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Critique de LeScribouillard


Comme vous l'avez remarqué, nous sommes repassés au rythme « deux articles par semaine » : la fin de l'année s'annonce musclée niveau articles à terminer. Au premier rang, la critique de cet énorme pavé de quasi-800 pages A5 : La guerre des règnes, de J.-H. Rosny aîné.
Mais, me dites-vous tout émoustillés en vaillants fripons que vous êtes, qui donc est diable J.-H. Rosny aîné ? Un écrivain de SF français… non, ne partez pas, s'il vous plaît… contemporain de Jules Verne et que d'aucun jugent son égal. Il a contribué à cet âge d'or du « merveilleux scientifique » ayant rempli la France d'auteurs originaux des années 1880 à 1920 ; c'est également lui qui a écrit La guerre du feu qui m'a l'air d'avoir été un calvaire pour pas mal de lecteurs obligés par leur prof. Toujours est-il que l'ambition du bonhomme est vaste : raconter, par des récits plus ou moins liés thématiquement ou chronologiquement, l'histoire du passé aussi bien que du futur, dans un cycle informel allant de la Préhistoire à la conquête spatiale, voire encore plus loin avec le déclin de l'Humanité, et ce bien avant le fameux Évolution de Stephen Baxter. Serge Lehman a rassemblé dans un seul volume intitulé La guerre des règnes les oeuvres qu'il jugeait les plus pertinentes.
Alors moi vous me connaissez, un gros bouquin avec des hommes préhistoriques, des extraterrestres, des classiques méconnus, des OVNIs de l'avant-garde littéraire, et tout ça à 10€, je fonce tête baissée. Et j'entame donc une lecture mêlant allègrement roman préhistorique, roman d'aventures et science-fiction…

Impression globale

C'est une impression positive mais contrastée qui se dégage de cet ouvrage : malgré un vocabulaire très riche et souvent lyrique, Rosny aîné parvient à créer un style encore fluide pour les lecteurs d'aujourd'hui, malgré quelques très longues descriptions. Peu de subjonctif, de passé simple à la première personne (en-dehors des textes où le narrateur est le héros de l'histoire), pas de temps perdu à expliquer les néologismes ou le jargon scientifique non indispensable, des chapitres courts et un recours (un peu trop) fréquent au présent de narration, en font un auteur alerte et abordant avec simplicité des notions complexes. La modernité se fait aussi sentir dans les thèmes abordés, les hommes dits primitifs ou les étrangers étant mis à égalité avec les européens, et un optimisme baigne assez fréquemment le recueil en imaginant des ententes entre peuples très différents.
Il faut pourtant garder à l'esprit que Rosny reste prisonnier des idées de son époque : le terme « race » est utilisé à toutes les sauces, tant pour signifier « peuple » ou « espèce » que « couleur de peau », voire « lignée », et l'étranger est souvent idéalisé en bon sauvage fort, noble mais guère enclin à une psychologie complexe. de même, les femmes sont presque systématiquement de simples objets de désir, incapables d'une action téméraire ou audacieuse ; bon, rien de comparable cela dit à Villiers de l'Isle-Adam.
De manière plus générale, les personnages sont souvent interchangeables ou peu travaillés : le décor est censé fasciner davantage le lecteur, un biais qui là encore touchait de nombreux écrivains de l'époque, et précipitera le déclin de la SF française. Ce n'est pas illisible, mais ce n'est pas là qu'il faudra chercher des protagonistes attachants dont on suit les évolutions — un défaut qui donne d'ailleurs un gros manque d'enjeux à certaines histoires.

