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Alexis de Tocqueville a jadis remarqué qu'« En politique, ce qu'il y a de plus difficile à apprécier et à comprendre c'est ce qui se passe sous nos yeux. » Et je suis cent fois d'accord avec lui. Et c'est en cela que David Graeber nous offre un trésor qu'il nous faut chérir : comprendre dans les détails de son fonctionnement le monde politico-socio-économique que nous avons sous les yeux.

Je tiens à tirer deux très, très grands coups de chapeau. Tout d'abord à l'auteur, David Graeber, que je considère comme l'un des plus grands et des plus stimulants essayistes actuels dans le domaine social. Ensuite, je tiens à saluer l'éditeur Les Liens qui libèrent pour la qualité générale de ses publications, qui, avec La Découverte, L'Herne et La Fabrique est l'un des (trop) rares remparts à la toute puissance de la pensée dominante (c'est-à-dire, la pensée des dominants, rien à voir, bien évidemment avec une quelconque supériorité de fond ou de vue de ladite pensée).

Question : que dites-vous juste après avoir donné votre nom lorsqu'au cours d'une soirée entre amis l'on vous présente quelqu'un que vous n'avez jamais vu au préalable ? À un très haut pourcentage, vous allez évoquer votre profession et même, pour certain(e)s, si vous êtes actuellement sans emploi, vous allez avouer, avec une once de dépit dans la voix, que vous êtes au chômage. D'ailleurs, très souvent, vous n'allez pas dire que vous êtes au chômage, mais que vous " cherchez du boulot ".

J'ai pris conscience de ce détail, il y a longtemps déjà, lorsque fringante étudiante en éthologie des primates, j'eus le privilège de côtoyer Hans Kummer, légende (à l'époque encore) vivante (et francophone de surcroît) de la discipline. Tandis que je lui serrais la main, pleine d'admiration, il m'avait courtoisement demandé qui j'étais. Je m'étais alors bêtement présentée à lui comme étant l'étudiante de " Machin " de l'Université de " Truc ". Il me répondit du tac au tac, avec son accent suisse et la sagacité qui brûlait dans son regard : « Ça, ce n'est pas vous, c'est votre fonction. » J'en fus bouleversée : je ne m'étais spontanément définie que par ma profession, qui en plus, n'en était pas vraiment une.

J'ai depuis noté cette tendance chez de très (trop) nombreuses personnes. « Bonjour, enchantée, " Machine ", je travaille chez " Bidule " et vous ? » Jamais on ne m'a dit : « Bonjour, enchantée, " Machine ", dans le privé, j'adore la danse africaine et la peinture chinoise et vous, qu'est-ce que vous aimez ? » Parallèlement, juste après avoir décliné leur nom et leur profession, ces mêmes personnes en viennent très vite, pour la plupart ou du moins très souvent, à reconnaître qu'elles détestent leur boulot, ou que leur patron est un con ou un incompétent notoire et qu'elles aimeraient bien trouver autre chose.

Suite de la question : comment peut-on à la fois autant se définir par notre travail et autant le détester ? Pourquoi cette dissonance ? Est-ce que ça a toujours été comme ça ? Est-ce que c'est une évolution vraiment actuelle qui en est cause ? Si oui, laquelle ?

Si l'on essaie de creuser un peu le douloureux problème du " pourquoi ? " ces personnes détestent leur boulot, viennent très souvent en premier l'ennui, dû aux tâches répétitives et à la paperasse abondante, abondante, toujours plus abondante. Viennent aussi les conditions de rémunération, le fait d'être littéralement phagocyté par son travail jusque dans sa sphère privée, etc.

Bref, ce constat, tout le monde a eu l'occasion de le faire. Vous avez peut-être aussi eu l'occasion de constater combien certains énoncés de profession vous apparaissent peu clairs. « Mais qu'est-ce que c'est au juste que ce boulot ? » Et, bien souvent, vous n'êtes pas beaucoup plus renseignée après qu'avant avoir eu des explications dudit professionnel.

