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Elise Roy (Traducteur)
EAN : 9791020910301
400 pages
Les liens qui libèrent (10/11/2021)
4/5   40 notes
Résumé :
Depuis des siècles, nous nous racontons sur les origines de l’inégalité une histoire très simple. Pendant l’essentiel de leur existence sur terre, les êtres humains auraient vécu au sein de petits clans de chasseurs-cueilleurs. Puis l’agriculture aurait fait son entrée, et avec elle la propriété privée. Enfin seraient nées les villes, marquant l’apparition non seulement de la civilisation, mais aussi des guerres, de la bureaucratie, du patriarcat et de l’esclavage. ... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (11) Voir plus Ajouter une critique
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Nomic
  05 décembre 2021
David Graeber, l'auteur du coriace Dette : 5000 ans d'histoire,s'allie avec un autre David pour se lancer à son tour dans un gros bouquin d'histoire globale. Commençons par les défauts. Déjà, c'est parfois pénible à lire, la faute à une structure un peu fourre-tout. Ça manque de direction, de sens de la narration, et pour cette raison je vois mal ce livre devenir un classique. Ensuite, les auteurs aiment taper sur Jared Diamond et Yuval Noah Harari, à qui ils reprochent, sans doute pertinemment, de céder à des préjugés idéologiques. Pourtant, nos deux David font exactement la même chose : leur perspective idéologique, ancrée dans la gauche universitaire américaine, est clairement féministe, anticoloniale et anarchiste. Je ne veux pas dire que ces sensibilités seraient « mauvaises » (je les partage en bonne partie) mais qu'il y a dans ce bouquin un biais idéologique évident. Ainsi, on a droit à quelques absurdités, par exemple cette affirmation sortie de nulle part que le pain levé aurait nécessairement été inventé par une « femme non blanche ». Là comme à d'autres moments, les auteurs laissent clairement de côté le scepticisme scientifique au profit des guéguerres idéologiques modernes, ce qui jette le discrédit sur l'ensemble de leur propos. Heureusement, la plupart du temps, ils développent leur argumentation de façon plus convaincante.
On commence inévitablement avec Rousseau et Hobbes, et la critique de la position défendue (partiellement) par Diamond et Harari : l'idéalisation du monde pré-agriculture et, paradoxalement, une sorte de téléologie qui rend inévitables les structures de domination moderne (raison pour laquelle, selon moi, Harari est tant apprécié par les puissants). Nos David défendent la théorie selon laquelle les sociétés à petite échelle ne sont pas nécessairement égalitaires et les sociétés à grande échelle ne sont pas non plus nécessairement autoritaires. Commence donc une plongée profonde dans nombre de sociétés passées, une plongée à la richesse inégalée dans, je crois, aucun autre livre que j'ai bien pu lire. S'il y a bien une raison de lire Au commencement était, c'est cet incroyable aperçu de la variété stupéfiante de l'organisation sociale des sociétés et civilisations passées, variété à laquelle je ne peux que faire allusion ici. En somme, il n'y aurait aucune forme originale des sociétés humaines.
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ErnestLONDON
  30 juin 2022
L'histoire des sociétés humaines est toujours racontée de façon linéaire et évolutionniste : les chasseurs-cueilleurs deviennent agriculteurs et sédentaires, la propriété privée apparait alors, source de toutes les inégalités, des cités sont fondées, puis des civilisations et des États, origines des armées de métier et des guerres, de l'administration et de ses formulaires, du patriarcat, de l'esclavage. L'anthropologue David Graeber et l'archéologue David Wengrow, s'appuyant sur les plus récentes recherches et découvertes scientifiques, racontent une histoire infiniment plus complexe, faite de nombreux allers-retours et de multiples combinaisons. Un panel d'organisations sociales se découvrent, oubliées ou occultées, bouleversant nombre de croyances et jetant « les bases d'une nouvelle histoire de l'humanité ».
(...)