Les récits

La guerre du feu

Le grand classique français de la littérature préhistorique : le clan des Oulhamr a perdu le feu et, ne sachant pas en créer un nouveau, il charge quelques-uns de ses membres d'aller le voler à une tribu voisine. Naoh part donc à l'aventure, porté par une plume virtuose.
Disons-le : c'est une épopée qui vaut à elle seule l'achat de ce recueil, tant la description nostalgique et enthousiasmée, pourtant loin d'être naïve, d'une terre ancienne mais plus belle et plus libre donne l'impression de lire du Tolkien puissance 1000. On ne coupe pas à quelques défauts, cela dit : une bonne partie du récit consiste à de simples affrontements entre animaux sans autre enjeu que de montrer le gigantisme de l'époque, et Naoh est systématiquement un héros extraordinaire sauvant ses fidèles compagnons. Mais je le répète une fois de plus, en replaçant l'oeuvre dans son contexte historique (au début du XXe siècle, soit avant l'apparition des pulps qui pousseront tout aussi loin ce dernier défaut), Rosny aîné s'en tire avec les honneurs. À noter cela dit que quelques incohérences mineures se font sentir : les guerriers comptent à partir de leurs mains et utilisent donc un système quinaire… or le nombre six apparaît, et les personnages parlent d'eux à la troisième personne « pour faire plus vrai », sauf vers la fin.

Les Xipéhuz

Une des plus fameuses réponses au paradoxe de Fermi est la suivante : les extraterrestres sont déjà venus sur Terre… mais c'était il y a trop longtemps pour que nous puissions nous en souvenir ; c'est la théorie des anciens astronautes. Un des tout premiers textes sur le sujet (sinon le tout premier) est Les Xipéhuz : des aliens colonisant la Terre alors que les premières civilisations sont sur le point d'apparaître. Mais comme si l'originalité ne suffisait pas, il s'agit également d'un récit d'invasion de la Terre par des extraterrestres non-anthropomorphes onze ans avant La guerre des mondes de H. G. Wells. Et quand je dis non-anthropomorphes, ils ne ressemblent pas à des poulets ou à des mantes religieuses : ce sont carrément des formes de vie minérale !
Découlent de ces deux postulats un troisième : comment vaincre une invasion d'outre-monde avec une technologie pré-sumérienne ? Par la ruse, bien entendu ! Autant de choses qui en font un très bon récit, bien qu'une fois de plus assez linéaire et sans véritable twist qu'on aurait pu espérer.

Le Trésor dans la neige

Alglave, un aventurier, découvre une portion du monde préhistorique ayant miraculeusement échappé au passage du temps au milieu d'un enfer glacé. Comment un tel micro-climat a-t-il pu se maintenir dans l'Arctique ? Pourquoi n'y a-t-il plus eu d'évolution ? Autant de questions auxquelles le récit ne répond pas. Les hommes préhistoriques rencontrés ont des moeurs brutales (bien plus que dans La guerre du feu) qui ne sont jamais remises en question par le héros, et les péripéties s'enchaînent sans véritable montée de tension ni climax, la dernière semblant purement gratuite puisque n'ayant aucune conséquence. Ce qui en fait un texte très moyen, bien loin de la qualité de la Guerre pourtant sortie onze ans plus tôt.

Le Voyage

Un groupe d'explorateurs découvre dans l'Afrique une contrée où des animaux préhistoriques ont survécu. Quelques idées intéressantes de worldbuilding sont émises, mais il s'agit là aussi d'une histoire assez mineure (quoique loin d'être désagréable).

Nymphée

Nouveau récit d'exploration, où cette fois un jeune médecin découvre une utopie aquatique où des cousins d'Homo sapiens ont pu survivre quelque part dans l'Asie. La société décrite est surprenante et dépaysante, bien que le récit soit assez fréquemment noyé dans une romance cucul-la-praline !

Les profondeurs de Kyamo

Premier texte paru à montrer les aventures d'Alglave, celui-ci va cette fois tenter de s'approcher d'un peuple d'hommes-gorilles dans la forêt africaine de Kyamo. Intéressant, sans plus : peu d'intrigue et d'interactions avec les personnages en font une novelette vite oubliée.