Voilà, nous touchons au but. David Graeber essaie de comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là. Pourquoi des gens dépriment parce qu'ils se rendent compte que leur travail n'a soit aucune utilité, soit il est globalement néfaste pour la communauté.

Il montre et démontre que les emplois les plus utiles socialement et les plus productifs sont également les moins bien payés. le personnel d'entretien, les manutentionnaires, les infirmières, etc. dont personne ne remet en cause l'intérêt de leur tâche pour les autres sont payés au lance-pierre tandis que les responsables de la communication interne d'une grosse entreprise (un exemple parmi des milliers d'autres) sont payés dix fois plus. Qu'est-ce qui justifie cela du point de vue de la productivité ? du point de vue du bien général apporté aux autres ?

Il y a longtemps déjà, le regretté Coluche avait trouvé une formule percutante pour s'adresser à un homme politique bien connu de l'époque : " ministre du temps perdu à un fric fou ". Voilà ce que David Graeber appelle les " bullshit jobs " c'est-à-dire non pas les " boulots de merde ", ceux qui sont utiles mais que personne ne veut faire car mal payés et déconsidérés, non il s'agit ici de " boulots à la con ", c'est-à-dire des boulots très bien payés, qui ne servent littéralement à rien.

Un bon indicateur du bullshit job est de se poser honnêtement la question : si mon travail était supprimé, est-ce que la communauté s'en porterait plus mal ? Très souvent, la réponse est non et même, plus inquiétant, la communauté s'en porterait plutôt mieux (démarcheurs téléphoniques de mon coeur, c'est à vous que je pense très fort en écrivant cela). En général, dans le privé, la succession hiérarchique des managers située entre le grand patron et ceux qui font effectivement un vrai boulot est jugée par ces derniers plutôt nuisible à la bonne exécution de leur tâche. (Dans le public, ça devient carrément kafkaïen et, hormis les échelons en rapport direct avec la mission à accomplir, c'est-à-dire, le tout premier échelon, c'est du bullshitland sur toute la ligne !)

C'est un peu comme si toute cette flopée de contrôleurs, formateurs, managers, chef d'équipe, responsable quelconque vous demandait : « Qu'est-ce qu'on peut faire pour vous aider dans votre tâche ? » Vous leur répondriez invariablement comme il fut répondu à Jean-Baptiste Colbert : « Rien ! surtout ne faites rien ! à chaque fois que vous faites quelque chose, c'est pire, et ça se traduit par une nouvelle paperasse ou un questionnaire à la con de plus à remplir. Laissez-nous faire, surtout, laissez-nous faire, ne faites surtout rien. »

Et voilà comment, malgré tout, une longue, chaque jour plus longue chaîne hiérarchique — qui se nourrit d'elle-même à chaque échelon, que ce soit dans le public ou dans le privé — vient sucer, en bonne sangsue qu'elle est, tout l'argent généré par l'authentique travail des salariés les plus mal payés et les plus productifs.

Est-ce cela l'efficacité tant vantée du capitalisme ? Pourquoi cette longue chaîne de sangsues si l'on souhaitait vraiment rendre la production efficace ? Il y a d'autres explications que le capitalisme, d'autres fonctionnements qui sont devenus légions et c'est à la compréhension de tout ceci que nous invite David Graeber, avec mille fois plus de talent et de brio que la maigre pitance que je viens de vous servir.

Franchement, chapeau David Graeber. J'ai le sentiment, à la lecture de cet essai, qui se situe à la frontière entre le social, l'économique et le politique, de mieux comprendre le monde dans lequel je vis, ce qui est le but, je crois, de tout essai digne de ce nom. Alors merci David Graeber de nous tenir éveillés et pardonnez-moi si, une fois encore, je n'ai produit qu'un bullshit avis, car je me rassure en me disant qu'il ne représente, tout bien pesé, pas grand-chose.
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Un nombre important (et croissant) de gens, lorsque sondés à savoir si leur travail a une utilité quelconque, répondent : "non". Ces bullshit jobs, se retrouvent tout autant (sinon plus) au privé que dans la fonction publique. Qu'on parle de middle management, de ressources humaines et tout cela.