David Graeber et David Wengrow, avec cette impressionnante somme d'informations, parviennent à briser le récit unique évolutionniste. Dans un monde où on nous rabâche qu'il n'y a plus d'alternative, où tout est verrouillé, ils parviennent à bouleverser les imaginaires, à rendre de nouveau envisageable l'avénement d'autres possibles. En s'intéressant au passé, ils nous dotent de perspectives pour d'autres futurs, nous libèrent de la fatalité progressiste qui entrave notre imagination et nos volontés. Ils montrent également que l'État est loin d'être le seul mode de fonctionnement, quel que soit l'échelle, bâtant en brèche une idée trop largement reçue. Car « si l'humanité a bel et bien fait fausse route à un moment donné de son histoire – et l'état du monde actuel en est une preuve éloquente –, c'est sans doute précisément en perdant la liberté d'inventer et de concrétiser d'autres modes d'existence sociale. »
Article très complet sur le blog :
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ChristianLejosne
  08 mars 2022
Imaginez un monde où l'on travaille deux à quatre heures par jour et où l'on consacre son temps libéré à créer des objets artistiques, se cultiver et conforter ses relations conviviales. Imaginez une société où les fonctions régaliennes (police, justice) soient assurées de façon tournante par l'ensemble des citoyens (les discriminations y deviennent impossibles, chacun se retrouvant dans la position de subir les brimades injustifiées qu'il aurait infligées précédemment à un autre). Imaginez une administration locale dont le rôle principal serait d'identifier et de soutenir les personnes ayant vécu des difficultés (maladie, accident, handicap...) en répartissant la production de façon à limiter les inégalités. Imaginez une population mettant en oeuvre des stratégies empêchant qu'une classe dirigeante n'émerge et ne se renforce (responsabilités tournantes, épreuves subies par tout aspirant politicien afin de réduire son ego...). Imaginez que les guerres se règlent par le jeu ou par des combats sans armes avant de s'arrêter à la fin de la saison. Vous vous dites sans doute que cela est totalement utopique... Pourtant ces différentes formes de vie sociale ont bel et bien existé par le passé à travers le vaste monde. Et plus souvent qu'on ne l'imagine. Certains anthropologues (Pierre Clastres, Christopher Boehm) affirment même que 95% de notre histoire se serait déroulée au sein de « sociétés d'égaux ». Cela ne se sait pas et c'est bien dommage, car si les humains sont parvenus par le passé à inventer des formes de vie sociale égalitaires et non autoritaires, rien n'empêche d'imaginer que nous soyons encore aujourd'hui capables d'une telle inventivité. C'est la thèse euphorisante développée par David Wengrow, archéologue et David Greaber, anthropologue (1), dans un livre de 745 pages intitulé Au commencement était... Une nouvelle histoire de l'humanité (2). Un pavé dans la mare du récit sur l'origine et le cheminement des humains qui domine depuis plus de deux siècles.
Déconstruire nos mythes
Le monde est une construction sur laquelle reposent nos institutions et qui structure nos façons de vivre et de penser. Depuis le XVIIIe siècle (la Révolution française et l'essor du capitalisme), deux versions coexistent et s'opposent sur l'origine de l'humanité. Selon l'une, l'homme serait demeuré « égalitaire » tant qu'il était chasseur-cueilleur vivant en petites unités et il aurait perdu son innocence avec l'apparition de l'agriculture, le développement des premières villes puis des États (JJ. Rousseau, Second discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité - 1754). Selon l'autre, les hommes étant des êtres égoïstes, l'état de nature devait être un état de guerre de tous contre tous que seuls des dispositifs répressifs (gouvernements, tribunaux, police, administration) auraient permis de réguler (Thomas Hobbes, le Léviathan – 1651). Avec des points de départ opposés, ces deux récits aboutissent à un résultat étonnamment analogue : celui d'une approche évolutionniste de l'histoire. Pour nos deux auteurs contemporains, ce récit des origines a beau être celui qui domine encore aujourd'hui, il n'en demeure pas moins qu'il est faux. Les découvertes archéologiques des quarante dernières années basées sur de nouvelles techniques de recherche viendraient étayer la thèse des deux David, lourdement étayée par un index bibliographique de plus de 1000 références, thèse sur laquelle ils ont travaillé pendant plus de dix années.
