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Yoko Tawada
Je ne décide rien, c'est le livre qui décide. Je suis juste une partie de cette littérature qui vient de partout.
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Par erellwen, le 08/05/2012
Journal des jours tremblants : Après Fukushima précédé de Trois leçons de poétique de
Yoko Tawada
Quand j'apprends une catastrophe, mon coeur se met automatiquement à battre plus lentement et je deviens calme comme sous l'effet d'un tranquillisant. Pour survivre à une catastrophe naturelle, il faut éviter d'être^pris de panique et d'imaginer un tableau dramatique. C'est au Japon, semble-t-il, que j'ai appris inconsciemment à adopter cette attitude comme technique de survie. Et en effet, au Japon, après un séisme, les gens se font calmes, patients, affables et serviables, excepté ceux qui ont à déplorer une perte.
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Par erellwen, le 28/04/2012
Journal des jours tremblants : Après Fukushima précédé de Trois leçons de poétique de
Yoko Tawada
Dans les pays industriels, seuls les enfants ont droit à des vêtements très colorés. Les adultes, eux, doivent s'orienter vers des coleurs ternes. Même le temps de Hambourg est parfois plus coloré que les passants de la ville.
Renoncer aux couleurs fait partie intégrante de la fierté du Nord réformé. L'absence de couleurs lors des cultes à l'église Saint-Michel m'impressionnait toujours. L'esthétique des incolores a non seulement décoloré leurs propres cérémonies et rituels, elle a aussi lavé les statues antiques grecques pour les placer dans les musées, ou encore elle a découvert au Japon l'esthétisme sévère des maisons de thé. Sans Bruno Taut, l'architecture sans couleur du palais de Katsura ne se serait pas imposée comme la norme de la beauté japonaise. Aujourd'hui, quand on voyage avec les hôtes d'Europe du Nord, il faut taire son amour pour le temple coloré de Tôshôgû à Nikkô.
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Par erellwen, le 24/04/2012
Journal des jours tremblants : Après Fukushima précédé de Trois leçons de poétique de
Yoko Tawada
Le 5 mai 1951, interrogé sur la différence existant entre les Allemands et les Japonais, le commandant en chef des forces alliées Douglas MacArthur répondit que si l'on comparait la culture anglo-saxonne à un homme de quarante-cinq ans, alors que la culture allemande avait à peu près le même âge tandis que la culture japonaise avait douze ans. Selon lui, les Allemands avaient sciemment commis une erreur pendant la guerre et ils devraient la corriger d'eux-même à l'avenir, tandis que le Japon avait commis la même erreur, mais par ignorance. Une argumentation qui non seulement rendit MacArthur impopulaire au Japon, mais servit aussi à légitimer l'ingérence dans la politique japonaise.
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Par micky05, le 12/06/2012
L'oeil nu de
Yoko Tawada
Une mélodie ondoie sur l’écran, mon champ de vision est recouvert par la surface trouble de l’eau. Des hommes et des femmes, apparemment vietnamiens, manœuvrent les rames et gouvernails de bateaux ailés comme des dragons. Quelques secondes seulement passent et déjà votre nom apparaît, en caractères roses. C’est comme toujours le sommet du film, à couper le souffle. Avant que le titre ne soit dévoilé, avant que ne commence l’histoire, votre nom doit surgir du fond des mers. Sans ce nom, pas d’actrice, sans actrice, pas d’Éliane Devries censée avoir vécu en Indochine, sans Éliane, pas d’histoire à raconter. Sauf à Paris, sur l’écran, jamais je n’ai vu de pays qui se nomme Indochine.
La voix off était la vôtre. Je ne comprenais pas ce qu’elle racontait, mais je la reconnaissais. Et comme je ne comprenais pas le contenu, la voix était là pour elle-même, pleine d’assurance, souple dans ses accents et ses graves. J’y entendais respirations et frictions, soupirs, parfois aussi une brûlante chaleur faite voix. C’était la première fois que vous parliez dans un film avant même de vous montrer. Votre voix venait des vagues, des voiles, du vent, des hévéas.
Avant le début de l’histoire, quelqu’un est mort. Votre voix parle, semble-t-il, de cette personne défunte. Éliane, vêtue de deuil, est debout devant un autel, le visage encadré d’un voile noir. À son côté se tient une fillette qui n’a pas plus qu’un tiers de sa taille. La fillette, sans lever les yeux, saisit la main d’Éliane comme si ce droit allait de soi. Le visage de la fillette, si jeune qu’on croirait pouvoir discerner sur sa peau les marques des langes, a pourtant déjà une dignité.
Éliane et la fillette ne peuvent être du même sang. La fillette ressemble beaucoup à quelqu’un. Je n’en crois pas mes yeux, mais c’est bien à moi qu’elle ressemble, telle que je suis sur une ancienne photo datant de mon enfance. Les parents de la fillette sont morts, je suppose, et Éliane l’a adoptée. Les vêtements et l’atmosphère de la cérémonie révèlent la position sociale élevée des défunts.