Graeber, dans cet essai, tente d'analyser pourquoi une économie capitaliste, pourtant centrée sur l'efficience, en vient à dilapider tant de ressources pour des emplois inutiles. Ne soyez pas surpris : "it's not a bug, it's a feature".

Plusieurs explications sont soulevées. La plus intéressante vient du statut social : Plus un travailleur a de gens en dessous de lui, plus il se sentira important. Les PDG aiment bien comparer combien ils ont de secrétaires pour calculer à quel point ils travaillent fort, sont occupés, bref : cela leur permet de calculer leur prestige.

Mais ce n'est pas vrai que pour les PDG. Les cadres, contre-maitres et tout poste médian entre le PDG et le concierge compétitionnent de la même façon. Plus on a d'employés sous nos ordres, plus on se convainc que notre propre poste est important et nécessaire.

Une autre raison est aussi le refus du capitalisme actuel de prendre la direction d'une société du loisir. On vise le plein emploi, convaincu que sans cela, la civilisation s'effondra. Il faut donc inventer constamment des besoins et des jobs inutiles. Après tout, la plupart des rapports de Ressources Humaines concluent que l'entreprise a besoin de plus d'effectifs... aux Ressources Humaines.

La plume de Graeber ici est particulièrement amusante, sans sacrifier dans sa rigueur habituelle.
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En 1930, John Meynard Keynes prédisait que les technologies auraient suffisamment progressé d'ici la fin du siècle pour que les pays industrialisés puissent instaurer une semaine de travail de quinze heures. Pourtant, la technologie a été mobilisée pour nous faire travailler plus en créant des emplois inutiles. Dans les grandes entreprises, alors que les campagnes de réductions de coût, les licenciements et les accélérations de cadence touchent systématiquement les personnes qui fabriquent, transportent, réparent ou entretiennent, le nombre de « gratte-papier » semble sans cesse gonfler car la classe dirigeante a compris qu'une population heureuse, productive et jouissant de temps libre est un danger. C'est pourquoi, tandis que les « vrais travailleurs » sont constamment écrasés et exploités, les sans-emplois sont terrorisés et dénigrés et les gens « fondamentalement payés à ne rien faire » adhèrent aux vues et aux sensibilités de la classe dirigeante et réservent leur animosité à ceux dont le travail a une valeur sociale indéniable.
(...)
Cette longue démonstration copieusement illustrée de très nombreux témoignages (dont nous n'avons pas du tout rendu compte ici) permet une lecture particulièrement vivante et aisée. Moins dense que d'autres ouvrages de l'auteur, son propos n'en demeure pas moins extrêmement pertinent et un excellent complément de son titre précédent Bureaucratie. de nouveau, David Graeber, en décloisonnant les connaissances, invite à un point de vue radical et totalement original sur nos sociétés.

Article (très) complet sur le blog.
Lien : https://bibliothequefahrenhe..
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Un livre éclairant qui date un peu je crois. Ces notions ont été pas mal médiatisées et il n'est plus besoin de les expliquer à l'honnête citoyen. le "Job à la con" est donc ici classé par catégories de nuisance sociale et d'autonuisance, les deux pouvant avoir lieu simultanément.
Si des sociétés étaient classées par le pourcentage de jobs à la con qu'elle produit, notre société moderne décrocherait le pompon.
La société soviétique sans chômage produisait des travailleurs pauvres qui ne faisaient pas grand chose. La société moderne produit des parasites qui s'évertuent à faire croire qu'ils font quelque chose et qui sont par contre très bien payés pour ce subterfuge.
Il est vrai que engraisser des talentueux clowns en crampons, des magnifiques bimbo.e.s marseillais.e.s, des très fin.e.s influenceurs.euses, des tendres et affectueux présentateurs de shows télévisés, des powerpointeurs de mac Kisait etc..., il est nécessaire d'exploiter des travailleurs inutiles comme les infirmiers, les profs, les petites mains de la restauration, les ouvriers de chantier etc...
Ici, ces jobs à la con qui ne servent à rien à part encaisser des sommes indues sont plutôt situés du côté des grandes structures, publiques comme privées. On a le droit à des explications sur l'intérêt d'avoir autour de soi, quand on atteint un certain niveau de rémunération, une cour servile qui renvoie une image flatteuse de sa fatuité.
Cela depuis suffisamment longtemps pour être à peu près certain que cela perdurera.
Enfin, tant que les premiers convaincront les seconds qu'il faut préserver l'habitabilité de la planète pour qu'ils continuent d'en jouir.

