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ISBN : 2070404021
Éditeur : Gallimard (1998)


Note moyenne : 4.12/5 (sur 1180 notes) Ajouter à mes livres
Résumé :
"Solennels parmi les couples sans amour, ils dansaient, d'eux seuls préoccupés, goûtaient l'un à l'autre, soigneux, profonds, perdus. Béate d'être tenue et guidée, elle ignorait le monde, écoutait le bonheur dans ses veines, parfois s'admirant dans les hautes glaces des... > voir plus
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Critiques, analyses et avis

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    • Livres 5.00/5
    Par Laurence64, le 22 octobre 2012

    Laurence64
    J'avais 17 ans. Je plongeais dans "Belle du Seigneur" pavé pour lequel j'avais cassé ma rachitique tirelire d'étudiante. Gallimard se refusait alors à publier une édition de poche. Maudits soient certains choix éditoriaux! La journée s'achevait dans les gris. Vers 17H, j'ouvrais LE roman. Lorsque je relevais la tête, le jour baignait encore la pièce. La dernière page était tournée, une nouvelle journée débutait. Il était 8H ou 10H. Je ne me souviens pas très bien.Mais je ne suis pas allée à la fac. Je devais me nourrir et recommencer. J'ai donc recommencé l'histoire fabuleuse d'Ariane et de Solal avec plus d'empressement que je n'en mis pour apaiser les gargouillements et autres borborygmes de mon estomac vindicatif.
    Ceci est une anecdote vraie.
    Depuis, les années ont passé. J'ai relu à deux ou trois autres reprises ce livre (qui reste à jamais mon livre, celui qu'aucun autre ne peut supplanter). Pas récemment. Mais mon admiration pour Albert Cohen et ma ferveur pour Belle du Seigneur sont suffisamment intactes pour que je me lance dans l'exercice d'une critique.
    Je commence donc:
    Belle du Seigneur est la tragédie de l'amour absolu. Une tragédie moderne qui n'a rien à envier à l'Antique. Une tragédie qui serpente dans des chemins buissonniers foisonnants, luxuriants, tour à tour lumineux et obscurs, insouciants ou ombrageux, charmeurs ou couleur de plomb. Belle du Seigneur c'est le drame de la lucidité (lucidité du héros, lucidité du romancier qui ne cesse d'apparaître au fil des pages), une méchante lucidité qui espère malgré tout, qui se refuse à désespérer. Seule Ariane voit des lendemains radieux. Solal l'amoureux, acteur et observateur, assiste, impuissant, à la fin qu'il sait écrite d'avance. Il se démène dans le sublime et se gausse de l'idéal et de l'élevé. Empli de compassion pour son amante si naïve, il est doté d'un double inattendu. La prosaïque Mariette monologue entre cuisine et ménage, commente longuement dans des pages serrées pleines de bon sens. Comme Solal son affection pour Ariane est totale, comme Solal, elle observe. Comme lui, elle prédit. Mais lui s'agite sur les hauteurs sociales, elle trime parmi les gens du peuple. Leurs points de vue convergent mais leurs actes divergent: Mariette a exclu le sublime de la vie de couple. Pour durer, l'amour doit accepter le quotidien. Si il avait fallu, Mariette, elle, serait allée aux toilettes avec son homme. On ne peut rester sur les sommets: l'oxygène manque.