La Contrée prodigieuse des cavernes

Alglave découvre cette fois une forêt souterraine remplie par des chauve-souris vampires ayant atteint le stade d'intelligence de l'homme. Autant vous dire que j'ai très vite été séduit, l'idée d'une vie intraterrestre me fascinant depuis l'enfance ; et que dire de l'hypothèse toujours passionnante envisageant que l'évolution ait pu prendre d'autres chemins que le genre Homo !

La Jeune Vampire

Une femme morte se réveille, mais n'est plus vraiment elle-même : elle est habitée par une créature de l'au-delà, et ne survit qu'en se nourrissant du sang de ses proches. L'archétype du vampire est ici défait de son côté maléfique, et apparaît comme victime bien plus que bourreau ; mais la fin finit par tout faire rentrer dans l'ordre quand elle aurait pu être un moyen de réfléchir plus en profondeur sur le fait que les femmes de l'époque ne possédaient guère d'emprise sur leur destinée ; enfin, l'insertion d'un texte de fantastique au milieu de la science-fiction vient briser une certaine unité.

Un autre monde

Un homme naît avec de nombreuses anomalies génétiques qui lui permettent entre autres de voir des couleurs que les autres gens ne perçoivent pas… et donc des êtres invisibles au commun des mortels. Moqué et délaissé de tous, il va, malgré son handicap, partir à la découverte d'un monde superposé au nôtre… Un très beau texte qui rappelle que nos différences cachent avant tout des capacités insoupçonnées.

Le Cataclysme

Une mystérieuse force, la Roge Aigue, se déchaîne sur un village perdu dans la campagne. L'ancêtre de toutes nos histoires de vaches enlevées par des soucoupes volantes ? Une nouvelle fois, un bon texte avec un alien différent du tout au tout de l'humain et des images spectaculaires.

La Force mystérieuse

Une partie de la lumière du soleil disparaît, entraînant une panique de la part de la population. La fin de l'Humanité aurait-elle sonné ? Un texte qui ne m'a guère passionné, entre les héros qui ne semblent guère affectés de la démence qui touche pourtant tout le monde, des explications scientifiques assez complexes et un anticommunisme assez balourd à un endroit.

Les Navigateurs de l'infini

Avant que l'on ne découvre qu'elle est déserte, Mars a été la planète à laquelle on a imaginé le plus de vies extraterrestres différentes : la palme de la bizarrerie revient sans doute à Rosny aîné avec cette exploration de la planète remplie d'être plus étonnants les uns que les autres. Une aventure fabuleuse dans un monde onirique et mourant, je n'en demande pas plus ; d'ailleurs, des auteurs de l'époque en ont fait une BD qui m'a l'air de toute beauté.

Les Astronautes

Un texte posthume faisant suite au précédent, mais qui a tendance à faire redite avec malgré différentes trouvailles (une communication pacifique (« à la Star Trek« ) avec des êtres sentients résolument non-humanoïdes… ou encore le titre en lui-même qui est à l'époque un néologisme) ; sans doute aurait-il mieux valu ne faire qu'un seul roman plutôt que deux novellas…

La Mort de la Terre

L'Homme est allé trop loin : la Terre, à bout de souffle, a vu ses ressources disparaître, ainsi que le plus gros du vivant. Les derniers êtres humains vivent reclus dans des cités au milieu du désert, et c'est sans compter une activité tectonique déréglée et l'apparition de nouvelles créatures minérales, cette fois à base de déchets radioactifs. L'originalité est toujours là, visionnaire au point d'être encore pertinente maintenant (ne croyez jamais ceux qui vous disent que l'écologie est un concept hippie datant seulement des années 70) ; à noter toutefois un ton extrêmement fataliste tranchant avec le reste du recueil, mais compensé par un superbe final élégiaque ; le cycle commencé avec La guerre du feu finit dignement avec l'autre texte de l'auteur passé à postérité.

Postface : Une littérature plus complexe et plus haute, par Serge Lehman

Ce grand spécialiste de la SF française revient sur la vie de Rosny aîné, ses analyses, ainsi que ses relations avec les autres écrivains de son époque. Un texte très utile pour éclaircir nombre de points.