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J'ai tagué ce livre « Coup de Coeur » sur mon blog. Il me faudrait créer une étiquette « Indispensables ».
Ce livre fait partie de ceux qui changent votre vision du monde ou qui corrigent ce que vous croyez savoir.
Le précédent livre m'ayant fait cet effet est « Tout sur l'économie (ou presque) »

Avant de lire cet essai :
* Je savais que des « jobs à la con » existaient, mais je pensais que c'était un peu anecdotique
* Je croyais les « bullshit jobs » beaucoup plus répandus dans la fonction publique et les grosses administrations.
* Je ne connaissais pas suffisamment les racines historiques, religieuses de la « valeur » ou des « valeurs » que l'on accorde au travail
* Je croyais à la fable de l'efficience du capitalisme

Et bien cet essai :
* S'appuie sur des témoignages pour illustrer son propos. Mais même une foule de témoignages n'est pas une preuve. Alors justement…
* Trouve des preuves de ce qu'il avance : oui les « bullshit jobs » existent et ne se cantonnent pas au « public » (au contraire !)
* Casse le mythe dans le privé il y en a peu
* Casse le mythe d'un capitalisme efficient
* Plonge aux racines de la place, de la valeur, des valeurs que l'on associe au travail
Depuis quand associe-t-on le travail à la pénibilité ?
Qu'est-ce qui se cache derrière le fait de « vendre son temps ? »
* Catégorise de façon pertinente les genres de « bullshit jobs »
* fait le pont avec les décisions politiques
* Quelles conséquences sur les individus coincés
* et bien plus !

Alors évidemment on ne peut pas mesurer précisément le nombre de bullshit jobs car comment savoir qu'un poste apporte quelque chose à l'humanité ?
Il ouvre d'énormes pistes de réflexion :
* Pourquoi travaillons-nous ?
* Pourquoi garder les gens occupés à des tâches inutiles voir néfastes ?

Un livre indispensable alors que la voie « travailler pour consommer » nous aliène et nous conduit dans le mur.
Lien : https://post-tenebras-lire.n..
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Les cinq grandes familles de «jobs à la con»
Par Quentin Périnel
Mis à jour le 01/09/2018 à 17:14

Dans un livre qui paraît en cette rentrée, l'anthropologue américain David Graeber étaie la notion de «bullshit job» qui l'a fait connaître en 2013. Un regard critique et cynique sur la vie de bureau contemporaine.

Lorsqu'un article fait autant de bruit dans le monde entier, c'est forcément que son auteur a visé juste. Lorsque l'anthropologue américain et militant anarchiste David Graeber - qui a animé en mars dernier une grande et passionnante conférence au Collège de France - publie, en 2013, un article intitulé «Le phénomène des jobs à la con» dans le magazine Strike!, il ne s'attendait pas à provoquer un tel émoi: des dizaines de reprises médiatiques, des traductions dans toutes les langues du monde... «Bullshit Job»: un emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflu ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence. Telle est sa définition du concept.
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À lire aussiL'art d'exercer le pouvoir quand on n'en a pas

Cinq années plus tard, le chercheur américain a étayé encore davantage sa réflexion, et publie un livre - traduit aux éditions Les liens qui libèrent - qui porte le nom du phénomène. «À tous ceux qui préfèrent être utiles à quelque chose», écrit-il en première page en guise de dédicace. Dans son essai d'environ 400 pages, l'auteur dresse notamment une typologie desdits «jobs à la con», qu'il classe en cinq grandes familles représentatives, selon lui, du monde du travail contemporain.