Des êtres capables de se transformer
Je me contenterai ici de relever quelques aspects de leur argumentation. 1. Il existait une grande variété dans la façon de vivre des chasseurs-pêcheurs-cueilleurs, résidant dans différents endroits de la planète. Certains valorisaient le loisir par rapport au travail, pour d'autres c'était le contraire. Certains étaient cupides quand d'autres refusaient accumulation des biens et propriété privée. Certains privilégiaient leur intérieur, d'autres les créations collectives. Certaines sociétés étaient fortement hiérarchisées quand d'autres se moquaient ouvertement de leurs chefs. 2. le blé et l'orge ont compté parmi les premières cultures domestiquées il y a environ 10.000 ans dans le Croissant fertile (correspondant à la Palestine, Israël et le Liban actuels). Mais ce que l'on nomme « révolution agricole » c'est à dire le passage à la sédentarité par la stabilisation agricole a pris plus de 3.000 ans (un peu long pour nommer cela « révolution »), car les cueilleurs considéraient le travail agricole comme trop contraignant et ne l'adoptaient que par intermittence. 3. L'organisation verticale des sociétés (États, villes) fondée sur des monarques surhumains serait surévaluée. Les recherches archéologiques montrent que ces systèmes hiérarchisés sont limités à de très petites zones ; la majeure partie des sociétés s'organisaient d'une façon plus horizontale et égalitaire. 4. La violence et la guerre sont demeurées des situations relativement rares au long de la préhistoire. 5. L'organisation sociale changeait du tout au tout en fonction des saisons, pouvant passer d'un mode hiérarchisé dans les périodes de regroupements à un mode égalitaire lorsque le groupe se scindait en petites unités pour la cueillette et la chasse ; ces changements successifs permettant de prendre de la distance par rapport à la façon de vivre.
Revoir notre copie
Le livre ne tranche pas sur les raisons qui ont conduit les humains à réduire toujours plus leurs libertés élémentaires au point qu'aujourd'hui peu de gens sont capables de se représenter comment ils pourraient vivre en exerçant pleinement leurs trois libertés élémentaires (celle de partir s'installer ailleurs, celle d'ignorer les ordres donnés par d'autres ou d'y désobéir, celle de façonner des réalités sociales nouvelles et radicalement différentes). Mais le simple fait de savoir que, pendant des millénaires, des sociétés sont parvenues à les maintenir vivantes nous offre l'espoir de pouvoir à nouveau les activer.
(1) David Graeber est mort peu après avoir mis le point final à ce livre
(2) Éditions Les Liens qui libèrent, novembre 2021, 745 pages
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Bequelune
  17 juillet 2022
Mal servi par une écriture confuse, ce livre dévoile une synthèse stimulante des dernières découvertes archéologiques autour du monde. À condition toutefois de le lire en conservant un oeil critique face à la mauvaise foi de ses auteurs.
Les auteurs, que nous appelleront les deux David par facilité (Graeber et Wengrow), en ont gros sur la patate. Figurez-vous qu'une théorie « dominante », voire « officielle », règne sur l'histoire, l'archéologie et les sciences humaines. Ce courant de pensée serait évolutionniste (ouuuuh le gros mot), c'est-à-dire qu'il envisagerait les sociétés sur une échelle de temps/développement allant des chasseurs-cueilleurs égalitaires jusqu'aux sociétés commerciales civilisés hiérarchiques (les nôtres). Ils multiplient donc les indignations contre cet évolutionnisme prétendument dominant, pour mieux se vendre comme les justes redresseurs de tord d'une histoire malmenée.
