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EAN : 9782226041401
187 pages
Albin Michel (26/04/1990)
3.96/5   13 notes
Résumé :
Voyez-vous, Reb Cholem Alei'hem, si vous devez attraper le gros lot, le gros lot vous attrape. C'est comme on dit : "Quand ça va, ça court" ; pas besoin de malice, pour ça. Mais si, Dieu garde, vous n'avez pas la chance, alors vous pouvez causer et causer, ça vous sert autant comme la neige de l'hiver dernier. C'est comme on dit : "Contre un mauvais cheval, il n'y a pas de bonne raison." Mais, à rebours, tu trimes, tu t'échines, tu te couches pour mourir (à tous les... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (1) Ajouter une critique
TEVIE DER MILKHIKER. TEVIE LE LAITIER.

Je m'imagine le rencontrer par hasard, disons un jour de pluie, essayant de sauter une flaque sur un trottoir mouille. Il est poli:
--Sholem aleikhem, Mr. Dandine! La paix soit sur vous!
--Bonjour a vous aussi, Mr. Rabinovitch. Aleikhem veal beneikhem! Sur vous et sur vos enfants! Mais dites-moi, vous vous etes choisi un drole de nom de plume, un salut en fait?
--Quel meilleur nom qu'un bon souhait, qu'une benediction? L'Ecclesiaste n'a-t-il pas dit: mieux vaut un bon nom qu'un parfum raffine?
Il saute la flaque et s'eloigne, souriant sous sa moustache. Et moi qui voulais lui dire tant de choses je reste coi, fige.


Ah! Ce n'est pas Tevie qui l'aurait laisse passer comme cela. Tevie, lui, chaque fois qu'il le rencontrait l'entretenait longuement, lui debitant toutes les vetilles de sa petite vie. Des annees passaient, ils se retrouvaient par hasard dans un train ou au detour d'une ruelle fangeuse, et hop! Tevie lui decochait tout un monologue. Et je comprends que Sholem Aleikhem l'ait ecoute patiemment et ait meme transcrit et publie ses histoires, parce que si Tevie se croyait tres sage et tres docte, lachant des citations bibliques ou talmudiques a tout bout de champ, en fait il les pervertissait et se ridiculisait, ecorchant le texte et depravant son intention. Il a du bien se marrer en douce, Sholem Aleikhem, et voulu surement offrir a ses lecteurs un bon moment de rigolade.
La prochaine fois que je rencontre Sholem Aleikhem je prends mon courage a deux mains, je l'arrete et je lui parle. Longuement. En attendant je relis les monologues de Tevie. Ce me sera comme une preparation.


Ah! J'ai bien ri. Il a l'art et la maniere, ce Tevie, de faire sourire son interlocuteur en lui contant ses deboires. Meme ses grands malheurs prennent un tour comique dans sa bouche. Parce qu'en fait c'est ce qu'il detaille dans son bavardage, tout un chapelet de deboires, d'epreuves, de tribulations, qu'il accepte avec resignation. “Tout est dans les mains de Dieu" et qui peut comprendre les desseins divins? Qui peut se revolter contre eux? de toutes facons “quelles que soient les mauvaises nouvelles, vous devez continuer de vivre, même si cela vous tue”.


Les debuts de Tevie sont heureux. Il aide de riches dames perdues et est remercie avec une petite somme qui lui permet d'acheter une vache. Il gagnera sa vie en vendant beurre et fromages. Mais bientot sa naivete lui fera confier ses benefices au premier escroc venu, et il perdra tout. Qu'a cela ne tienne! Dieu pourvoira a sa subsistence!

Il a sept filles, toutes belles, toutes travailleuses, toutes vertueuses, et il espere les marier a de bons partis. Mais sa premiere, Tseitel, se marie par amour a un pauvre here, sans besoin de shadkhen (= entremetteur)l et sans qu'elle lui laisse voix au chapitre. La deuxieme, Hodel, s'entiche d'un etudiant revolutionnaire et devra le suivre dans son exil en Siberie. Tevie s'en remet a peine que Have se convertit au christianisme par amour. Pour Tevie c'est comme si elle etait morte et il “s'assoit" pendant sept jours de deuil. Mais le pire est a venir. Un juif riche de Ekaterinoslav, fuyant le pogrom de Kichinev, s'est installe dans sa bourgade et s'eprend de Schprintse mais sa famille ne peut admettre cette liaison et l'emmene ailleurs. Schprintse, au desespoir, se suicide par noyade. de nouveau sept jours de deuil. Apres la guerre Russo-japonaise de 1904 il marie Belke, sa plus petite, a un entrepreneur qui veut l'envoyer, lui Tevie, maintenant que sa femme est decedee, en Eretz Ysroel, en Palestine. Partira-t-il, seul, loin de ses filles? Mais l'entrepreneur fait faillite et est force d'emigrer avec Belke, pour l'Amerique. Il restera donc avec ses vaches. Pas longtemps seul. le mari de Tseitel meurt de tuberculose et il doit la recueillir et nourrir sa plethore d'enfants. Mais bientot des emeutes eclatent dans tout l'empire (1905, annee revolutionnaire) et les habitants de son village - ou il est le seul juif - decident de saccager sa maison pour prouver en haut lieu qu'ils ont pris part a un pogrom. Il arrive a les convaincre de ne casser que les vitres puis les invite a trinquer avec lui. Arrive l'affaire Beilis en 1913 et un uradnik (le policier du coin) vient lui annoncer son expulsion ainsi que tous les autres juifs de la region, vers Berditchev. Et la, Have revient (de son plein gre?) pour etre expulsee, comme juive, avec eux. Mais que deviendront-ils? Que sera-t-il d'eux?