• Les larbins. Les jobs de larbins, explique-t-il, sont ceux qui ont pour seul but - ou comme but essentiel - de permettre à quelqu'un d'autre de paraître ou de se sentir important. En bref: d'aider quelqu'un à briller et à le tirer vers le haut tout en restant dans l'ombre. «Oui, il existe encore des boulots de domestiques à l'ancienne, de type féodal, soutient David Graeber. À travers L Histoire, les riches et les puissants ont eu tendance à s'entourer de serviteurs, de clients, de flagorneurs et autres laquais.» Exemple? Jack explique qu'il était démarcheur téléphonique chargé de vendre des actions à des clients, de la part d'un courtier. «L'idée était que, aux yeux du client potentiel, le courtier aurait l'air plus compétent et plus professionnel si l'on sous-entendait qu'il était trop occupé à faire du fric pour pouvoir passer les coups de fil lui-même, précise-t-il. Mon poste n'avait donc strictement aucune utilité, si ce n'est de faire croire à mon supérieur immédiat qu'il était un gros bonnet et d'en convaincre les autres.»

• Les porte-flingue. Naturellement, le terme n'est pas à prendre au premier degré. Il s'agit d'une appellation métaphorique pour désigner ceux dont le travail a été créé par d'autres et comporte une composante agressive. «Un pays n'a besoin d'une armée que parce que les autres pays en ont une», explique Graeber. Un exemple qui vaut aussi, selon lui, pour les lobbyistes, les experts en relations publiques, les télévendeurs ou les avocats d'affaires. «L'université d'Oxford a-t-elle réellement besoin d'employer une douzaine d'experts en relations publiques, au bas mot, pour convaincre le monde de son excellence?, questionne-t-il. Il me semble au contraire qu'il faudrait au moins autant d'attachés de presse et des années d'efforts pour détruire sa réputation d'excellence, et je me demande même s'ils y parviendraient.»

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• Les rafistoleurs. Ou bricoleurs professionnels. Qui sont les rafistoleurs? Ceux dont le job n'a d'autre raison d'être que les pépins ou anomalies qui enrayent une organisation: ils sont là pour régler des problèmes qui ne devraient pas exister. le terme est notamment employé dans l'industrie du logiciel, mais il peut être d'application plus générale. «Les premiers exemples de rafistoleurs auxquels on pense, ce sont des subalternes dont le boulot est de réparer les dégâts causés par des supérieurs hiérarchiques négligents ou incompétents», lit-on dans le livre Bullshit Jobs. «Une fois, j'ai travaillé dans une PME comme «testeuse», témoigne une employée. J'étais chargée de relire et corriger les rapports écrits par leur chercheur/statisticien star.»

• Les cocheurs de case. Pour qu'une organisation puisse exister et que tout le monde sache qu'elle existe, il faut des cocheurs de case. Il s'agit d'employés dont la seule principale raison d'agir est de permettre à une organisation de prétendre faire quelque chose qu'en réalité elle ne fait pas. Voilà une bonne définition de la réunionnite: des réunions sans cesse, pour le principe, et sans intérêt apparent ni aucune décision de prise. Graeber explique que dans la majorité des cas, les cocheurs de case sont tout à fait conscients que leur job n'aide en rien la réalisation du but affiché. Pire encore: il lui nuit, puisqu'il détourne du temps et des ressources. «L'essentiel de mon travail consistait à interviewer les résidents afin de noter leurs préférences personnelles dans un formulaire «loisirs», explique ainsi Betsy, qui était chargée de coordonner les activités de détente dans une maison de repos. (...) Les résidents savaient très bien que c'était du pipeau et que personne ne se souciait de leurs préférences.» le temps que Betsy passait à remplir ces formulaires était précisément du temps qu'elle ne passait pas à les divertir!