    Belle du Seigneur, c'est l'Europe de l'entre-deux-guerres. C'est la Société Des Nations à l'aube du nazisme, servile et veule, gangrenée déjà par l'antisémitisme et le goût du pouvoir. C'est la lâcheté, les grimaces sociales. Ce sont les babouineries. Merci Monsieur Cohen pour ces pages! Jamais écrivain n'avait dépeint avec tant de verve et de truculence les petits et grands arrangements sociaux.
    Belle du Seigneur, c'est aussi la bourgeoisie protestante et bien-pensante, mesquine jusque dans ses suçotements dégoûtants. Antoinette Deume, jamais je ne vous ai oubliée. Encore aujourd'hui, je guette la moindre trace de petitesse dans mon existence afin de ne jamais, jamais vous ressembler. Il y a des lectures qui laissent une empreinte indélébile.
    Belle du Seigneur, c'est le vent ébouriffant des Valeureux, personnages légendaires et caricaturaux, frères de Usbek, Rica et Candide. C'est l'humanité dans ce qu'elle a de folie et de sagesse. C'est l'humanité qui pue des pieds en demeurant digne, celle qui ment et donne, vole et compatit, celle qui jamais ne rejoindra les rangs des adorateurs de bottes. C'est l'humanité imparfaite et cocasse qui permet de souffler, de se réjouir. Ce sont les légendes orientales qui s'opposent à l'esprit cartésien. C'est la bouffonnerie qui fait un pied de nez aux babouineries.
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    • Livres 5.00/5
    Par Ode, le 13 octobre 2012

    Ode
    Que serait devenu l'amour de Tristan et Iseult s'ils s'étaient enfuis définitivement dans la forêt ? La passion, isolée et libérée de tout obstacle, peut-elle survivre à l'épreuve du temps ? C'est, entre autres, la question qu'explore Albert Cohen dans ce monument de la littérature du XXe siècle qu'est Belle du seigneur.
    « Entre autres », car ce roman qui se passe à Genève dans les années 30 ne se limite pas à analyser la passion flamboyante du brillant Solal pour la délicate Ariane. Il pointe aussi les travers d'une époque. Les navrantes journées de travail d'Adrien Deume, le fat et paresseux mari d'Ariane, alimentent une critique acerbe de la bureaucratie, en l'occurrence la Société des Nations (dont Solal est le Sous-Secrétaire Général), censée œuvrer pour la paix après la guerre de 1914-1918, mais qui n'arrive même pas à endiguer la montée de l'antisémitisme en son sein. Avec les préjugés et les bassesses des parents Deume, l'auteur raille les conventions étriquées de la petite la bourgeoisie. le récit vire même au burlesque quand ce sont "Les Valeureux" - les truculents oncles et cousins de Solal, "Juifs du soleil et du beau langage" débarqués de l'île grecque de Céphalonie - qui font office de Candide pour ridiculiser les codes et l'hypocrisie de la haute société.
    Pour en revenir à l'idée de départ, la relation entre Solal et Ariane sert de terrain d'expérience à Albert Cohen pour décortiquer chaque étape de la passion amoureuse, depuis le premier moment de séduction, jusqu'aux ravages finaux, comme jamais personne ne l'avait fait avant lui - sauf, peut-être, Laclos dans Les liaisons dangereuses ou Tolstoï dans Anna Karénine.
    L'épisode des « yeux frits », où Solal annonce à Ariane qu'il va réussir à la séduire est un moment d'anthologie. Je relirais le livre cent fois rien que pour ce passage où tout bascule, où Ariane lâche prise et s'ouvre à cet amour interdit, quelles qu'en soient les conséquences. Cette passion, l'auteur l'explore de l'intérieur avec les remarquables monologues de la jeune femme, ces pensées qui débordent comme un fleuve sans ponctuation. Une Ariane idéaliste qui s'acharne à se montrer sous son meilleur jour, à occulter la moindre trace de trivialité du quotidien, à combler le silence de musique, pour faire durer l'émerveillement du début. En face, Solal regarde se consumer les sentiments qu'il a allumés et s'y brûle volontairement, organisant leur fuite, puis dissimulant son éviction de la SDN, pour entretenir chez Ariane l'illusion du bonheur. Il boit cet amour fou jusqu'à la lie, tout en ayant conscience que leur entreprise est vouée à l'échec.
    La conclusion est sans appel : pour exister, la passion doit se nourrir de l'obstacle, se griser du danger. Les amoureux livrés à eux-mêmes, au ban de la société, finissent par étouffer dans leur bulle. C'est vrai, il n'y a pas d'amour heureux, mais combien de merveilleuses pages les grandes passions ont-elles inspiré ! Belle du Seigneur en fait un millier, et j'aurais voulu que cela ne s'arrête jamais.
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    • Livres 5.00/5
    Par Nastasia-B, le 15 juillet 2012

