ailleurs tous les deux, mais dont ils constataient l'inéluctable déclin, ils se sentaient sur un tremplin, prêts à bondir. Ni l'un ni l'autre ne savaient où, mais ils pressentaient qu'un jour ils feraient un grand saut.
Erich Mühsam jouissait en Allemagne d'un prestige exceptionnel dû à la fois à sa responsabilité de membre du Conseil central de la première République de Bavière, en 1919, et à son succès d'écrivain. Poète, essayiste, dramaturge, son style acerbe et son humour avaient rendu célèbre cet homme qui venait d'avoir cinquante ans, l'aîné donc de vingt ans de Barthélemy et de Durruti.
Mühsam comprenait bien que les bolcheviks l'avaient abusé. En même temps, il s'effrayait à l'idée de décrocher totalement du parti communiste allemand, demeuré très fort, qui lui paraissait le seul rempart sûr contre la montée d'une nouvelle Ligue prolétarienne qui l'inquiétait beaucoup plus que l'éviction, en Russie, de Trotski et de Zinoviev.
Ni Durruti, ni Alfred Barthélemy, n'avaient entendu parler de ce parti national-socialiste des ouvriers allemands, pas plus que de son chef, Adolf Hitler.
— Hitler, dit Mühsam, ne paye pas de mine avec son vieil imperméable et son chapeau cabossé. Mais qu'on ne s'y trompe pas, il porte l'uniforme des chômeurs. Hitler s'identifie à eux et eux croient qu'il les représente. Cet Hitler est un acteur et un metteur en scène qui ne laisse rien au hasard. Depuis dix ans, dans l'ombre, il prépare sa représentation. Il a déjà créé son drapeau (rouge, bien sûr) avec une croix gammée noire ; ses troupes de choc, les S.A., avec des chemises brunes qui singent les chemises noires de Mussolini.
— Trotski aussi était un grand metteur en scène et un prodigieux acteur, dit Fred. Il n'empêche que sa pièce a fait un four et que le rideau lui est tombé sur la tête.
— Mais non, sa pièce n'a pas fait un four, répliqua Mühsam. Staline la joue maintenant à bureaux fermés. Il récupère tout : l'armée rouge, la Tchéka devenue Guépéou, la bureaucratie, le parti unique. Staline couche avec ses bottes dans le lit que lui a borde Trotski.
— Staline, dit Durruti, c'est la victoire des bureaucrates sur les idéologues.
— Pas si simple, reprit Fred. Du temps de Lénine, Staline se moquait du bureaucrate Trotski. C'est Trotski et Zinoviev qui ont bureaucratisé le bolchevisme. Staline n'est qu'un héritier. Ton Hitler ne me paraît qu'une pâle imitation de Mussolini, lui-même pitoyable matamore. Le danger n'est pas là. Je suis bien placé pour savoir que la pieuvre Komintern étend ses tentacules sur toute l'Europe. Si nous ne réagissons pas, nous serons étranglés. Proclamons partout que l'avenir de la révolution n'est plus en Russie, que la Russie bafoue la révolution. L'avenir de la révolution se trouve en Espagne, avec Pestaña.
— Oui, appuya Durruti. Nous venons pour que tu comprennes bien ça, pour que tu abandonnes l'idée que la Russie représente encore un espoir. En Espagne, les anarchistes sont majoritaires et il n'y existe qu'un seul parti communiste important, adversaire de celui de Moscou et avec lequel nous pouvons donc travailler.
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Par BVIALLET, le 11/04/2012
Le Cocher du Boiroux de
Michel Ragon
L'industrie nous nargue , dit le châtelain . Elle arrache de nos campagnes de bons valets qui , dans ses usines se transforment en mauvais sujets . Elle nous envoie des machines qui rendent inutiles la main d'oeuvre des pauvres . Les métayers et les fermiers mettent à la porte leurs domestiques . Que peuvent-ils faire sinon d'aller travailler pour les industriels si on veut bien d'eux ?
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Par gill, le 08/04/2012
La mémoire des vaincus de
Michel Ragon
La vie est un curieux parcours, plein d'embûches et de découvertes, de surprises et de déconvenues. On vient, on va. On rencontre des gens, que l'on oublie, qui disparaissent. D'autres qui s'insinuent, qui ne vous lâchent plus, qui s'accrochent à vous comme des tiques et dont on sait bien que l'on ne pourra s'en débarrasser qu'en disparaissant soi-même, à tout jamais, sans espoir de retour. Ils sont si pesants parfois, que l'on a envie de devancer l'heure.
Pourquoi ceux-là et pas ceux-ci, égarés en chemin et dont le souvenir vous obsède.
Certains sont morts, du moins on le dit, mais ils ne sont pas morts pour vous. Des prétendus morts nous accompagnent, vivent avec nous, en nous, plus que tant de vivants que l'on côtoie chaque jour avec indifférence....
(extrait du prologue inséré en début de l'édition de poche)
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Par BVIALLET, le 21/04/2012
L'Accent de ma mère de
Michel Ragon
Les premières dépêches des villes républicaines de l'Ouest, envoyées à la Convention, ne font d'ailleurs aucunement état d'une rébellion royaliste, mais d'une attaque par vingt mille brigands (le nom leur restera) dont le mot d'ordre est : « Point de roi, point de loi. »
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Par BVIALLET, le 27/04/2012
La mémoire des vaincus de
Michel Ragon
Il y a les putes qui sont des paumées et il y a les super-putes, plus familièrement nommées députes. Alors, elles, ce sont les grandes salopes, les bouffeuses de pèze, les fouteuses de merde. Vive les putes, à bas les députes !
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Par caro64, le 30/05/2009
Le Roman de Rabelais de
Michel Ragon
Après avoir découvert la vertu désaliénante du rire, Rabelais découvrit une mine d'or : le vocabulaire. Non pas le vocabulaire des érudits, ou plutôt pas seulement celui-là car il s'en servira aussi, mais tout le vocabulaire, tous les vocabulaires, des corps de métiers, des provinces, des dialectes et des patois, du vieux langage et des mots nouveaux que l'on pouvait inventer. Le vocabulaire permettait de déconsidérer les ennemis de l'humanité en ridiculisant le langage des maîtres
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Le Prisonnier de
Michel Ragon
Le sport est aujourd'hui le tremplin naturel qui permet à des prolos de grimper au mât de cocagne.Si le cerveau ne conduit pas à d'aussi grands profits économiques,ni à une médiatisation spectaculaire, il peut aussi,néanmoins,arriver à vous "surclasser".
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Par BVIALLET, le 21/04/2012
L'Accent de ma mère de
Michel Ragon
Westermann se vantait lorsque, après avoir écrasé les derniers débris de l'armée vendéenne dans les marais de Savenay, il écrivait au Comité de salut public : « Il n'y a plus de Vendée, citoyens républicains. Elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. Suivant les ordres que vous m'avez donnés, j'ai écrasé les enfants sous les pieds des chevaux, massacré les femmes qui, au moins pour celles-là, n'enfanteront plus de brigands. Je n'ai pas un prisonnier à me reprocher. J'ai tout exterminé.
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Le Prisonnier de
Michel Ragon
Lorsque l'on court il ne faut pas s'arrêter.Sinon l'on trébuche et tombe.
Or l'écriture demande des temps d'arrêt.On réfléchit difficilement lorsque l'on tourbillonne.
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Le Prisonnier de
Michel Ragon
On a beau dire,on a beau faire,le "parvenu" traîne avec lui de bruyantes casseroles.
"Il est parvenu mais dans quel état."On en revient toujours à ce constat cruel.