Bruce
Bechdel, 44 ans, de Beach Creek, est décédé de ses blessures après avoir été renversé par un semi-remorque sur la Route 150. Figure connue dans sa petite ville de Pennsylvanie, il avait repris l'entreprise de pompes funèbres familiale, activité qui complétait ses émoluments de professeur de littérature anglaise au collège. Il était marié à Helen avec qui il avait eu trois enfants, Alison, Christian et John. Tous vivaient dans un vieux manoir de la fin du XIXe siècle qu'il retapait à ses heures perdues. Une famille bien sous tout rapport brisée par le sort… du moins en apparence.
Car la vie de Bruce
Bechdel n'est que façade. Ses airs de bon père de famille cachent un despote obsédé par la restauration méticuleuse de sa maison, qui ne s'intéresse à ses enfants que lorsqu'il a besoin de bras supplémentaires. Un homme qui ne laisse s'exprimer sa sensibilité et son raffinement que dans sa passion des livres, du jardinage et de la décoration de son intérieur.
Simulacre également, cet accident fatal. Alison, dix-neuf ans, en est persuadée : son père s'est suicidé. En outre, à cette occasion, Alison apprend de la bouche de sa mère la dissimulation suprême : son père entretenait des liaisons homosexuelles avec de jeunes hommes. Cette révélation trouble d'autant plus la jeune fille qu'elle avait annoncé peu de temps auparavant ses penchants lesbiens à sa famille. Désormais, pour elle, son père "«s'est tué parce que c'était un pédé honteux maniaco-dépressif qui ne supportait pas de vivre une seconde de plus dans cette petite ville bornée.»"
Le titre à double sens de ce roman graphique est à l'image de son propos : il ne faut pas se fier aux apparences. Effectivement, il n'y a rien de drôle dans ce Fun(eral) Home.
Alison Bechdel, dans une série de flash back, y analyse sa relation complexe avec son père. Chaque retour en arrière est l'occasion pour elle de creuser plus profond encore pour percer la personnalité de cet homme affectivement distant mais avec lequel elle se trouvait en parfaite harmonie dès qu'il s'agissait de littérature. Ce sont d'ailleurs sur des références littéraires à Camus, Joyce, Fitzgerald,
Wilde ou
Proust qu'elle s'appuie pour bâtir son récit. S'il n'est pas besoin de connaître toutes les œuvres auxquelles il est fait référence pour suivre le cours de la démonstration, c'est sûrement préférable si l'on veut en saisir toutes les subtilités et ne pas ressentir, comme moi, une certaine pesanteur.
Aux Etats-Unis, Fun home a été comparé au
Maus d'
Art Spiegelman et au
persepolis de
Marjane Satrapi, deux autres récits autobiographiques célèbres. Si avec le second,
Bechdel présente certaines similitudes au niveau du dessin (trait graphique, usage du noir et blanc, rehaussé de gris/bleu chez
Bechdel), je n'ai pas retrouvé dans Fun Home l'universalité de
Maus. Fun Home est avant tout un récit très (trop ?) personnel, analytique et cérébral qui manque cruellement de chaleur.
Bechdel dit d'ailleurs qu'à la mort de son père, elle se plaisait à "«détecter chez l'autre le tressaillement du chagrin qui se dérobait à (elle).»"
Autant de raisons qui font certainement que je suis resté très extérieur à cette histoire qui est pourtant intéressante pour sa peinture d'une société américaine des années 1960-70 en pleine mutation et son parallèle sur les parcours opposés vers l'homosexualité que vont emprunter Alison et son père. "« Prendre parti(e) est héroïque, et je n'ai rien d'un héros. Qu'est-ce qui en vaut réellement la peine ?"
"Il m'est quelquefois arrivé de penser que j'aurais préféré prendre position. Mais je n'ai jamais envisagé ça étant jeune. Je crois que je n'y ai vraiment pensé qu'après la trentaine. Regardons les choses en face, tout paraît différent passé cet âge. A 43ans, j'ai du mal à voir quels avantages j'en aurais tiré, même si j'avais fait mon choix quand j'étais jeune. »"
Avec Fun Home,
Alison Bechdel réhabilite ce père qui se révélera plus proche d'elle qu'elle ne le croyait, et lui exprime (trop tard) tout son amour.
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