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sur 583 notes
Nous sommes en 1970 dans un hôpital de Munich. Contraint de l'écouter après qu'il l'a menacé, un jeune hippie découvre l'histoire de son voisin de chambre Koja Solm, un vieil homme au passé chargé.

Solm explique avec ironie et sarcasmes comment il est passé des services secrets dans sa ville natale de Riga aux Einsatzgruppen (escadrons de la mort) en Pologne. Comment, presque à son corps défendant, il est devenu un parfait nazi : « De mon côté, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, je devins un bon nazi. Je ne m'en rendis même pas compte. Nombre d'entre nous en firent autant, presque à leur insu, car devenir un bon nazi était comme devenir un bon chrétien. Les bons nazis étaient une évidence. Il n'y en avait pas d'autres, et les choses se faisaient d'elles-mêmes. »

La suite Solm la raconte avec la même dérision : après la guerre, il s'est mué en agent double ou triple du KGB, du BND, de la CIA et même du Mossad, comme si son passé de criminel de guerre n'avait aucune importance, lui donnait même une valeur irremplaçable. Mais l'histoire de Koja Solm, par delà celles de son pays et de sa famille, des aristocrates germano-baltes de Lettonie (à partir de la révolution russe de 1905, un pays qui connut toutes sortes de tourments), est aussi une douloureuse histoire d'amour, celle de son frère et la sienne avec leur soeur adoptive, une femme belle, déterminée et... juive.

L'humour ne diminue en rien, bien au contraire, l'épouvante et l'aberration des faits historiques relatés dans ce remarquable roman fleuve de 900 pages. Car si Chris Kraus nous émeut parfois, et nous amuse souvent d'une raillerie irrésistible c'est, à n'en pas douter, pour mieux nous imprégner inoubliablement de ce que le XXe siècle en Europe a eu de plus dramatique et révoltant. Ce que Hannah Arendt a qualifié de banalité du mal...
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La Fabrique des salauds est le genre de livre que j'ai eu du mal à poser, que je ne cessais d'avoir avec moi, pour le continuer, ne serait-ce que cinq minutes, en pause, en pleine nuit, sous la douche (Ah si j'avais pu). Ce genre de livres qui vous fait oublier l'heure, vous donne de petits cernes de plaisir. Ce genre de livre qui vous suit la journée, auquel vous pensez et que vous avez hâte de retrouver. Et le plaisir dure car ce livre fait plus de 1100 pages.

Pourtant le thème n'est pas des plus joyeux. Il parle de la façon dont un homme, Koja, est entré dans le nazisme, la façon dont il a pris part, et quelle part, à cette machine effroyable, à ses hautes responsabilités dans le mouvement. Puis à sa reconversion après la guerre. Chris Kraus, auteur allemand faut-il le souligner, a choisi la forme de la fresque sur une cinquantaine d'année, allant de l'enfance de Koja en Lettonie jusqu'à son hospitalisation à plus de soixante ans, une balle étant logée dans sa tête.

Le livre débute par ses aveux dans cette chambre d'hôpital à son voisin de chambre. Nous sommes dans les années 70 et le voisin de chambre est un doux rêveur, un hippie, qui souhaite connaitre l'histoire de cet homme, cet homme un peu âgé qui lui semble si formidable. L'enthousiasme exagéré et la bonne humeur presque obséquieuse de cette adepte du Peace and Love auront raison de Koja, qui décide donc, d'abord exaspéré puis déterminé, de lui raconter sa vie, toute sa vie, sans l'épargner, sans lui mentir. Avec sarcasmes.

Et nous voilà embarqués dans une épopée à la fois sombre et lumineuse où s'entremêlent l'histoire de la Lettonie (j'ai appris plein de choses à ce sujet, ignorante que j'étais), l'enfance pittoresque de Koja marquée puis bercée par l'image héroïque du grand-père, un ecclésiastique tué sauvagement par les russes (un lancer de pomme de la part du patriarche étant à l'origine du début des hostilités...la pomme deviendra un fruit mythique et sacré dans la famille). Où se dessinent l'opposition entre les communistes et les nazis, l'arrivée de la IIGM, l'entrée de Koja dans ce mouvement nazi plus par opportunités que par convictions. Où se tissent et se détissent les liens entre ces deux frères, Koja et Hub, ainsi que leur soeur adoptive Ev. Viennent ensuite la défaite de l'Allemagne, l'emprisonnement et les tortures endurées qui s'en suivent. le camouflage et l'espionnage, voire le contre-espionnage, et même le contre-contre espionnage (agent double, agent triple, Koja n'a peur de rien) pour réintégrer la vie après la défaite en tant qu'ancien nazi, y compris en Israël.
Vous l'aurez compris, un entrelacement de faits historiques et de faits familiaux passionnés.