Problème : les David ne citent quasiment pas de nom. Les rares fois où ils citent quelqu'un (Jared Diamond, par ex), on se rend bien compte qu'ils sont énervés contre des gens nés dans les années 1930 et qui ne sont plus vraiment au centre de la recherche actuelle. Les David font donc semblant de faire comme si la recherche n'avait pas évolué depuis les années 1960. de fait l'évolutionnisme n'a plus vraiment la cote, même s'il est vrai qu'aucune autre théorie globale de l'histoire de l'humanité n'a réussi à s'imposer ces derniers 60 années. Bref, le procédé littéraire est classique, mais malhonnête : inventer et caricaturer la position d'un prétendu adversaire pour mieux défendre sa thèse à soi.
Autre défaut : la mauvaise foi simplificatrice. À plusieurs reprises, les David affirment des choses comme si elles étaient acquises par la communauté scientifique, alors qu'elle font encore largement débat (ex : le peuplement de l'Amérique via le Pacifique) ; ou bien ils caricaturent la pensée d'auteurs qu'ils présentent. le première chapitre en est un bon exemple. Les David défendent l'idée selon laquelle les critiques indigènes amérindiennes ont influencé la pensée des Lumières européens, et notamment Rousseau. Les David se contentent ici de réutiliser les arguments de plusieurs auteurs (Anthony Pagden, Tzvetan Todorov, Sankar Muthu…), l'influence des amérindiens n'est donc pas un scoop si on s'est déjà s'intéressé au sujet. Mais c'est un scoop déformé, mal expliqué, parce que personne ou presque n'écrit que ces écrits indigènes sont la source d'inspiration principale des Lumières (sauf les David) ; au contraire il y a tout un ensemble de raisons qui vont emmener les philosophes à se saisir de la question des inégalités (les Amérindiens ok, mais pas que, des commentaires sur la la Bible aussi qui comporte plein de passages appelant à l'égalité par ex). Il est donc doublement agaçant de voir ces David s'autoproclamer critiques subversifs alors qu'ils ne font que vulgariser des thèses d'autres chercheurs, et qu'en plus ils le font avec la subtilité d'un bulldozer.
Dernier défaut : le plan et l'écriture du livre. Beaucoup de détours et d'exemples au lieu d'aller à l'essentiel. Si le livre est gros, c'est surtout parce qu'il tourne souvent en rond, se perdant dans des démonstrations parfois éloignées de ce qui est censé être le thème du livre (par ex cet interminable chapitre où les David comparent deux sociétés récentes amérindiennes de Californie pour expliquer ce qu'est la shismogénèse, alors qu'ils l'avaient déjà expliqué le chapitre précédent…). Honnêtement j'ai souffert à la lecture jusqu'au chapitre « Pourquoi l'Etat n'a pas d'origine », c'est-à-dire plus de la moitié du livre. le dernier tiers, heureusement, est beaucoup plus fluide. La conclusion, plutôt bien écrite par rapport au reste, synthétise l'ensemble des thèses défendues dans le livre.
*
J'ai donné les défauts (importants) qui m'ont un peu « gâché » ce livre. Pourtant, je l'ai trouvé très stimulant, surtout la fin.
Ce livre est en fait un énorme travail de « vulgarisation », comme on dit, c'est-à-dire de présentation de travaux scientifiques qui d'habitude restent dans la confidentialité des revues spécialisées. Ils vulgarisent deux choses. D'une part les découvertes archéologiques. le monde de l'archéologie a connu des progrès stupéfiants ces dernières décennies, notamment grâce à de nouvelles technologies qui nous permettent d'apprendre plus et mieux sur les sociétés anciennes. Ces nouvelles découvertes ont rabattu pas mal de cartes : non les inégalités ne sont pas nées avec les premières villes, ni d'ailleurs la hiérarchie ou la royauté ; de très nombreux peuples semblent avoir inventé des formes de gouvernements démocratiques à travers l'histoire, notamment en Amérique du Nord ; les Indiens des plaines n'ont pas toujours vécu en tribus nomades, et il y a eu des villes imposantes avant qu'elles s'écroulent sur elles-mêmes (je donne quelques exemples, le livre en est riche de plein d'autres).
Ensuite, les David vulgarisent des auteur-es qui ont été peu traduits en français, notamment des chercheurs d'origine amérindienne qui portent un regard neuf sur l'histoire des peuples autochtone, l'arrivée des colons européens et leurs échanges.