Ah! J'ai bien ri. J'ai ri du tragique destin de Tevie. Comment ai-je pu? Est-ce sa facon de raconter ses tragedies? Ses radotages? Ses citations corrompues? Ou c'est peut-etre le sieur Sholem Aleikhem qui a maquille, truque son franc-parler? Et pourquoi? Pour le ridiculiser? Mais il n'est pas du tout ridicule! En fait, ce qu'il raconte c'est ce qu'ont connu les juifs d'Ukraine et de Russie au dernier tiers du 19e siecle et au debut du 20e! le bon et le mauvais! Si je cesse de rire, que m'a raconte Tevie? Voyons: la fin de la toute-puissance du pater familias, avec une certaine emancipation des femmes; l'attrait des ideologies revolutionnaires sur les jeunes, et le prix qu'ils en paieront; l'assimilation grandissante, qui mene des fois a l'abandon du judaisme, a la conversion, mais se revele factice en fin de compte, non recevable par l'environnement; les pogromes qui eclatent a chaque remous de la societe, a chaque crise politique; les expulsions systematiques de certains zones, ordonnees en haut lieu; l'exil volontaire, l'immigration massive vers l'Europe de l'Ouest et surtout vers l'Amerique; en fait, si je resume tout cela, une epoque de grands chamboulements, la fin d'une certaine facon de vivre la judeite.


Ah! J'ai bien ri. J'ai bien senti qu'il n'y a pas de quoi rire, mais j'ai bien ri. Cela serait-il du a la transcription des monologues de Tevie par Sholem Aleikhem? Oui, ca doit etre ca. Ou plutot son sens de l'humour a lui, au sieur Sholem. le genie d'un auteur qui arrive a evoquer, a detailler un demi-siecle d'histoire mouvementee et somme toute tragique en faisant poindre chez son lecteur un sourire. Malgre tout. le lecteur sourit, rit meme a certains passages, mais ce faisant il s'impregne de la tragedie.


Oui, Mr Salomon fils de Nahum Rabinovitch, Sholem Aleykhem de son nom de plume, a une touche de genie. Il a laisse, avec Tevie le laitier, une oeuvre immortelle, qui a ete traduite en de nombreuses langues, a conquis des generations de lecteurs, a ete adaptee au theatre et au cinema. Mais que ceux qui ont vu la comedie musicale tiree du livre ne se fassent pas d'illusions, cette comedie ne transpose qu'un chapitre du livre, et qui plus est, assez edulcore. Quant a moi, ce livre ne m'a pas donne envie de chanter a tue-tete “If I were a rich man bidi bidi bidi bidi bidi bidi bidibam…”, mais plutot de fredonner une vieille chanson du repertoire klezmer, beaucoup plus larmoyante, “Belz, mein shtetele Belz, mein heimele, vu ikh hob, meine kindershe yorn farbrakht…”, Belz, mon village, mon chez-moi, ou j'ai passe une si belle enfance… [et la s'ajoute le comique d'un sepharade qui s'evertue a machouiller du yiddish… ]. Que voulez-vous? Ce livre m'a bien fait rire, mais sous la peau, in petto, bien en dedans, secretement, j'ai larmoye: Belz, mein shtetele Belz… sans meme savoir ou se trouve ce Belz…


P.S. Tout compte fait, si je revois Sholem Aleikhem je change de trottoir. Qu'est-ce que je pourrais lui raconter? Je ferais mieux de lire ses autres oeuvres…
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Citations et extraits (1) Ajouter une citation
Les enfants d'aujourd'hui, que vous dites ?… "Bonim guidalti", j'ai élevé des enfants, comme on lit chez Schaïé, le prophète… Va, tu peux les élever ! le jour et la nuit tu peux trimer pour eux, et devenir noir de misère ! Et après ?… Selon comme tu es, ou selon qu'est-ce que tu as, tu te penses : "ils feront ceci, ils feront cela !… " Moi, pour les miennes…
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Sholem Aleikhem : Gens de Kasrilevkè
Olivier BARROT présente "gens de Kasrilevké", recueil de nouvelles écrites en yiddish au début du siècle par Sholem Aleikhem.
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