C'est tour à tour lumineux, effrayant, glaçant. Chris Kraus arrive à nous faire rire, oui rire, sourire, nous effrayer. Il met en branle l'ensemble des sentiments et c'est la raison pour laquelle ce livre, malgré son thème, est si attachant. L'humour est employé à la fois pour nous détendre, faire diversion … et pour mieux souligner l'ignominie, la cruauté, la bassesse de ce qui se trame. Nous faire rire pour mieux nous glacer. Il nous mène par le bout du nez, conquis et terrifiés. du grand art.

Les chapitres alternent entre les moments présents à l'hôpital où nous voyons un hippie peu à peu se décomposer, déprimer voire taper Koja, n'en pouvant plus de ce récit monstrueux aux antipodes de ses croyances et préceptes bouddhistes, et le passé épique de Koja dont les soubresauts se déploient avec allégresse, avec tristesse, avec effroi parfois.

Koja , que nous découvrons enfant, est attachant et nous n'avons de cesse de nous demander ce qu'il fait là, avec son uniforme, sa croix gammée, ses bottes. En espion russe. En juif reconverti. Comme s'il était déguisé. Comme si tout cela n'était pas sérieux.
Koja a suivi son frère au départ ne se doutant pas, semble-t-il, de ce qu'était vraiment le parti : « Autant le dire franchement : je m'étais fait avoir, et il n'y eut entre nous pas l'ombre d'une explication. Hub faisait comme si j'aurais dû savoir dès le départ que le « rassemblement de la jeunesse allemande » n'était qu'une couverture pour brader notre dignité ».
Puis Koja sait, il doute, mais l'influence et le pouvoir du grand frère sont plus forts, il est pieds et mains liés désormais : « Dans l'absolu, il avait un don pour présenter ce que nous faisions sous un jour exclusivement positif. Et chaque matin, il me regardait avec des yeux plus grands que le monde, alors que je ne sentais que de la poussière dans mes veines. Nous étions préposés aux grandes causes du national-socialisme, il en était convaincu et, parce que cela lui faisait plaisir, je le répétais après lui. »

Cela ne l'excuse pas. Ce contexte n'excuse en rien les atrocités menées. Malgré aussi l'amour, profond, l'amitié pure qu'il a su donner.
Koja attachant, Koja énervant, influençable, sans doute lâche. Koja épicurien, Koja artiste sensible. Koja fou amoureux au point de se compromettre encore et encore. Que ce "héros" m'aura donné du fil à retordre, éprouvant des sentiments sans cesse contradictoires à son égard !

Ev m'a terriblement émue. Maja, autre figure féminine, m'a bouleversée. Et petite Anna, si lumineuse…Les femmes sont la part d'humanité, le salut de Koja.

Cette fresque familiale et historique est magistrale. J'ai été émerveillée par le style et la façon si pittoresque de nous raconter cette vie happée par L Histoire. J'ai versé quelques larmes, j'ai ri, j'ai fermé les yeux de dégout. Une lecture qui chamboule, un coup de coeur indéniablement. Merci infiniment à Palmapède pour m'avoir incitée, via sa belle critique, à lire ce livre !