Je dois dire bravo pour la somme des connaissantes présentées dans ce bouquin. C'est assez impressionnant, et c'est présenté avec beaucoup de pédagogie (même si, on l'a vu, les auteurs ont tendance à ne retenir que ce qui arrange leur thèse). La principale richesse du livre, c'est cette sorte de catalogue d'exemples d'organisations de sociétés que les auteurs présentent. Au fur et à mesure de ces plusieurs centaines de pages, il vont mobiliser de nombreuses ressources et nous parler de nombreuses sociétés à travers le Globe et l'histoire. C'est très intéressant, et ça montre bien l'inventivité et l'imagination des peuples humaines - y compris quand il s'agit d'inventer des systèmes politiques ! Une des thèses centrales du bouquin est de dire que l'humanité a inventé mille possibilité de gouvernement, de gestion des conflits, d'agriculture ou de cueillette. Et les auteurs le montrent, preuve à l'appui. Qu'on soit convaincu ou non par l'idée que vivre sous la domination d'un Etat n'était pas une fatalité, on doit reconnaitre l'immense travail de collecte et d'analyse de données des David.
Je ne vais revenir sur la thèse de chacun des chapitres, ce serait trop long. Je citerai juste « Pourquoi l'Etat n'a pas d'origine », que j'ai trouvé le plus stimulant de tout le livre. En fait c'est une poursuite des thèses déjà travaillées par Graeber dans On Kings (avec Sahlins). « L'Etat » est une expression qui veut tout et rien dire, historiquement eux identifient trois types de dominations, et c'est la combinaison de ces trois éléments qui fondent ce qu'on appelle Etat au XXIe siècle. Mais dans l'histoire, ces types de dominations peuvent être dissociées, ou associées seulement deux par deux, ce qui donnent des sociétés différentes. Cette typologie est intéressante car elle permet effectivement un regard décalé sur des sociétés qu'on classe souvent en « chefferie » ou « société complexe », expressions devenues un peu fourre tout à force d'être utilisées.
*
En résumé, un livre que je conseillerai parce qu'il est stimulant et ouvre de nouveaux horizons. Attention toutefois à ne pas tout prendre pour argent comptant, et d'aller lire les auteurs cités, car si la richesse de cet ouvrage est l'incroyable nombre de ressources mobilisées, elles sont parfois traitées avec un peu de légèreté.
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glegat
  14 mars 2022
« Un livre monumental d'une extraordinaire portée intellectuelle dont vous ne sortirez pas indemne et qui bouleversera à jamais votre perception de l'histoire humaine. »
Wahou ! Cet extrait de la quatrième de couverture est irrésistible. Il est bien fait pour attirer l'attention de tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de l'humanité, aux civilisations et à l'évolution de nos sociétés en général. Qu'en est-il vraiment ?
J'ai lu la totalité de l'ouvrage sans sauter une page soit 662 pages j'ai même jeté un oeil attentif sur la monumentale bibliographie (environ 100 pages), j'ai même lu les notes (en fait pas systématiquement surtout en fin de lecture). Je reste un peu sur ma faim. de quoi s'agit-il ? Quelle est la thèse des auteurs ? Écoutons-les :
« Ce livre tente d'ébaucher une autre voie, un autre récit plus optimiste et plus cohérent » (page 16).
« La grande histoire de l'humanité qu'on nous raconte depuis des années n'a rien voir avec la réalité. Il faut revenir sur nos pas, à commencer par l'idée selon laquelle l'évolution devrait être classée en fonction de stades de développement définis par des technologies et des modes d'organisation ; les chasseurs-cueilleurs, les cultivateurs, les sociétés urbaines industrialisées, etc. »(Page 17).
Les auteurs citent Turgot pour démontrer que cette théorie est devenue la doctrine officielle « Turgot soutenait que le progrès technologique est le principal moteur des grandes améliorations sociales. L'évolution sociale expliquait-il commence toujours par le stade des chasseurs-cueilleurs, se poursuit par celui du pastoralisme, puis de l'agriculture et se termine par la civilisation commerciale urbaine moderne » (Page 85).
