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Critique de Alfaric


Alfaric
  25 septembre 2019
Le professeur d'économie Nathaniel Peaslee a un malaise durant un cours donné à l'université… Et il se réveille 5 ans plus tard pour découvrir que durant tout ce temps il étudié en autodidacte tous les savoirs possibles et imaginables avec un don des langues inouï, des talents mathématiques hors du commun et une incroyable mémoire eidétique avant de partir en explorations aux quatre coins du monde. Pour ses médecins il s'agit d'un de dédoublement de la personnalité, pour sa femme qui est partie avec leur fille et leur fils aîné il s'agit cas d'usurpation d'identité, pour le père et le fils cadet c'est un mystère et ils se reconvertissent l'un et l'autre dans la psychologie pour le résoudre. Ils traversent la WWI, les Années Folles et la Grande Dépression pour découvrir que ce mystère s'est reproduit siècle après siècle depuis des générations et des générations. Mais c'est quand ils se font une raison et qu'ils acceptent que tout cela est le fruit de leur imagination, un ingénieur australien vient leur prouver qu'ils avaient raison et que la réalité dépasse la fiction !

Étrange homme qu'H.P. Lovecraft capable de créer indéfiniment autant de démons que de merveilles, capable de magnifiques démonstrations d'humanité comme de faire l'apologie de criminels contre l'humanité. "Dans l'Abîme du temps" (traduction maladroite de "The Shadow Out of Time") parue en 1935 est la dernière nouvelle du Maître de Providence, pierre angulaire du genre horrifique qu'il a révolutionné avant de le marquer à tout jamais de son empreinte. Il s'agit un peu de son testament, qui est à la fois le remake et la suite des "Montagnes hallucinées". On retrouve l'expédition dans un lieu reculé voire inaccessible de la planète, la découverte d'une civilisation antédiluvienne pas si disparue que cela, ainsi que l'horreur indicible qui a causé leur perte et qui pourrait causer la perte de l'humanité (sans parler du Professeur Dyers survivant de l'expédition polaire qui ici aide Nathaniel Peaslee à comprendre et à aller de l'avant avant d'achever sa quête de vérité). Alors certes la mise en place du récit est différente mais comme d'autres inspiré du film "Berkeley Square" et de la nouvelle "The Shadowy Thing" : on associe transfert d'âmes et voyages dans le temps et on reconnaît "L'Affaire Charles Dexter Ward" et "Le Monstre sur le seuil", ainsi que plusieurs oeuvres majeures du pape du space opera Edmond Hamilton (on va dire que ces tropes ont fait les beaux des genres de l'imaginaire à l'époque où il n'y avait pas de frontières entre les genres de l'imaginaire). Ensuit il reprend ses thématiques favorites mais avec une inflexion optimiste peu courante dans la mythologie qu'il a façonnée de ses propres mains…

La peur de soi :
Nathaniel Peaslee ne se reconnaît plus, plus il enquête sur lui-même et les 5 années qu'il a perdues et moins il se reconnaît… Sa perception du temps est étrange, et les incroyables visions qui assaillent ses rêves débordent sur la réalité. Qui est-il ? D'où vient-il ? Où va-t-il ? Quel est le vrai et le faux entre celui qu'il a été, celui qui l'a remplacé pendant 5 ans et celui qu'il est aujourd'hui. Notre narrateur ne sait plus s'il fou ou saint d'esprit, où la frontière entre la réalité et ce que son esprit peut inventer, et à un moment s'il est encore humain...