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C'est un monument de littérature dédiée à la nature humaine, le combat intérieur d'un homme écartelé entre le bien et le mal, une histoire où il n'y a pas de gagnant, juste des hommes ou des femmes égratignés, blessés, brisés par la vie.
Koja, Konstantin Solm, la soixantaine passée est dans une chambre d'hôpital qu'il partage avec Basti, Sebastian Mörle, hippie trentenaire fumeur de joints et aficionado du bon karma. Koja a une balle dans la tête et Basti un drain dans la boite crânienne qui permet à l'infirmière de lui extraire un liquide sirupeux en cas de crise.
Koja va raconter à Basti son histoire, celle de sa famille allemande en Lettonie, son grand-père, Grosspaping, pasteur de père en fils, noyé par les bolcheviques, son père Théo Johannes Ottokar Solm artiste peintre, sa mère Anna, élevée par son grand-père, le baron von Schilling, et son frère ainé, Hubsi, Hubert Solm, qui aura pour lui la bienveillance fraternelle et pas toujours opportune de veiller sur lui.
Il raconte son enfance, le jour où ses parents recueillent Ev, une orpheline qui deviendra leur soeur mais bien plus sous l'influence d'un contexte historique chaotique, la montée du nazisme et la seconde guerre mondiale.
« La fabrique des salauds » est la genèse de ces trois frères et soeur emportés par les remous de l'histoire, qui vont grandir au milieu d'un contexte politique compliqué, allemands dans la Lettonie du début du XXe siècle, confrontés à un communisme post révolutionnaire et un national-socialisme germanique montant.
Le roman de Chris Kraus raconte ce combat intérieur auquel se livre un individu lorsqu'il doit survivre dans une société en pleine crise, en pleine mutation. Ce qui peut apparaitre au début comme une option évidente s'avèrera au grès des évènements être la pire des ignominies. C'est un roman sur les choix que l'on fait, sur le libre arbitre, sur les décisions que l'on arrête et dont on ne maitrise pas les conséquences. Ce n'est qu'à la fin, lorsqu'il est trop tard, que l'on sait si l'on a fait ces bons choix. Alors, peut-on juger ces gens du peuple pour leurs actes de façon uniforme ? Certes non, car il y a ceux qui ont inventé cette haine et imposé leur cruauté à des millions d'innocents, mais il y a aussi ceux qui sous prétexte de la grandeur à leur pays, noble intention, ont par la force des choses basculés dans l'horreur et enfin ceux qui n'ont fait que suivre, impuissants mais néanmoins acteurs, voleurs à la sauvette de privilèges. L'histoire de chacun appartient à chacun, et les raisons qui l'ont animée aussi.
Ce roman fait la démonstration qu'il est difficile de juger, et bien sur impossible d'excuser, ces gens qui ont commis l'indicible, car ils n'ont fait que suivre le courant d'une histoire qu'une poignée de fous, les vrais responsables, ont écrite et imposée par la force. Il ouvre la boite de Pandore, celle qui renferme toutes nos petites ignominies étouffées, nos petites haines frustrées, le germe du meurtrier qui est en chacun de nous. Il est un miroir pour que nous réfléchissions à ce que nous aurions fait si nous avions été à la place d'un Koja ou d'un Hubsi.
La haine est un puit sans fond qui, lorsque l'on s'y penche, fascine. Elle a le pouvoir de régenter une vie.
« La fabrique des salauds » est un grand roman qu'il serait dommage d'ignorer. Certainement un ouvrage majeur, aussi puissant que « Les bienveillantes » de Jonathan Littell.
Traduction de Rose Labourie.
Editions Belfond, 10/18, 1100 pages.
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Dire que c'est un coup de coeur, ce serait indécent vu le sujet du roman.
Un coup de poing ? Certainement.
Un coup de maître ? Indéniablement.

Dans ma modeste vie de lectrice, je n'ai jamais rencontré un personnage qui m'ait inspiré autant de sentiments contradictoires : empathie et dégoût, attirance et répulsion, allégresse et abattement.

Cette curieuse alchimie, je la dois au talent de deux personnes. L'auteur, bien évidemment et j'y reviendrai. Mais aussi la traductrice, Rose Labourie. Elle a accompli un travail de réécriture exceptionnel. Tout au long de ces 880 pages, j'ai souvent pensé à elle. Bien que les phrases soient longues, elles ne sont jamais bancales et sont promptes à faire passer finement humour, cynisme et autres émotions. Les mots sont choisis avec soin, les métaphores sont très imagées et le style est soutenu sans être ampoulé.

Quant à Chris Kraus, à travers ce roman, il a voulu répondre à une question qui le taraude : comment la démocratie allemande actuelle a-t-elle pu se construire en dépit de l'intégration des anciens nazis ?

Le coup de génie de Chris Kraus, c'est d'inventer une saga qui couvre tout le vingtième siècle et raconte la vie d'une famille d'Allemands de Lettonie ayant appartenu au mouvement nazi pendant la seconde guerre mondiale.