« Aujourd'hui, un pourcentage infime des habitants de la planète tiennent entre leurs mains la destinée de tous les autres et ils la gèrent de manière de plus en plus catastrophique. Ce livre tente de comprendre comment nous en sommes arrivés là. (Page 104)
Les auteurs s'opposent à une thèse “officielle” qui tendrait à démontrer que le passage à l'agriculture qui a permis la formation de stock de denrées a rendu nécessaire de trouver des moyens de protection contre les pillards, nécessité qui aurait entraîné à son tour le besoin de mettre en place un système de domination aboutissant à l'émergence de l'État pour assurer l'ordre. C'est une fable répondent les auteurs (page 169).
Tout au long du livre les auteurs posent ainsi d'excellentes questions, mais sans y répondre réellement. Ils nous font voyager à travers 30 000 ans d'histoire en passant d'un pays à l'autre, d'une civilisation à l'autre, de tribu en tribu en s'attardant parfois sur tel ou tel clan ou chefferie dont il ne reste que quelques vestiges archéologiques pour tenter de montrer que les sociétés anciennes, comportant des effectifs réduits, avaient trouvé des modes de fonctionnement qui n'avait rien à envier à nos états modernes et qui au contraire étaient plus respectueuses des libertés individuelles. Les questions à résoudre sont reportées de chapitre en chapitre, les auteurs n'apportent pas de réponses définitives et semblent vouloir nous tenir en haleine en nous promettant à chaque fin de chapitre que le lecteur va enfin découvrir des réponses au chapitre suivant. La thèse défendue depuis le début du livre est que des implantations humaines ordonnées pouvaient connaître des extensions spectaculaires sans entraîner une concentration de richesses ou de pouvoir entre les mains d'une élite dirigeante. Une sorte d'éloge de l'anarchisme ? Pourquoi pas, mais peu convaincante néanmoins.
Ce livre témoigne d'une érudition brillante sur les centaines d'organisations sociales qui se sont développées de façon non linéaire à travers le monde sur plus de 30 000 ans, à ce titre il présente l'intérêt de nous montrer la diversité et la créativité des populations, des clans, des tribus qui ont du trouver des solutions pour résoudre les problèmes liés à la sécurité, l'alimentation, l'organisation pour la survie de leurs membres. D'une certaine manière il répond bien au thème annoncé dans le titre, ce livre raconte “une nouvelle histoire de l'humanité”. Toutefois il serait plus précis de dire qu'il raconte l'histoire de l'humanité d'une autre façon, sous un angle différent en mettant l'accent sur des modes d'organisation alternatifs à celui que connaissent nos états modernes. Il nous suggère ainsi que nous pouvons certainement envisager pour l'avenir d'autres modes de fonctionnement que celui d'un état centralisé dominé par le sexe masculin et qui tend à restreindre les libertés qui semblaient si appréciées par les anciens chasseurs-cueilleurs.
Pour terminer une petite citation qui fait écho à l'actualité guerrière de notre époque :
“Les humains ont une regrettable tendance à prêter une qualité quasi divine aux individus qui réussissent à exercer une violence gratuite, ou en tout cas assimilant cette dernière à une forme de pouvoir transcendantal…” (Page 501)
ou encore
Proverbe mongol : “On peut conquérir un royaume à cheval, mais il faut en descendre pour le gouverner.” (Page 566).
Une pensée que devrait méditer un certain président Poutine.
Un livre intéressant, mais ce n'est pas une révélation, un peu trop bavard, trop de faits exposés par rapport aux idées, lesquelles ne sont pas assez nombreuses ni assez développées.
- “Au commencement était… Une nouvelle histoire de l'humanité”, David Graeber et David Wengrow, LLL (Les liens qui libèrent) 2021, 745 pages.
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critiques presse (1)
NonFiction   06 janvier 2022
David Graeber et David Wengrow revisitent radicalement l’histoire de l’humanité, à l’aune des dernières recherches empiriques dans le domaine, soulignant son inventivité sociale aujourd’hui refoulée.