    Nastasia-B
    Ce livre est un très gros morceau, au propre comme au figuré. Si vous détestez les gros livres, alors abstenez-vous. Par contre si vous aimez les petites visions corrosives sur l'amour, la vie en société, les préjugés, les gens de toutes classes et de toutes origines. Que dis-je, corrosives? Et si c'était simplement réaliste et magistralement écrit, parfois avec un abandon total de ponctuation, comme le cours de la parole. Un livre qui parle en somme, un monument assurément.
    L'histoire, en 2 mots et très succinctement (car vous imaginez qu'on ne peut réduire à quelques lignes plus de 1000 pages de prose et parce que d'autres l'on décrite mieux que moi ailleurs), s'ouvre sur une conquête amoureuse, celle d'Ariane, une belle suissesse de bonne famille bien chrétienne qui s'ennuie à Mourir avec son époux légitime, Adrien Deume sous fifre à la Société des Nations (SDN, ancêtre de l'ONU). le conquérant, c'est Solal (voir Solal & MANGECLOUS), un juif grec, beau et ténébreux, numéro 2 de la SDN. La scène de la conquête au chapitre XXXV est un monument difficilement égalable. Au cours du roman, on navigue dans les visions et monologues intérieurs des personnages.
    Mais l'œuvre de Cohen ne traite pas, à mon sens, de l'action de tomber amoureux, de réussir une conquête difficile ou de l'extraordinaire extase partagée que vivent les amants animés par ce sentiment mais bien plutôt de l'odieuse, de la décisive, de l'insurmontable question : Comment sauver l'amour de l'usure? Albert Cohen nous dresse un panorama de ce combat perdu d'avance, de comment un couple pour arriver à ne pas se lasser l'un de l'autre est obligé de déployer toutes sortes d'artifices, qui pourtant n'atteignent jamais le résultat escompté. Ainsi, l'auteur nous fait-il toucher du doigt l'étrange analogie entre amour et toute autre forme d'addiction, où rien n'égalera jamais le premier shoot et où l'on ne récolte qu'une destruction de soi-même à vouloir persévérer dans le traitement.
    Ne ratez pas l'écriture au vitriol de l'homme très expérimenté qu'était l'auteur au moment où il écrivait Belle du seigneur. Les monologues foisonnants et déjantés d'Ariane valent aussi le détour et semblent jouir d'un lien de filiation directe avec ceux de "Mademoiselle Else" d'Arthur Schnitzler. Et puisque j'en suis aux influences juives autrichiennes, n'y aurait-il pas un soupçon du couple Stefan Zeig / Lotte Altmann dans la paire que forment Solal et Ariane ? Mais bien sûr, tout ceci n'est que mon avis, c'est-à-dire, pas grand chose.
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    • Livres 4.00/5
    Par Marple, le 21 avril 2012