Le coup de maître de Chris Kraus, c'est d'avoir choisi comme narrateur Konstantin Solm, LE lâche de la famille. C'est un esthète jovial, fainéant, égoïste, arrogant, devenu nazi « presque à son insu », « comme on prend une assurance-vie, simplement pour survivre ». Il ne veut pas faire de mal mais il devient le pire des salopards par amour pour les siens ou simplement par lâcheté. En réalité, sous ses airs de ne pas en avoir l'air, c'est un être totalement dépourvu de sens moral. Il est tellement persuadé qu'il est quelqu'un de bien qu'il va être recruté et utilisé par tous les services secrets du monde entier.

Il se retrouve à l'hôpital sur la fin de sa vie et décide de libérer sa conscience en se confiant à son voisin de chambre. Et c'est cette mise en abîme, cette distanciation, cette froideur par rapport aux faits racontés qui met le lecteur mal à l'aise, vous n'avez pas idée à quel point !

C'est un immense roman sur le dilemme moral, « l'ambivalence et la contradiction d'un personnage à la foi victime et bourreau ». Et comme tout roman hors du commun, le contenu est dense, les références historiques nombreuses mais la lecture est aisée car l'écriture est élégante.
Si vous vous sentez l'âme d'un marathonien de la lecture, que vous cherchez un roman différent sur la seconde guerre mondiale, passez de l'autre côté de l'Histoire pour voir comment on fabrique des salauds. Ce n'est pas beau à voir mais le voyage est fantasque, baroque, immoral et hautement instructif.

Lien : https://belettedusud.wixsite..
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L'écriture très scénarisée de Chris Kraus permet une immersion immédiate dans cette fresque monumentale.

L'auteur allemand saupoudre sa narration d'une ironie décapante et d'un humour caustique, en suivant patiemment les sentiers de la compromission.
Le style, la fluidité et le sens de la formule ne donnent jamais dans la virtuosité gratuite.

Avec la minutie d'un orfèvre Chris Kraus construit une saga historique puissante qui met en scène des destins brisés d'une manière à la fois dure et objective.
En toile de fond le parcours fascinant de trois personnages pris dans un engrenage démoniaque qui allaient traverser L Histoire européenne sur plusieurs décennies en avant-scène de l'horreur et de la barbarie de la seconde guerre mondiale.

Nous découvrons comment les nazis façonnaient des salauds qui auraient le sang de millions de victimes sur les mains, parfois à leur insu.

Le trio maudit que nous suivons deviendront tour à tour SS nazis, réactionnaires, communistes, triple espions, transfuges, chasseurs de nazis et même juifs !
A la fois bourreaux et victimes, leurs activités clandestines dans le contre-espionnage nous feront franchir L Histoire et nous infiltrer dans les coulisses du KGB, de la CIA et du Mossad.

Dans ce chassé-croisé politico/affectif, l'auteur retranscrit une sorte de généalogie du mal et nous embarque pendant 900 pages dans une colossale plongée dans l'apocalypse du 20ème siècle, dont une grande partie est consacrée aux années de l'après-guerre où, entre autres, les nazis impunis étaient intégrés dans la reconstruction de la nouvelle démocratie allemande.

Plus qu'une enquête historique, Chris Kraus scrute les cicatrices que les frontières impriment sur l'humanité, d'autant plus que ses recherches ont un fond autobiographique, puisqu'au départ la Fabrique des salauds était destinée à être simplement une chronique familiale.

Electrisant !!


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L'histoire commence dans un hôpital : deux hommes partagent la même chambre, l'un atteint de fracture du crâne, avec en permanence une « soupape » pour drainer le liquide céphalorachidien pour éviter hypertension intracrânienne, hippie tout en cheveux, et l'autre, Koja, guère mieux loti car il a une balle dans le crâne impossible à extraire. Koja va raconter sa vie et celle de sa famille : épopée qui commence en 1905 pour s'achever autour de 1974.

On découvre ainsi la famille Solm, originaire de Riga. Lors des soulèvements de 1905, les bolchéviks s'en prennent à Großpaping le grand-père paternel, qui défend son église et périra noyé, assassiné par eux. Il a un fils artiste peintre qui a épousé la baronne won Schilling, qui a côtoyé le Tsar Nicolas II, au caractère bien trempé. Par opposition, le grand-père maternel est appelé Opapabaron.