La peur de l'autre :
L'autre c'est l'ennemi, et l'ennemi c'est l'horreur. Les exceptions sont rares dans la bibliographie de l'auteur, et donc d'autant plus marquantes (l'alien perdu en croisade contre les abominations de la Constellation du Taureau, le zombi qui ignorait qu'il était un zombie, le mystérieux sorcier saxon venu du passé). Dans "Les Montagnes hallucinées" les créatures venues du passé n'interagissaient pas directement avec les humains, les traitant comme les humains auraient traité n'importe quelle « espèce inférieure », et même si on apprenait leur histoire et leur destin où elles passaient de maîtres à esclaves, de bourreaux à victimes, elles étaient plutôt moralement neutres par rapports aux autres créatures du mythe elles carrément maléfiques… Dans le présent récit, les créatures venues du passé décrites du manières plutôt positives : des purs esprits en quête de savoir, observant sans intervenir mais défendant la terre contre les envahisseurs octopodes ou reptiliens avec les technologies venues de toutes les civilisations du passé et de l'avenir. Mais tout pouvoir rencontre un jour un pouvoir plus grand, et on prend parti pour elles quand elles affrontent des créatures d'outre-espace encore plus éloignées de nous qu'elles dans l'échelle de l'évolution, et qu'elles choisissent la fuite plutôt que la guerre à outrance. En plus dans leur exode elles auraient pu parasiter l'humanité ce qui nous aurait donné une Histoire Secrète bien paranoïaque que Philip K. Dick aurait adorée, mais elles ont choisi d'habiter la race coléoptère qui succédera à la race humaine (encore une fois l'auteur rend hommage à H.G. Wells et à "La Machine à explorer le temps")...

La peur de l'inconnu :
Chez H.G. Wells comme chez H.P. Lovecraft l'homme n'est plus l'être créé par Dieu à son image qui règne sur une planète créée pour lui et placée au centre de l'univers, mais une espèce comme les autres qui apparaît, évolue et disparaît comme les autres… Mais entouré voire cerné par d'autres espèces bien plus vieilles, bien plus intelligentes et bien plus évoluée que l'humanité. Dans la mythologie créée par l'auteur elles sont le plus souvent malveillantes, et prêtes à écraser les êtres humains comme des insectes dès que les astres seront propices. Mais ici on nous dépeint des explorateurs et des chercheurs plongés dans une éternelle quête de savoir, suivant une éthique stricte et rigoureuse et appliquant une diplomatie claire : ne pas être agresseur et ne pas être agressé… le narrateur les découvre eux et leurs ennemis, et s'ils ne parvient pas à révéler l'ultime vérité à l'humanité c'est peut-être mieux ainsi. Alors certes l'humanité n'est pas grand-chose, et si elle n'est pas seule elle n'a pas forcément que des adversaires indicibles et incommensurables totalement étrangers à notre mode de pensée. Malgré tous les jets de SAN qu'il aura dû effectuer, il trouve ainsi une forme d'équilibre donc de sérénité !


Alors j'ai été très bavard sur l'oeuvre d'H.P. Lovecraft mais que penser de l'oeuvre de Gou Tanabe ? Elle est de qualité, très fidèle et très respectueuse, pleine de bonne volonté et d'humilité. Dans "Les Montagnes hallucinés", les explorateurs étaient un peu les hobbits dans le "SdA" de JRR Tolkien : ils étaient là pour les lecteurs soient à la fois spectateurs et acteurs du drame… Ici le récit est plus intimiste, et nous suivons de manière très touchante la quête d'un père et d'un fils qui veulent découvrir la vérité pour reconstruire leur famille. le mangaka prend tout son temps pour mettre en scène leurs questions, leurs doutes et leurs peines durant les 27 années de tortures psychologiques que subit le narrateur : la mise en scène est très travaillée et très soignée, et pour rien gâcher l'ambiance et le rythme qui s'en dégage sont parfait. Après je ne suis complètement convaincu par ses graphismes en particulier le charadesign, mais le sentiment d'étrangeté qui s'en dégage colle parfaitement aux univers et aux ambiances lovecraftiennes. Par contre les dialogues / monologues sont excellentes : les échanges entre Peaslee et Dyers sont denses et intenses, le monologue final est ciselé de main de maître, et il y a ce passage sur l'Allemagne où on dézingue subtilement mais clairement les accointances douteuses entre le régime nazi et le Maître de Providence. Pour terminer, je n'ai qu'un chose à dire : vivement le prochain ! (car oui, il y a encore d'autres adaptations d'H.P. Lovecraft par Gou Tanabe !)
Lien : http://www.portesdumultivers..
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