    Marple
    J'ai mis 4 étoiles à Belle du Seigneur, parce que je trouve que c'est un 'grand' livre, avec du souffle, une originalité, un style particulier, beaucoup de finesse dans la description de la société et ses faux-semblants, beaucoup de justesse aussi dans les personnages et leur évolution au cours de ce huis-clos amoureux...
    Pourtant, ce livre m'a vraiment dérangée quand je l'ai lu, j'en ai gardé un souvenir agacé et j'ai retrouvé ces impressions mitigées en le feuilletant pour écrire ma critique.
    En fait, le sentiment amoureux est tellement exacerbé et lyrique qu'il en devient mièvre et un peu écoeurant...
    On sent que Solal et Ariane, magré leur fragilité et leur part d'ombre, sont deux individus solaires, brillants et attachants. Et c'est un vrai gâchis de les voir se détruire à vouloir s'aimer trop absolument ! En lisant, j'avais envie de secouer Ariane et de lui dire 'Retournez à Genève, que Solal trouve du boulot, toi aussi ou alors écris ton fameux roman, voyez des gens, lisez des livres, faites des enfants, promenez-vous en montagne, acceptez le quotidien et la routine, ils peuvent être très beaux aussi !'. Evidemment, si elle avait suivi mes conseils, la littérature aurait perdu un chef d'oeuvre. Mais Ariane et Solal auraient peut-être gagné une longue vie d'amour d'ensemble, et plein de petits moments de bonheur.
    Bref, la philosophie de Belle du Seigneur, cette recherche impossible d'absolu et de pureté, ne correspond pas du tout à ma façon de voir les choses. D'où certainement mon agacement à la lecture.
    Toutefois, je pense que c'est un livre à lire absolument, qui laisse une empreinte durable, peut toucher ou faire réfléchir à la vie.
    A lire aussi pour tout ce qui passe autour d'Ariane et Solal.
    Le monde minuscule d'Adrien d'abord : on se prend à sourire franchement lors des passages légers, mais, à d'autres moments, il devient presque touchant à force d'être si benêt et 'à côté de la plaque'...
    Les monologues intérieurs de la femme de ménage d'Ariane, pleins de sens pratique et d'incompréhension devant les lubies de sa patronne...
    La caricature de tous les petits-bourgeois hypocrites et mesquins...
    Le discours sur la séduction/babouinerie que Solal fait à Ariane, justement pour la séduire...
    Le style, parfois ampoulé, parfois indigeste, mais qui, pour moi, s'adapte parfaitement à ce long roman et donne la preuve du talent d'Albert Cohen...
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    • Livres 4.00/5
    Par ibon, le 23 septembre 2014

    ibon
    Que retient-on des années après l'avoir lu?
    D'abord que c'est une histoire d'amour mémorable. Celle de Solal et d'Ariane. J'ai retenu la scène de la rencontre. Lui, au dessus de la mêlée, homme cynique et charmeur désabusé, se donne trois heures pour charmer la belle Ariane, pourtant mariée mais très seule dans son couple. C'est une histoire avec ces fulgurances mais aussi des scènes subtilement décrites sur l'usure du couple et cette fin... magnifique.
    Que la SDN (Société des Nations) est un ramassis de paresseux dont le mari d'Ariane, Adrien Deume, est un beau spécimen. Et il cumule bien d'autres tares.
    Que la famille Deume vaut le détour. Et pas seulement pour avoir engendré le fils nommé plus haut. Quel couple Antoinette et Hippolyte Deume! Ce dernier est le petit père qui subit les humeurs de sa terrible femme et s'en échappe quand il le peut vers son établi en traînant ses chaussons qui couinent sur le parquet ciré.
    Pour moi "Belle du Seigneur", c'est un pavé qui contient des moments de grâce et de tragédie mais aussi des morceaux comiques. Ceux qui me reviennent à l'esprit concernent Mangeclous - le fort en gueule, l'escroc qui ne trompe personne- et le brave Hippolyte Deume.
    Et quand ces deux-là se rencontrent, il devient difficile de contenir un fou rire.
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Citations et extraits

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  • Par GeraldineB, le 20 octobre 2014

    "Tout sera bien, tu verras, dit-il, et il sourit de cette devise des malheureux."

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  • Par bibliofille, le 11 novembre 2007



    Les autres mettent des semaines et des mois pour arriver à aimer, et à aimer peu, et il leur faut des entretiens et des goûts communs et des cristallisations. Moi, ce fut le temps d’un battement de paupières. Dites moi fou, mais croyez-moi. Un battement de ses paupières, et elle me regarda sans me voir, et ce fut la gloire et le printemps et le soleil et la mer tiède et sa transparence près du rivage et ma jeunesse revenue, et le monde était né, et je sus que personne avant elle, ni Adrienne, ni Aude, ni Isolde, ni les autres de ma splendeur et jeunesse, toutes d’elle annonciatrices et servantes.