De cette union naît Hubert, alias, Hub ou Hubsi pour les intimes, favorisé dès le départ : il est né le jour de l'assassinat de Großpaping donc béni des Dieux, surtout de sa mère. Ensuite vient Konstantin alias Koja auquel on fait comprendre que son aîné lui est nettement supérieur.

Enfin, Eva alias Ev' une petite fille fait son entrée, dans la famille Solm. Ses parents sont morts pendant les premières émeutes ou échauffourées de Riga. Elle est confiée, via la nounou, à la famille Solm qui finira par l'adopter sans savoir (pas sûr) qu'elle est juive.

Le décor est planté pour la famille que l'on va suivre de Riga, ville où alterne les règnes passagers des populistes de tout bord. de persécutant on devient persécuté et le cycle recommence.

Hub est séduit par le nazisme, travaille en sous-main pour développer des services secrets pro-allemands. Fasciné par Heydrich, il grimpe les échelons pour arriver tout en haut de la hiérarchie (je ne vais pas vous infliger tous les grades allemands aux noms plus imprononçables les uns que les autres !). Koja traîne des pieds mais suit, sinon son frère n'hésitera pas à la trucider.

Koja qui est un artiste comme son père, est arrivé premier au concours des Beaux-arts, mais n'ayant pas la bonne nationalité, il sera rejeté et se tournera vers l'architecture, tout en continuant à peindre. Il va raconter au disciple de Gandhi toute l'horreur de la montée du nazisme en Lettonie, les horreurs commises en son nom, puis les exécutions en masse de juifs, puis les camps. On va côtoyer toute la fine fleur de Heydrich à Himmler, y compris les rencontres avec le Führer…

Et Ev' dans tout cela ? Koja lui fait établir un parfait certificat d'aryanité, elle épouse un sbire du nazisme taré et violent, s'enrôle comme médecin au service du Reich et se fait engager… au camp d'Auschwitz en espérant s'occuper des prisonniers…

L'auteur décrit très bien les tentatives du Reich qui devait durer mille ans pour vaincre les russes, avec des opérations commandos pour tuer Staline, souvent délirantes, et Hub ne va pas hésiter à envoyer une amie russe de Koja , Maja, en URSS dans une opération qui ne peut que la détruire.

La haine entre les deux frères va loin, car Hub n'hésite pas à laisser Koja blessé sur place pendant la retraite. En fait, il a refusé d'être sauvé par son frère, préférant être arrêté par les Russes.

Tout aurait pu s'arrêter à la fin de la guerre et la mort de Hitler. Mais, après la guerre il faut reconstruire. Staline veille et manipule tout le monde. Koja va se retrouver prisonnier, victime de chantage par la Tcheka, le Kremlin devenant agent double, voir triple, car la création de l'état d'Israël va générer le Mossad…

J'ai adoré ce pavé car l'histoire de cette famille est passionnante, par les rivalités, entre les différents membres, la relation qu'entretiennent les deux frères avec Ev' dont ils sont amoureux tous les deux….

Mais surtout, j'ai appris beaucoup de choses sur la vie des anciens SS !!! je croyais naïvement qu'ils étaient partis à la CIA, en Amérique du Sud pour inspirer certains dictateurs ou ailleurs et en fait, pas du tout, ils ont été mis au service des renseignements allemands (ils étaient si doués, pourquoi se priver d'un tel talent ?

Et on parlait de rapprochement franco-allemand (de Gaulle- Adenauer entre autres… J'espère que le grand Charles ne se doutait de rien) de construire l'Europe… on comprend mieux la puissance des néo-nazis en Germanie, les théories et l'antisémitisme a dû être bien entretenu dans ces familles…

J'ai toujours été une Européenne convaincue, mais là, ma confiance en a pris un sacré coup.

Les relations entre notre Hippie, branché non-violence, avec un mélange de Bouddhisme et d'Hindouisme et Koja à la gâchette facile met un peu de douceur dans cette fresque qui résume les trois-quarts du XXe siècle…

Je me suis rendue compte que je ne connaissais que superficiellement l'histoire de l'Allemagne d'après-guerre, donc sujet à creuser, et je vais peut-être enfin pouvoir lire des livres sur Staline, ce que j'ai toujours reporté à plus tard car il me fait encore plus peur que Hitler.

C'est très difficile de parler d'un tel livre, sans en dire trop, sans radoter, et cette chronique m'a pris beaucoup de temps. C'est un uppercut ou un scud que j'ai reçu en pleine face.