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Par erellwen, le 29/04/2012
Journal des jours tremblants : Après Fukushima précédé de Trois leçons de poétique de
Yoko Tawada
Si, un millénaire durant, les Japonais purent étudier en profondeur les cultures chinoise et coréenne, les assimiler et les développer à leur manière, c'était que ni les Chinois ni les Coréens, hautement civilisés, n'essayèrent jamais d'attaquer le Japon. La culture européenne en revanche, les Japonais furent obligés de l'étudier trop vite, avec une angoisse mortelle, peut-être sans en tirer les éléments importants qui en sont indissociables, au point de ne pas être à même ansuite d'éviter les radiations mortelles.
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Par lanard, le 29/04/2013
Journal des jours tremblants : Après Fukushima précédé de Trois leçons de poétique de
Yoko Tawada
Aujourd’hui encore, ne pas répondre tout de suite positivement à une demande est considéré au Japon comme un manque de courtoisie. C’est l’avenir qui dit si on le peut ou le veut vraiment. Le temps de trouver sa réponse s’ouvre par un “oui”, mais il se peut que la réponse définitive soit “non”. Pour qu’une négociation s’amorce, il faut commencer par témoigner de ses bonnes intentions.
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Par Austral, le 22/06/2012
Train de nuit avec suspects de
Yoko Tawada
Il arrive que des gens faibles sur la voie du Bien s’engagent dans la voie du Mal, et dévoilent là aussi leur faiblesse.
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Par lanard, le 30/04/2013
Journal des jours tremblants : Après Fukushima précédé de Trois leçons de poétique de
Yoko Tawada
Avant d'aborder la traduction de la Bible, je voudrais faire un tour au cinéma. Le film "Lost in translation (2003) de Sofia Coppola a réactivé et propagé une nouvelle fois la cliché de l'intraduisibilité d'une langue non-européenne. A une époque où il existe des auteurs américains ou autres qui écrivent et publient des récits ou des poèmes en japonais, cette langue ne mérite même pas l'honneur d'être une langue exotique.
Le personnage féminin principal du film est, selon ses mots mêmes, dépassé par sa propre "médiocrité", et est incapable de comprendre quoi que ce soit qui ne confirme pas immédiatement sa valeur. Elle rencontre un autre non-Japonais, lui aussi est dépassé, en l’occurrence par une culture publicitaire d'une extrême brutalité, telle qu'on ne la trouve pas exclusivement au Japon. En Europe, ces deux personnages n'auraient eu aucune chance de se rapprocher l'un de l'autre. Mais dans une ville où ni l'un ni l'autre n'éprouve la nécessité de comprendre quoi que ce soit, ils se sentent soudain une proximité. Grâce à l'aide du "père de substitution", la fille apprend à s'accommoder de sa propre médiocrité. Ce film décrit une psychothérapie au de la langue exotisée, mais il ne produit aucune tentative de traduction et, par conséquent, rien on plus qui se perde par la traduction. Dommage que le roman homonyme d'Eva Hoffmann, Lost in Translation, soit moins connu que le film.
Les Jésuites au Japon portaient plus d'intérêt à la traduction que la cinéaste Sofia Coppola. Ils avaient beau être catholiques, ils voulurent non seulement dialoguer avec des païens, mais aussi traduire la Bible. Ils ont laissé un dictionnaire portugais-japonais. Sans les missionnaires portugais venus au Japon, nous n'en saurions pas tant aujourd'hui sur la langue parlée à cette époque. On écrivait beaucoup de livres à l'époque, certes, mais la culture écrite va son propre chemin et croise trop rarement celui de la langue courante.
Dans les première traductions de la Bible, on trouve juxtaposés des mots qui sont aujourd'hui catégoriquement séparés: cela tient de la nécessité où l'on était alors de traduire quelque chose de totalement étranger. Si maints passages des traductions semblent pleins de poésie, c'est que la langue écrite, devenue trop guindée, y rencontre la langue parlée.
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Par lanard, le 30/04/2013
Journal des jours tremblants : Après Fukushima précédé de Trois leçons de poétique de
Yoko Tawada
Quand j'écrivis mon livre 'Opium pour Ovide", je fus impressionnée par la politique commerciale britannique, qui avait discerné très tôt l'importance des "drogues" pour la réussite du commerce extérieur. Les Anglais ne pouvaient pas se passer de thé, mais ils n'avaient pas encore eux-même de "contre-drogues" en main, c'est-à-dire des drogues qu'ils auraient pu exporter vers la Chine. Ils eurent l'idée de vendre en Chine l'opium qu'ils faisaient produire en Inde. Dès 1796, le gouvernement chinois avait fait interdire les importations d'opium, mais les Anglais, grâce à des navires militaires là encore utilisés comme équipement de pouvoir, réussirent en 1839 à contraindre les Chinois à importer de l'opium.
Le thé aussi est une sorte de "drogue", car il fait partie des marchandises qui ne sont pas vitales mais donc on ne peut pas se passer dans la vie, ou qu'on peut présenter comme indispensables. De même, d'autres drogues parfumées tels le café ou les épices jouèrent un grand rôle dans l'histoire globale du commerce; En écrivant ce livre, je voulais reconduire les drogues vers la littérature. Si l'on veut ne pas être victime d'une nouvelle guerre de l'opium, il faut essayer de comprendre ce que l'extase procurée par les drogues a à voir avec la langue.
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