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• Les petits chefs. C'est peut-être le profil le plus connu... et le plus haï aussi. Les petits-chefs se divisent en deux sous-catégories. Ceux du premier type n'ont qu'une fonction: assigner ou déléguer des tâches à d'autres. Ils peuvent être considérés comme le reflet inversé des larbins: ils sont tout aussi superflus, mais au lieu d'être les subordonnés, ce sont les supérieurs. Si cette première catégorie est inutile, la seconde est nuisible: il s'agit des petits chefs dont l'essentiel du travail consiste à créer des tâches inutiles qu'ils confient à leurs subalternes, ou même de créer de toutes pièces des «jobs à la con.» «Il est très difficile de recueillir des témoignages de petits chefs», observe Graeber. Logique: il est difficile d'admettre être chef et d'avoir un job inutile. «J'ai dix personnes qui travaillent pour moi, mais pour autant que je puisse en juger, toutes sont capables de faire le boulot sans qu'on les surveille, constate Ben, manager intermédiaire dans une entreprise. Mon seul rôle, c'est de leur distribuer les tâches - notez que ceux qui conçoivent ces tâches pourraient parfaitement les leur confier directement.» Ben va même encore plus loin dans sa lucidité quant à son travail: «J'ajoute que bien souvent, les tâches en question sont produites par des managers qui ont eux-mêmes des jobs à la con; du coup, j'ai un job à la con à double-titre.»

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David Graeber explore en profondeur le phénomène contemporain des jobs à la con. La typologie qu'il propose, se reporter aux citations que j'ai publiées, leurs impacts et en premier lieu la souffrance de ceux qui en ont un sont décrits brillamment et sont abondamment illustrés.
Les raisons d'apparition de la nouvelle féodalité managériales et les conséquences sociétales et politiques sont analysées en profondeur.

Ce qui m'a particulièrement plu fait l'objet du chapitre intitulé : pourquoi notre société reste-t-elle sans réaction face à la généralisation des emplois inutiles ?
Le ton est plus polémique, David Graeber rappelle l'origine théologique du travail « devoir sacré », nous ébranle en s'appuyant sur de nombreux paradoxes, hélas fort pertinents tels que : plus mon travail bénéficie aux autres et moins je suis susceptible d être payé pour le faire; ou encore :
de nos jours la plupart des gens tirent leur dignité et leur amour-propre du fait de gagner leur vie grâce à leur travail et en même temps la plupart des gens détestent leur boulot.

Avec son sens de la formule, Graeber écrit : les travailleurs ( du XX eme siècle mais nous en avons gardé la mentalité) sont incités à concevoir leur labeur non pas comme un moyen de créer des richesses ou d'être utiles aux autres que comme un acte d'abnégation, une forme de cilice laïque, un renoncement à toute espèce de joie et de plaisir pour pouvoir devenir adulte et gagner le droit de posséder les gadgets de la société consumériste.