Ce livre, dont le thème est vraiment très dur, m'a énormément plu. Chris Kraus a fait un travail extraordinaire. Parfois, la lecture a été difficile car il ne nous fait pas grâce des atrocités commises par les uns et les autres. C'est difficile de parler ainsi, mais ce roman est un vrai coup de coeur.

Le titre est on ne peut mieux choisi, la plume magnifique et la couverture est superbe.

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m'ont permis de découvrir cette pépite et son auteur.

#Rentreelitteraire2019 #NetGalleyFrance
Lien : https://leslivresdeve.wordpr..
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« La fabrique des salauds » est le tout premier roman paru en France, aux éditions Belfond, d'un auteur allemand dont vous allez entendre parler : Chris Kraus. Une fresque monumentale d'une acuité saisissante, un tourbillon romanesque, une tragédie grecque à l'échelle d'un continent meurtri par la déflagration que fût l'irruption du nazisme et de ses velléités hégémoniques destructrices qui aboutirent au second conflit mondial. La plume de Chris Kraus est ciselée, délicate, sensible, non dénué d'un humour qui fait du bien car il s'agit ici de plonger dans les méandres de la folie, de la colère, de la trahison, un monde où les ténèbres obscurcissent l'horizon d'une humanité à l'agonie. Ce roman dantesque, à tout point de vue, est une réussite totale et le fruit d'un travail prodigieux sur la montée du nazisme, ses crimes, les complicités, les lâchetés, petites et grandes, qui ont pu entraîner ces hommes et femmes dans un immense brasier. Début des années 1970, dans la chambre d'un hôpital allemand, Koja est l'homme de toutes les compromissions, de tous les rouages de la machinerie des services secrets. de la SS en passant par le KGB, la CIA et même le Mossad, notre homme sera telle une anguille capable de se faufiler dans les moindres interstices pour suivre son instinct premier et grégaire : survivre à tout prix. Ce vieil homme avec une balle logée dans la tête qui ne l'a, ô miracle, pas fait succomber, se décide enfin à se confier pour dire ce qu'il n'a jamais pu raconter jusque là. C'est à un vieil hippie qui est dans le lit d'à côté qu'il va vouer ces quelques jours à libérer sa conscience de tous les méfaits qu'il a commis au nom d'une propension à changer les règles selon les préceptes politiques, idéologiques du moment. Oui, Koja est un salaud mais c'est surtout un homme qui s'est perdu, d'identités factices en mensonges éhontés, il traverse ce XXème siècle, lieu de toutes les confrontations. de Riga, en Lituanie au début du XXème siècle, en passant par les années de montée du nazisme dans les années 1920-1930, le second conflit mondial, la Shoah, la reconfiguration des rapports de force après 1945 dans un monde devenu bi-polaire entre l'Ouest pro Américain et l'Est soumis au communisme et à l'URSS, la fondation de l'État d'Israël, la traque des criminels de guerre nazis mêlée des compromissions de l'État fédéral allemand avec ces derniers.. c'est tout ce magma d'évènements écrasant les individus sous leurs poids, dont Koja fût le témoin. On suit son destin et celui de son frère Hub et de sa soeur Ev dans ce roman foisonnant et passionnant, véritable réflexion sur « la banalité du mal » chère à Hannah Arendt, les compromissions de ceux qui, à chaque échelon, du plus infime au plus élevé, ont permis ces crimes contre l'humanité durant la guerre 1939-1945. C'est aussi un roman sur la fin d'un monde et l'irruption d'un autre non moins inquiétant. On ne peut s'empêcher de songer à Jonathan Littell en lisant ce roman crépusculaire, envoûtant, magnétique. Si vous aimez les romans historiques, d'espionnages, les fresques familiales, le tout servi par un style d'écriture plein de souffle et d'une puissance d'évocation rare, alors « La Fabrique des salauds » devrait vous emportez. C'est, à mon sens, un des romans majeurs de cette rentrée littéraire.
Lien : https://thedude524.com/2019/..
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Ce livre est fascinant. Pour moi il devrait faire partie des livres à lire.
On pourrait le qualifier de cynique et dur. Pas du fait de son histoire mais de l'Histoire.....
*
Petit retour en arrière : Brooklyn_by_the_sea a rédigé une critique enthousiaste sur ce livre. J'ai acheté le livre en septembre et il a un peu traîné sur "mon étagère des livres achetés qui tourne moins vite que l'étagère des livres empruntés que je dois rendre". le fait qu'il fasse plus de 1000 pages n'a pas aidé (c'est lourd 1000 pages surtout qd, comme moi, on lit dans son bain avec l'inquiétude de le voir tomber dans l'eau).
J'aimerais trouver les mots pour vous encourager à affronter les premières pages. Après de toute façon vous allez être embarqués !
*
L'histoire tourne autour de Koja Solm, qui va raconter sa vie à son voisin de chambre d'hôpital.
Koja Solm a un père allemand, une mère d'origine russe, né en Lettonie avant la 2e Guerre Mondiale. Koja va devenir ce "salaud" du titre du fait de sa lâcheté et de son opportunisme.
L'auteur entrecroise ensuite l'histoire inventée de cet homme (de son frère, lui plutôt enthousiaste à devenir ce "salaud", et de sa soeur adoptée par ses parents) avec L Histoire. Et c'est là que ça devient passionnant et exceptionnel. Car tout ce qui est écrit est vrai (croyez moi j'ai lu ce livre avec ma tablette en vérifiant des noms, des faits....). Je suis passée de sidérée à atterrée. J'ai assisté à la fondation des services de renseignement allemands, essentiellement constitués d'anciens SS. J'ai vu les relations du KGB, de la CIA et du Mossad avec ce service.
J'ai vu la création des Einzatsgruppen (la "Shoah par balle"), les Etats baltes devenus les premiers "Judenfrei"... J'ai vu (l'absence de ) la dénazification, la création de l'Etat d'Israël, les imbrications des deux....