Lire la critique sur le site : NonFiction
Citations et extraits (11) Voir plus Ajouter une citation
Nostradamus27Nostradamus27   10 janvier 2022
La connexion nouvelle entre violence externe et soin interne, c'est-à-dire ce que les relations humaines ont de plus impersonnel et de plus intime, marque-t-elle le début de la confusion générale? Est-ce ainsi que des rapports jusqu'alors souples et négociables ont été gravés dans le marbre? Est-ce à partir de là que nous nous sommes retrouvés bloqués?

Voilà le récit que nous devrions raconter. Plutôt que celle des “origines de l'inégalité”, la grande question à poser à l'histoire de l'humanité devrait être: comment avons-nous pu nous laisser enfermer dans une réalité sociale monolithique qui a normalisé les rapports fondés sur la violence et la domination?
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enzo92320enzo92320   16 novembre 2021
On peut s’interroger par exemple sur la relation spécifique qu’entretiennent les connaissances ésotériques et les connaissances bureaucratiques sur le continent américain. Au premier abord, le lien entre les unes et les autres n’est pas flagrant. Autant on comprend assez bien comment la brutalité pure peut s’incarner, sur le plan institutionnel, à travers la souveraineté ou l’affirmation d’un certain charisme dans l’arène politique, autant la voie conduisant de la maîtrise de l’information (comme forme générale de domination) au pouvoir administratif paraît plus tortueuse. Que peut-il bien y avoir de commun entre le savoir ésotérique que mobilisaient les bâtisseurs de Chavín de Huántar, souvent ancré dans des expériences hallucinatoires, et les méthodes comptables des sociétés incas du XVe siècle ? Rien, serait-on tenté de répondre – avant de se rappeler que, à des époques beaucoup plus proches de nous, les candidats à des postes administratifs se devaient de maîtriser des connaissances qui n’avaient pratiquement aucun rapport avec leurs activités futures et qui n’étaient valorisées que pour leur dimension occulte. Dans la Chine du Xe siècle ou l’Allemagne du XVIIIe, par exemple, on demandait aux aspirants fonctionnaires de prouver leur aptitude à lire des textes classiques rédigés dans des langues anciennes, et même mortes. Leurs homologues modernes, eux, sont tenus de passer des examens portant sur la théorie du choix rationnel ou la philosophie de Jacques Derrida. Ce n’est que dans un second temps qu’on leur enseigne l’art de l’administration proprement dit par le biais de méthodes plus traditionnelles, comme les exercices, les stages ou le tutorat.
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ErnestLONDONErnestLONDON   12 novembre 2021
Comme nous allons bientôt le découvrir, rien ne permet de penser que les petites communautés sont particulièrement enclines à l’égalitarisme, ni, inversement, que les plus grandes doivent fatalement avoir des rois, des présidents ou même des bureaucratie. De telles déclarations ne sont que des a priori déguisés en faits, voire en lois historiques. 
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ErnestLONDONErnestLONDON   12 novembre 2021
Renverser le capitalisme, mettre à bas le pouvoir étatique, ce sont des choses que l'on peut se représenter concrètement. "Éliminer les inégalité", en revanche, on ne voit pas très bien ce que cela veut dire.
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ErnestLONDONErnestLONDON   13 novembre 2021
Au contact de ces étranges étrangers, les amérindiens ont élaboré une critique propre et remarquablement cohérente des institutions européennes. Mieux encore : celle-ci n'a pas tardé à être prise très au sérieux sur le Vieux Continent. […] La critique indigène ébranla profondément le système en dévoilant au public européen des possibilités d'émancipation humaine qui, une fois connues, ne pouvaient plus être ignorées.
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Videos de David Graeber (14) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de David Graeber
Extrait du livre audio « Au commencement était...» de David Graeber et David Wengrow, traduit par Élise Roy, lu par Cyril Romoli. Parution numérique le 28 septembre 2022.
https://www.audiolib.fr/livre/au-commencement-etait-9791035409968/
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