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Les Mots pour le dire de
Marie Cardinal
A l'heure dite j'étais au fond de l'impasse, toute empaquetée de serviettes, de coton, engoncée dans des sortes de couches que je m'étais fabriquées. J'ai attendu un peu parce que j'étais arrivée en avance. La personne avant moi est sortie. Comme la veille j'ai entendu les ouvertures et les fermetures des deux portes. Enfin je suis entrée et j'ai dit tout de suite :
« Docteur, je suis exsangue. »
Je me souviens très bien avoir employé ce mot parce que je le trouvais beau. Je me souviens aussi que je voulais avoir un visage et une attitude pathétiques. Le docteur m’a répondu doucement et calmement :
« Ce sont des troubles psychosomatiques, cela ne m’intéresse pas. Parlez-moi d’autre chose. »
Il y avait là ce divan que je ne voulais pas employer. Je voulais rester debout et me battre. Les mots que cet homme venait de prononcer m’avaient giflée en pleine face, jamais je n’avais rien encaissé de si violent. En pleine figure ! Mon sang ne l’intéressait pas ! Alors tout était détruit ! J’en étais suffoquée, foudroyée. Il ne voulais pas que je parle de mon sang ! Mais de quoi d’autre voulait-il que je parle ? de quoi ? En dehors de mon sang il n’y avait que la peur, rien d’autre, et je ne pouvais pas en parler, je ne pouvais même pas y penser.
Je me suis effondrée et j’ai pleuré.
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Les Mots pour le dire de
Marie Cardinal
Parler, parler, parler, parler.
"Parlez, dites tout ce qui vous passe par la tête, essayez de ne pas faire de tri, de ne pas réfléchir, essayez de ne pas arranger vos phrases. Tout est important, chaque mot."
C'était le seul remède qu'il me donnait et je m'en gavais. Peut-être que c'était ça l'arme contre la chose : ce flot de mots, ce maelström de mots, cette masse de mots, cet ouragan de mots ! Les mots charriaient la méfiance, la peur, l'incompréhension, la rigueur, la volonté, l'ordre, la loi, la discipline et aussi la tendresse, la douceur, l'amour, la chaleur, la liberté.
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Les Mots pour le dire de
Marie Cardinal
Moi qui n’avais pas pu pleurer depuis si longtemps moi qui cherchais en vain depuis tant de mois le soulagement des larmes, voilà qu’elles coulaient enfin par grosses gouttes qui détendaient mon dos, mon torse, mes épaules. J’ai pleuré pendant longtemps. Je me vautrais dans cet orage, je le laissais prendre mes bras, ma nuque, mes poings serrés, mes jambes repliées sur mon ventre. Depuis combien de temps n’avais-je pas éprouvé le doux calme du chagrin ? Depuis combien de temps n’avais-je pas laissé mon visage barboter dans la tendresse des larmes mêlées d’un peu de salive et de morve ? Depuis combien de temps n’avais-je pas senti couler la gentille liqueur tiède de la peine ?
J’étais bien là, comme un enfant repu dans son berceau, les lèvres encore pleine de lait, envahi par la torpeur de la digestion, protégé par le regard de sa mère. J’étais allongée sur le dos, des tout mon long, obéissante, confiante. Je me suis mise à parler de mon angoisse et j’ai deviné que j’allais en parler longtemps, pendant des années. J’ai senti dans le fin fond de moi que j’allais peut-être trouver le moyen de tuer la chose.
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Les Mots pour le dire de
Marie Cardinal
[ A propos de sa mère : ]
Au cimetière, son enfant n'était donc plus que la grande plaque de marbre blanc. Au cours des discours qu'elle tenait à la pierre, il lui arrivait de l'embrasser avec une tendresse extrême. Dans ces instants j'aurais aimé être la pierre et, par extension, être morte. Ainsi m'aimerait-elle peut-être autant que cette petite fille que je n'avais jamais connue et à laquelle je ressemblais, paraît-il, si peu. Je me voyais allongée parmi les fleurs, ravissante, inerte, morte, et elle me couvrant de baisers.
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Les Mots pour le dire de
Marie Cardinal
- Il y a des phrases que tu as écrites qui me bouleversent, parce qu'elles sont belles et aussi parce que je ne connais pas celle qui les a écrites. Pourtant c'est toi.
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Les Mots pour le dire de
Marie Cardinal
Je n'en pouvais plus. En sortant de ces séances j'allais me soûler la gueule, me soûler à mort. Quand une femme emploie l'expression "se soûler la gueule", cela fait vulgaire et bas, pour un homme c'est moins vulgaire et cela sonne fort et triste. Une femme ça se grise, ça s'enivre, au pire ça boit. Je refuse d'employer ces mièvreries hypocrites. Je me soûlais : je me détruisais, je me perdais, je me méprisais, je me haïssais.
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Cet Ete La de
Marie Cardinal
J'ai toujours aimé lire. Dans mon enfance, mon adolescence, et après, j'ai engouffré des livres, en vrac, avec passion. Certains sont restés en moi si fortement qu'ils ont formé mon squelette. Ma structure est faite de bouquins disparates et adorés. Il m'arrive de pleurer en arrivant à la fin d'un livre, justement parce qu'il est fini, alors que je voudrais, le lire encore, le découvrir encore. Il me semble qu'il me quitte, que je viens de vivre avec lui une passion et qu'il m'abandonne pour d'autre yeux, d'autres doigts qui vont le caresser, tourner ses pages une à une, chacune d'elles découvrant un trésor. Madame Bovary. Crime et Châtiment. Le Sapeur Camember. Les Dialogues, de Platon. A la recherche du temps perdu. Autant en emporte le vent. Les Malheurs de Sophie. Le Père Goriot. Requiem pour une nonne. Kildine la méchante princesse. Le Mur. L'Etranger. Les Mandarins. Le Rivage des Syrtes...
p. 6 Préface
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Les Mots pour le dire de
Marie Cardinal
Si je n'avais pas eu la chance de tomber profondément dans la maladie, je n'aurais peut-être pas eu la force d'aller au bout de l'affrontement avec moi-même.
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Les Mots pour le dire de
Marie Cardinal
Toutes ces choses n'existaient pas puisqu'on n'avait pas le droit d'employer les mots qui les désignaient
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Au pays de mes racines de
Marie Cardinal
Vivre ailleurs que là a changé pour moi le sens du mot vivre. Vivre ailleurs est devenu synonyme de besogner ma vie, organiser ma vie, structurer ma vie, prévoir ma vie. Là-bas, vivre c'était vivre, c'était se livrer aux mouvements coutumiers de l'humanité sans en souffrir ; s'en plaindre ou s'en réjouir, mais les acceptant tels qu'ils sont. Depuis que je ne vis plus en Algérie, il n'y a pour moi que labeur, vacances, luttes. Il n'y a plus d'nstants où, sans restriction, je suis en parfaite harmonie avec le monde.