L'auteur,
Xinran, a fondu au sein de ce roman trois histoires individuelles dont elle avait eu connaissance en tant que journaliste. J'ai beaucoup aimé ce récit croisé, chaleureux et tonique, porté par de jeunes protagonistes qui en veulent, mues par le désir de prouver à leur père que des « baguettes », comme il les surnomme par opposition aux « poutres » que sont les garçons, sont elles aussi capables de rapporter de l'argent à leur famille et donc de la soutenir en subvenant à ses besoins.
Les caractères des jeunes filles sont intéressants. Cinq, en particulier, illettrée et pas très dégourdie, à qui on a en plus tout le temps dit qu'elle était stupide, est résolue à devenir quelqu'un de compétent dans sa partie (elle a un emploi au sein d'un « centre de culture de l'eau », centre aquatique prodiguant des soins paramédicaux à base de plantes). Quant à Six, elle décide d'apprendre l'anglais grâce à la fréquentation des étrangers côtoyés dans la belle maison de thé où elle travaille.
Les trois sœurs ont toujours travaillé dur dans les champs et le labeur citadin ne les effraie pas. En revanche, nombre de choses les surprennent voire les choquent en découvrant la vie en ville et c'est nous, lecteurs, qui sommes à notre tour ébahis par le fossé ou plutôt le gouffre qui sépare encore la ville de la campagne. Il ne s'agit pas seulement d'une disparité matérielle criante entre misère et (très) relatif bien-être, mais aussi d'un grand écart culturel : à la campagne, le pater familias règne et personne ne songerait à contredire la loi qu'il édicte, en particulier les épouses et les filles, soumises à son autorité, avant de l'être à leur tour à celle de leur mari. En ville, l'émancipation féminine a fait son chemin et les rapports hommes-femmes se sont occidentalisés. On notera aussi des différences de classe patentes, une crainte profonde (ancrée dans la conscience collective) des agissements de la police, la nécessité d'obtenir le soutien, pour que sa petite entreprise tienne le coup, de tous ceux qui détiennent un quelconque pouvoir local, le flou qui accompagne encore les notions d'interdit-censuré dans les productions littéraires et aussi dans les propos tenus ...
Au final, un aperçu de la Chine actuelle vif et, en filigrane, engagé, au travers de trois portraits de jeunes filles déterminées qui, tant mieux pour elles et pour le lecteur (pour une fois, pas d'histoire sordide), ont eu la chance de rencontrer des gens accueillants et gentils en ville, ce qui n'est pas toujours le cas pour toutes celles qui y débarquent.
(et ce livre m'a permis de découvrir
Xinran, auteur dont j'avais déjà beaucoup entendu parler sur les blogs à propos de "
Chinoises" et "
Funérailles célestes")