    …………

    Volontaire bannie comme moi, et elle ne savait pas que derrière les rideaux je la regardais. Alors, écoutez, elle s’est approchée de la glace du petit salon, car elle a la manie des glaces comme moi, manie des tristes et des solitaires, et alors, seule et ne se sachant pas vue, elle s’est approchée de la glace et elle a baisé ses lèvres sur la glace. Ô ma sœur folle, aussitôt aimée, aussitôt aimée par ce baiser à elle-même donné. Ô élancée, ô ses longs cils recourbés dans la glace, et mon âme s’est accrochée à ses longs cils recourbés. Un battement de paupières, le temps d’un baiser sur une glace, et c’était elle, elle à jamais. Dites-moi fou mais croyez-moi. Voilà, et lorsqu’elle est retournée dans la grande salle, je ne me suis pas approché d’elle, je ne lui ai pas parlé, je n’ai pas voulu la traiter comme les autres.

    ……….



    Ô elle dont je dis le nom sacré dans mes marches solitaires et mes rondes autour de la maison où elle dort, et je veille sur son sommeil, et elle ne le sait pas, et je dis son nom aux arbres confidents, et je leur dis, fou des longs cils recourbés, que j’aime et j’aime celle que j’aime, et qui m’aimera, car je l’aime comme nul autre ne saura, et pourquoi ne m’aimerait-elle pas, celle qui d’amour peut aimer un crapaud, et elle m’aimera, m’aimera, m’aimera, la non-pareille m’aimera, et chaque soir j’attendr
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  • Par Melopee, le 11 juin 2011

    Tu l'aimes et tu veux qu'elle t'aime, et tu ne peux tout de même pas aimer un chien parce qu'il vaut mieux qu'elle ! Eh bien alors séduis, fais ton odieux travail de technique et perds ton âme. Force-toi à l'habileté, à la méchanceté. [...] Tu n'es pas encore enraciné et des méchancetés trop marquées la repousseraient. Il leur reste un peu de bon sens au début. Par conséquent, du tact et de la mesure. Se borner à lui faire sentir que tu es capable d'être cruel. [...] Elle sera indignée, mais son tréfonds aimera. Lamentable de devoir déplaire pour lui plaire. Ou encore un masque subitement impassible, des airs absents, une surdité soudaine. Ne pas répondre par distraction feinte à une question qu'elle te pose la désarçonne mais ne lui déplaît pas. C'est une gifle immatérielle, une ébauche de cruauté, un petit plain-pied sexuel, une indifférence de mâle. De plus, ton inattention augmentera son désir de captiver ton attention, de t'intéresser, de te plaire, la remplira d'un sentiment confus de respect. Elle se dira, non, pas se dira, mais vaguement sentira, que tu es habitué à ne pas écouter toutes ces femmes qui t'assaillent, et tu seras intéressant.
    [...] Qui est cruel est sexuellement doué, capable de faire souffrir, mais aussi de donner certaines joies, pense le tréfonds. Un seigneur quelque peu infernal les attire, un sourire dangereux les trouble. [...]

    Donc, pendant le processus de séduction, prudence et y aller doucement. Par contre, dès qu'elle sera ferrée, tu pourras y aller. Après le premier acte, curieusement dénommé d'amour, il sera même bon, à condition qu'il ait été réussi et approuvé avec enthousiasme par la balbutiante pauvrette, il sera même bon que tu lui annonces qu'elle souffrira avec toi. Encore transpirante, et contre toi collante, elle te répondra alors que peu lui importe, que la souffrance avec toi ce sera encore du bonheur. [...]
    Lorsqu'elle est entrée en pleine passion, donc cruautés ouvertes. Mais dose-les. Sois cruel avec maîtrise. Le sel est excellent mais pas trop n'en faut. Par conséquent, alternances de duretés et de douceurs, sans oublier les obligatoires ébats. [...]