En conclusion, nous ne sommes pas en capacité de transformer notre puissance technologique en occasion d'épanouissement, de travailler beaucoup moins...
Pour terminer cette critique et vous donner l'occasion de vous pencher dans cet abime de perplexité sur les moyens de sortir de la crise contemporaine interminable et qui laisse une place de choix à la tristesse générale, je cite :
« On n'a jamais vu un européen ou un américain considérer que sa carrière professionnelle devait être un signe distinctif pour la postérité. Promenez- vous dans un cimetière : vous ne trouverez pas de pierres tombales marquées «  chauffagiste », «  vive- président exécutif », «  garde- forestier » ou « Employé « . Quand un être meurt, on estime que l'essence se son âme réside dans l'amour qu'il a porté à son conjoint et à ses enfants, dans celui qu'il a reçu d'eux. Pour ceux qui ont fait la guerre, on mentionne la division militaire dans laquelle ils ont servi. Dans toutes ces dimensions interviennent à la fois une intense implication émotionnelle et le fait de donner et reprendre la vie. Pourtant, il y a fort à parier que, de leur vivant, la première question que l'on posait à tous ces gens quand on faisait leur connaissance était : «  vous faites quoi dans la vie ? »
Paradoxe ?
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Bullshit jobs…Les jobs à la con.
Et un livre à la con.
Avec mes excuses pour les personnes qui ont mis 4 ou 5 étoiles à cet essai, que je respecte car tout n'est pas à jeter.
Le constat en soi n'est pas dénué de sens et d'intérêt, mais les Anglais et Américains transforment tous leurs écrits pour en faire du sensationnel, et remplir des tonnes de pages.
J'ai testé des livres rédigés par des anglophones sur le « développement personnel », « le couple », « la sexualité », et aucun n'échappe à la règle. le propos est tant de fois répété, avec des exemples à n'en plus finir que les 150 pages que devraient faire un tel ouvrage deviennent 400 pages indigestes. A part quelques références à des études menées sur le travail, quelques propos intéressants, le reste est d'une platitude désarmante car beaucoup trop dilué. Peut-être qu'un jeune qui n'a jamais travaillé, ou qui est dans les premières années de sa vie professionnelle, pourra voir d'une autre manière l'organisation de son employeur et ouvrir les yeux avec un tel libre. Peut-être que dans certains jobs particuliers, d'autres se reconnaîtront. Il est vrai qu'une grande entreprise (je ne parlerai pas d'administration car je ne connais pas cet univers)… pourrait optimiser ses processus, il est vrai que quand on veut rentabiliser, on supprime « ceux qui travaillent » et on embauche des « improductifs », etc… Mais pas besoin de 400 pages pour nous faire comprendre cela. Il y bien au moins 250 pages « à la con » dans ce livre. On me l'a prêté et c'est très bien ainsi, je ne souhaite pas encourager ce genre d'ouvrage. L'auteur aurait pu s'autojuger selon sa théorie, et constater qu'il a fait un « job à la con » sur au moins 50% du texte (sous-entendu, un job qui n'apporte rien à personne et qui ne sert à rien). Alors les 50 autres pourcent auraient peut-être pris un peu plus de valeur.
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Autopsie du travail aliéné (graduations et dégradations).

Définition préalable : un travail humain authentique est l'effort consenti pour produire ou créer, afin de réaliser un projet épanouissant la personne qui l'effectue.

Si le travail est non pas cet effort consenti, mais un acte forcé, il devient violence, contrainte.
Si le travail réalise un projet étranger à celui qui l'effectue, il devient dépossession de son acte, aliénation de soi.
Si le travail n'épanouit pas une disposition, un talent, une potentialité de celui qui l'effectue, il devient dessèchement, atrophie.
Dans le travail inauthentique tel que défini ici, qui forme l'immense masse des travaux réalisés sur terre, l'individu est prié de rester accroché au vestiaire : en effet, ce qui est effectué n'implique en général que ses organes comme la main ou le cerveau. Organes qui du coup ne sont plus les siens que de façon extérieure, mais qui appartiennent en réalité au processus de production qui lui est étranger.
Les individus n'étant pas (ou pas encore) des robots, la personnalité authentique (ou ce qu'il en reste) peut être partiellement autorisée à s'exprimer superficiellement, de façon décorative, mais l'individu doit avant tout s'équiper des comportements adaptés à sa fonction : un sourire automatique, une courbette, un propos convenu.
La priorité qui asservit ainsi l'activité humaine de l'immense majorité est bien entendu le profit démentiel de quelques-uns.

S'émanciper du travail inauthentique consiste à rendre universellement prioritaire l'épanouissement des dispositions, des talents et des potentialités de chacune et de chacun.

Lien : https://observatoiresituatio..
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Ce livre m'a permis de mettre des mots sur des pensées, des ressentis.
J'ai pu lire et voir développés des raisonnements sur un monde du travail pas toujours très sain.
Un essai qui m'a personnellement fait beaucoup de bien, que je recommande à tous ceux qui se posent la question de l'utilité de leur travail, et de leur place dans la société.
La lecture est aisée, pas de grandes théories universitaires opaques, l'approche est pragmatique, et les faits sont souvent amenés de façon drôle.
Je vous le recommande vivement
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