Les Vies d'Emily Pearl dont le titre du roman de
Cécile Ladjali fait état, ce sont toutes celles que la jeune fille rêve de vivre et qu'elle s'invente grâce au pouvoir des mots. Car elle meurt d'ennui, notre jeune Emily. C'est peu de dire que sa vie ne lui convient pas et qu'elle aspire à mieux, plus grand, plus fort, plus intense.
C'est parce qu'elle méprise la condition de ses parents qu'elle a commencé par quitter le foyer familial pour se faire employer à Green Worps.
Virginia, sa sœur aînée, l'avait fait avant elle, laissant la campagne derrière elle pour une place de pelucheuse dans une industrie textile de Londres. Virginia, son modèle, dont elle attend les lettres comme autant de bulles d'air qui la ramènent à la vie. Virginia qui est sans cesse en mouvement, qui va toujours de l'avant, alors qu'elle ne cesse de se sentir ballottée par une vie sur laquelle elle n'a aucune prise. Virginia qui quitte la vieille Europe endormie pour le Nouveau Monde plein de promesses, rencontre l'amour en la personne d'Eliot, un pasteur, qui va lui donner une fille et avec lequel elle va parcourir l'Amérique pour défendre et propager leurs valeurs et leurs idées progressistes pour l'époque.
Emily, elle, a beau devenir la maîtresse de Lord Auskin, elle ne peut échapper à sa condition. Si elle est son égale lors de leurs étreintes, elle retrouve sa position de domestique le reste du temps.
Contrairement à sa sœur, elle n'aura pas la liberté de choisir son futur mari. Ses parents ont décidé pour elle : son promis ne sera autre que Pitch, le vacher, qu'elle hait pour l'enchaîner à sa condition et la condamner à mener la rustre vie d'une paysanne.
Par deux fois, les deux sœurs auront l'occasion de se retrouver : une première fois, lorsque Emily accompagne lord Auskin lors d'un déplacement à Londres et la seconde, à l'occasion de l'enterrement de leurs parents. Les deux fois, les jeunes femmes vont se manquer d'un rien. Tant et si bien que connaissant l'esprit affabulateur et l'imagination débridée d'Emily, le lecteur en vient à douter de l'existence réelle de Virginia. Et si finalement Virginia n'était qu'un double fantasmé d'Emily, une image idéalisée de la femme qu'elle aimerait être.
Emily Pearl n'est pas un personnage sympathique.
La personnalité d'Emily est complexe, tourmentée. La jeune fille n'arrive pas à concilier ses ambitions personnelles et son destin qui semble tout tracé, tant par sa famille que par la société victorienne.
Ne sachant comment s'y prendre pour parvenir à donner un sens à sa vie, elle accumule rancœurs et frustrations. Elle trouve temporairement une échappatoire dans son journal grâce auquel elle fait l'expérience du pouvoir que lui confèrent ses histoires et ses calomnies.
A la voir aussi manipulatrice, jouer froidement avec les destins des gens de la maisonnée simplement pour pimenter son quotidien et se changer les idées, sans vraiment se soucier des répercussions de ses mensonges, on finit par douter de ses réelles intentions et même, parfois, de sa santé mentale. Est-elle cette jeune oiselle naïve ou une sournoise intrigante ? Sa relation trouble avec Auskin est-elle l'expression d'un amour sincère ou est-elle pour Emily le moyen d'atteindre son but ?
Sans cesse, Emily réprime ses sentiments qu'elle ne semble exprimer pleinement qu'en présence de Terence à qui elle apporte sans relâche toute son attention et toute son affection.
Et c'est justement au moment où elle va laisser parler son cœur et donner la preuve ultime de son amour qu'elle va commettre l'irréparable et tout perdre.
N'ayant aucune connaissance particulière en matière de romans victoriens et/ou gothiques, je n'ai pas été en mesure de faire une quelconque comparaison ou rapprochement avec le texte de
Cécile Ladjali, sentir si
Les Vies d'Emily Pearl était un clin d'œil, une parodie, un hommage aux maîtres du genre ou une libre ré-interprétation de l'auteur.
Et pour une fois, je dirais tant mieux. J'ai ainsi pu apprécier ce roman pour lui-même. Si j'ai beaucoup aimé l'histoire et la tristesse poisseuse qui s'en échappe (l'élément liquide, sous toutes ses expressions, y est omniprésent), j'ai également pris beaucoup de plaisir avec la construction particulière du journal où s'enchevêtrent - sans véritable transition marquée par une ponctuation spécifique - les confidences d'Emily, des extraits des lettres de Virginia, des dialogues, ce qui s'est réellement passé et ce qui relève de l'imaginaire…
Une très agréable lecture et un premier contact prometteur avec
Cécile Ladjali que je dois à Brize qui en avait fait un livre voyageur.
Lien : http://www.incoldblog.fr/?index/oeuvres/Les%20vies%20d%27Emily%20Pearl