    Ne renonce jamais aux cruautés qui vivifient la passion, et lui redonnent du lustre. Elle te les reprochera mais elle t'aimera. Si par malheur tu commettais la gaffe de ne plus être méchant, elle ne t'en ferait pas grief, mais elle commencerait à t'aimer moins. Primo, parce que tu perdrais de ton charme. Secundo, parce qu'elle s'embêterait avec toi, tout comme avec un mari. Tandis qu'avec un cher méchant on ne bâille jamais, on le surveille pour voir s'il y a une accalmie, on se fait belle pour trouver grâce, on le regarde avec des yeux implorants, on espère que demain il sera gentil.
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  • Par laurajum, le 07 octobre 2010

    « Tu es belle, lui dit-il. Viens sur mes genoux. »
    Elle obéit avec empressement, mit sa joue en position amoureuse. Hélas, un borborygme s’éleva avec des volutes de contrebasse, mourut soudain, et elle toussa pour le détruire et l’embrouiller rétroactivement par un bruit antagoniste. Il lui baisa la joue pour faire atmosphère naturelle et adoucir cette humiliation. Mais aussitôt, majestueux, un autre borborygme retentit qu’elle camoufla en se raclant la gorge. Contre un troisième, d’abord caverneux, puis mignon et ruisselet, elle lutta en appuyant sa main subrepticement mais fort, afin de le comprimer et réduire, mais en vain. Un quatrième survint en mineur, triste et subtil. Plaçant tout son espoir en un changement de position, elle s’assit sur le fauteuil en face et dit à très haute voix qu’il faisait beau. [...] un nouveau borborygme s’éleva, un beau borborygme, très réussi, élancé et divers, tout en spirales et fioritures, pareil à un chapiteau corinthien. Ensuite, il y en eut plusieurs à la fois, dans le genre grandes orgues, avec basson, bombarde, cor anglais, flageolet, cornemuse et clarinette. Alors, de guerre lasse, elle dit qu’il lui fallait s’occuper du dîner.(Belle du Seigneur, p. 825-826)
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  • Par dbreit, le 06 novembre 2012

    Elle se précipita lorsque la sonnette retentit. Mais arrivée dans le vestibule, elle fit demi-tour. Avait-elle bien enlevé la poudre ? De retour au salon, elle resta devant la glace, s'y regarda sans s'y voir. Le sang battant à ses oreilles, elle se décida enfin, s'élança, faillit tomber, ouvrit la porte. Comment allez-vous ? lui demanda-t-elle avec le naturel d'un chanteur d'opéra faisant du parlé.
    La respiration difficile, elle le précéda dans le salon. Un sourire immobile posé sur ses lèvres, elle lui indiqua un fauteuil, s'assit à sont tour, tendit le bas de sa robe, attendit. Pourquoi ne lui parlait-il pas ? Lui avait-elle déplu ? Il restait peut-être de la poudre. Elle passa sa main sur son nez, se sentit dépourvue de charme. Parler ? Sa voix serait enrouée, et s'éclaircir la gorge ferait un bruit affreux. Elle ne se doutait pas qu'il était en train d'adorer sa gaucherie et qu'il gardait le silence pour la faire durer.
    Lèvres tremblantes, elle lui proposa une tasse de thé. Il accepta avec impassibilité. Guindée, les joues enflammées, elle versa du thé sur le guéridon, dans les soucoupes, et même dans les tasses, demanda pardon, tendit ensuite d'une main le petit pot à lait de l'autre les rondelles de citron. Laine ou coton ? demanda-t-elle. Il eut un rire, et elle osa le regarder. Il eut un sourire, et elle lui tendit les mains. Il les prit, et il plia genou devant elle. Inspirée, elle plia le genou devant lui, et si noblement, qu'elle renversa la théière, les tasses, le pot à lait et toutes les rondelles de citron. Agenouillés, ils étaient ridicules, ils étaient fiers et beaux, et vivre était sublime."
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Philippe Marchandise présente Albert Cohen, "Belle du Seigneur"
Avec cet ample roman, dont le titre aurait pu être le livre de l'Amour, c'est une fresque de l'éternelle aventure de l'homme et de la femme que nous offre l'auteur de Solal, de MANGECLOUS...








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