Râlons un coup

Comme on pouvait s'y attendre, un aussi gros bouquin à bas prix possède de nombreuses coquilles. Il n'y en a pas un nombre pharaonique, mais on reste sur du peut-mieux-faire :
- p 21 : « Mais Faouhm, s'appuyant avec impatience : » => « Mais Faouhm, s'appuyant avec impatience, dit : »
- p 72 : « Ainsi sentait Naoh » => « Ainsi se sentait Naoh »
- pp 82, 692 : virgule en trop
- p 95 : « la présence des Kzamms devint plus insupportable » => « devint insupportable » OU « devint plus qu'insupportable »
- pp 98, 173 (2x), 175 : oubli de virgule
- p 173 : « Et le grand-prêtre : » => « Et le grand-prêtre dit : »
- p 193 : « Ce jour a été livrée la seconde bataille » => « En ce jour a été livrée la seconde bataille »
- p 205 : « Comment surtout la maintenait-il depuis des millénaires (…). » => « Comment surtout la maintenait-il depuis des millénaires (…) ? »
- pp 216, 737 : oubli de point
- p 220 : « Elle était à l'âge divin ou presque toutes les filles » => « où presque toutes les filles »
- p 231 : « ils reviendront une horde » => « ils redeviendront une horde »
- p 240 : « C'était à l'heure du sommeil nous nous réveillâmes en sursaut » => « C'était à l'heure du sommeil. Nous nous réveillâmes en sursaut » OU « C'était à l'heure du sommeil ; nous nous réveillâmes en sursaut »
- p 246 : oubli de point ET de majuscule
- p 268 : « N'était-ce pas (…). » => « N'était-ce pas (…) ? »
- p 272 : virgule à la place d'un point
- p 334 : « le rêve baignait cette scène de rêve » => ?!?!?!
- p 357 : « Dans la leur incertaine (…), à peine s'il voyait à deux cents pas » => « c'était à peine s'il voyait à deux cents pas » OU « à peine voyait-il à deux cents pas »
- pp 390, 440 : « de une heure » => « d'une heure » (d'autant plus curieux que Rosny aîné dit « l'hyène »)
- p 392 : « plusieurs mille » => « plusieurs milliers »
- p 394 : deux-points suivi d'une entrée et d'une majuscule
- pp 429, 557 : point à la place d'une virgule
- p 430 : « pour qu'il ne fit » => « pour qu'il ne fît »
- p 448 : point-virgule à la place d'une virgule
- p 470 : « au près desquelles » => « auprès desquelles »
- p 475 : oubli de point-virgule
- p 512 : « le baby » (passe encore quand c'était pour désigner les bébés anglais, mais dans une histoire entre parisiens, cet anglicisme n'a aucune raison d'être)
- p 590 : oubli d'italiques
- p 613 : point au milieu d'une phrase
- p 688 : « une colonne soufre » => « une colonne de soufre »
- p 689 : « à mesure que développait » => « à mesure que se développait »
À noter enfin une autre bizarrerie n'ayant rien de logique : les belles-pages sont insérées après les pages de garde. Bragelonne doit faire de la pagination expérimentale...

Conclusion

La guerre des règnes est un ouvrage passionnant. Certes, toutes les histoires ne se valent pas, la construction des personnages reste souvent proche de zéro (notamment du côté des minorités), mais ces 750 pages de littérature avant-gardiste fourmillent d'idées de SF ou bien passées à postérité, ou bien restées inédites. Une épopée sur des dizaines de milliers d'années, un indispensable de la SF française si vous vous y intéressez ; quant à moi, il faudrait que je me penche un peu plus souvent sur elle, bien qu'on la dise parfois décevante : Stéphane Wul, René Barjavel, Pierre Bordage (encore que je n'aie pas beaucoup aimé ses productions récentes)… Ça ne peut que faire du bien à ma culture, pas vrai ?
Lien : https://cestpourmaculture.wo..
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