Une exceptionnelle somme d'Histoire impossible à lâcher, qui commence dans les années 20 pour se terminer dans les années 70.
Un livre entier qui dresse un portrait psychologique fin de ses personnages (je me suis détestée de parfois apprécier le personnage principal, de compatir). A lire vraiment....

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La Fabrique des salauds de Chris Kraus est une oeuvre protéiforme : grande fresque historique bien entendu mais aussi tragédie shakespearienne et roman d'espionnage. On a l'impression, à la lecture, de dérouler un écheveau d'événements qui s'enchaînent de façon complexe, alors qu'au fond le fil de l'intrigue repose sur une formule simple : une lutte fratricide entre deux frères Koja et Hub qui aiment la même femme Ev. Canevas on ne peut plus classique d'une tragédie familiale qui va se jouer durant tout le roman. Mais l'histoire de ces trois personnages s'inscrit dans un contexte historique d'une richesse inouïe qui nous fait voyager en Lettonie, en Allemagne, en Russie et en Israël au gré des grands conflits qui ont émaillé le XXe siècle.
J'ai été passionnée par cet aspect du roman qui renvoie aux sombres heures du régime nazi mais aussi de façon beaucoup moins connue aux "dessous des cartes" de l'après-guerre , comme avec la création du BND (service de renseignements allemand) sous la houlette d'un ancien officier de la Wehrmacht, Reinhnard Gehlen, qui, via l'organisation qu'il va mettre en place l'Org, va en faire un véritable repaire d'anciens nazis fraîchement "recyclés". C'est lui qui sera également le chef d'orchestre de toutes les opérations de contre-espionnage durant la Guerre froide. Cette période est longuement évoquée avec la description détaillée des opérations menées d'un côté par les Alliés et de l'autre le bloc soviétique. C'est un des aspects du roman qui m'a beaucoup interrogée avec tous les questionnements et les réserves que l'on peut avoir face à la realpolitik et qui est très présent dans la dernière partie du livre, celle qui retrace notamment toutes les tractations secrètes entre le BND, la CIA et le Mossad, concernant les les livraisons d'armes de l'Allemagne vers Israël, au moment de la guerre d'indépendance. Chris Kraus a fait là un vrai travail d'historien rigoureux et précis, sans que nous soyons lassés car il sait habilement aussi nous faire suivre pas à pas la destinée tragique des trois personnages déjà évoqués, à travers le récit de Koja, couché sur un lit d'hôpital, avec une balle logée dans la tête.
C'est en suivant le fil de son récit que j'ai trouvé le titre du roman particulièrement bien choisi, car Koja, le narrateur, est un parfait salaud mais pas un monstre. Et en élargissant ma réflexion je me suis dit que ce sont peut-être les régimes politiques avec leurs emballements systémiques qui échappent à tout contrôle qui sont les véritables monstres car ils engendrent au fil d'un engrenage devenu inéluctable une série d'événements dont l'horreur est un déni de la condition humaine. le personnage de Koja est une parfaite illustration de cette emprise d'un système monstrueux sur l'humain. Petit agent de renseignement du SD (service de renseignement nazi) au début de la Seconde guerre mondiale, il va se retrouver pris dans les rets de l'horreur nazie et devenir un pion sur l'échiquier d'un jeu politique qui le dépasse complètement. Il va mentir, trahir, tuer, devenir une "taupe" au service de deux, voire trois grandes puissances pour sauver sa peau. Ce qui fait de lui un personnage complexe, c'est qu'il ne peut être réduit à ce côté sombre et indéfendable de sa personne. C'est aussi un personnage tragique qui va faire des efforts désespérés pour sauver ce qu'il y a d'humain en lui, à savoir son amour pour Ev, sa soeur adoptée, Maja, une jeune femme russe et petite Anna, sa fille. Un combat de titan qu'il va perdre bien entendu !
Toute la richesse du roman repose également sur la qualité de l'écriture. L'auteur décline l'humour noir sous toutes ses formes. Tantôt ravageur, au service d'une lucidité désespérée, il touche dans certaines scènes à l'absurdité voire la folie et culmine dans celles où l'horreur décrite sur un autre mode deviendrait inacceptable. Mais la plume de Chris Kraus sait aussi se mettre au service de la tragédie d'une tout autre façon, notamment dans une des scènes clés du roman qui va sceller le destin tragique de Koja, Hub, Ev et petite Anna. Poids des mots, métamorphose de la phrase qui va se faire minimale pour mieux suggérer l'insoutenable intensité de la douleur, on sort de la lecture de cette scène la gorge serrée...
J'ai rarement lu un roman de cette envergure, d'une telle qualité ! Pas un moment mon attention ne s'est relâchée et je ne me suis jamais dit qu'il aurait pu faire plus court. Un exploit à mes yeux !
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Nous ne sommes qu'en mars, or je sens que cet incroyable roman va figurer sur mon podium de l'année 2020 : c'est du lourd, du riche, et du brutal!

Du lourd au sens propre, ce pavé de 900 pages pèse un âne mort et sa lecture aura été comme jamais une expérience physiquement douloureuse! Mais pour rien au monde je ne l'aurais lâché tant il est captivant de bout en bout. Pas une ligne de trop sur tant de pages, c'est déjà un exploit.

Du riche à plusieurs titres, d'abord pour le ton tout à fait singulier de ce roman qualifiable à la fois de confession, de roman historique , d'espionnage, d'amour, de saga familiale , le tout enchâssé dans une veine burlesque qui n'en fait que mieux ressortir la trame dramatique et plus encore les passages tragiques réellement émouvants, en dépit (ou grâce au?) du caractère troublant du narrateur.
Riche également car c'est toute l'histoire du 20ème siècle que cette fabrique des salauds construit en la traversant; Un 20ème siècle abordé non seulement depuis un point de départ original - l'aristocratie d'origine allemande des Balkans - mais qui de plus est éclairé dans le roman sous un angle qui m'était totalement inconnu, celui du recyclage après-guerre de l'expertise de l'appareil nazi dans les services secrets américains, ça on le savait, mais aussi ouest allemands avec des accointances jusqu'au Mossad israélien en quête d'armes à acquérir pour défendre sa jeune nation!

Du brutal enfin, et c'est ce pauvre hippie qui l'écoute qui va en faire les frais, car entendre la confession de Solm c'est plonger sans bouteille dans la montée du nazisme en Europe, la guerre, l'horreur de l'holocauste, les eaux glauques de l'après-guerre dans lesquelles notre narrateur navigue et louvoie de la machine nazie au contre-espionnage soviétique, agent double, triple, multiple, plutôt velléitaire mais pas perclus de scrupules non plus.
Brutal car la vision du monde que sa confession apporte vient troubler la nôtre, les notions de bien et de mal se brouillent car il est aussi beaucoup question de femmes aimées, d'amour perverti par les événements, et dans tout ce cloaque le destin tragique de Maja tout comme la folie furieuse d'Ev surgissent comme des points de lumière noire.

Je recommande chaudement cette lecture originale, réellement marquante et très instructive.
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