ISBN : 2070404021
Éditeur : Gallimard (1998)


Note moyenne : 4.21/5 (sur 403 notes) Ajouter à mes livres
« Solennels parmi les couples sans amour, ils dansaient, d'eux seuls préoccupés, goûtaient l'un à l'autre, soigneux, profonds, perdus. Béate d'être tenue et guidée, elle ignorait le monde, écoutait le bonheur dans ses veines, parfois s'admirant dans les hautes glaces de... > voir plus
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Critiques et avis

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    • Livres 5.00/5
    Par LiliGalipette, le 01 octobre 2009

    LiliGalipette
    A Genève, quelques années avant le deuxième conflit mondial, Ariane Deume mène une vie morne aux côtés de son époux Adrien. Rien de plus important pour lui que les honneurs et la gloire. Obscur employé à la SDN, il est gratifié d'une promotion spectaculaire qu'il croit devoir à la sympathie que lui porte le sous-secrétaire général. Parfaitement stupide et imbu de lui-même, il aime pérorer sur ses multiples grâces et talents. Mari assommant et encombrant, il est convaincu que sa femme l'aime passionnément, en dépit de ses humeurs. Ce qu'il ne voit pas, c'est que sa femme lui échappe, au profit de Solal, le sous-secrétaire général dont il est tellement admiratif. Lumineux amants, Ariane et Solal vivent leur amour clandestin entre les murs de la maison des Deume. Entre eux, ce n'est que débauche de déclaration et surenchère d'efforts pour se plaire. Mais à ne vivre que d'amour, pour l'amour et dans l'amour, le couple s'auto-détruit.
    L'ami qui m'a prêté ce livre m'a dit un soir que c'est un ouvrage dont on ressort différent après l'avoir refermé. Ce à quoi mon n'amoureux a intelligemment répondu que c'est le cas de toute bonne lecture (et oui, devant des grillades et une bouteille de rosé, on philosophe chez moi!). L'un comme l'autre ont parfaitement raison. Après Belle du Seigneur, impossible de considérer l'amour avec les mêmes yeux. Si Tristan et Iseult, Roméo et Juliette ou Tarzan et Jane ont marqué l'histoire du sentiment amoureux, Ariane et Solal lui donnent un nouveau souffle. J'ai eu l'impression de lire le Cantique des Cantiques, revu à la sauce moderne pour mon plus grand plaisir. La déclaration initiale de Solal est bouleversante. C'est de la pure poésie, un sublime langage d'amour et de séduction. "Au premier battement de ses paupières, je l'ai connue. C'était elle, l'inattendue et l'attendue, aussitôt élue en ce soir de destin, élue au premier battement de ses longs cils recourbés. [...] Elle, c'est vous." (p 48)
    L'entreprise de séduction est bien différente. Epoustouflant discours de Solal! La leçon de séduction est parfaitement odieuse, elle décortique tous les rouages de l'amour, et pourtant, ça marche! Albert Cohen est un maître en rhétorique amoureuse. En rhétorique tout court en fait. Les dialogues des oncles juifs de Solal, ou monologues quand on considère la parfaite herméticité de certains discours, sont des morceaux de choix. La théâtralité est au coeur du langage de ces personnages qui expriment leur haute opinion d'eux-mêmes au travers de discours verbeux et ampoulés. Et Cohen ne se gêne pas non plus pour exprimer son mépris des petits bourgeois bigots genévois. Il dresse des portraits au vitriol. Ses descriptions m'ont rappelé les peintures de Jérome Bosch, ses chimères humaines, croisements curieux d'animaux affreux. Délicieux de lire le portait de Mme Deume, avec sa petite boulette de viande qui se balance. Délicieux de suivre les journées inutiles et bouffies d'orgueil d'Adrien. Born to be a cocu pourrait être une belle définition de son existence. "Elle lui avait dit qu'il était mignon et il en avait été tout fier. Mignon mais cocu. Tous les cocus étaient mignons. Tous les mignons étaient cocus." (p 773 et 774)
    J'ai pleuré de rire devant ces personnages grotesques, de petite envergure. Et chez tous les protagonistes, l'obsession de l'apparence, du paraître, est une névrose poussée à l'extrême. Passe encore qu'une amoureuse mette à sa toilette des soins particuliers, raffinés et interminables, mais l'accoutrement pittoresque que passe MANGECLOUS pour visiter son neveu confine au ridicule.
    Impressionnant de constater l'incroyable diversité des registres de langue. Ils se succèdent et se répondent d'un chapitre à l'autre. Chaque personnage a son propre langage, et c'est toute la narration qui s'en ressent. Quand les personnages sont triviaux, comme peuvent l'être Mme Deume ou les oncles, le texte s'épaissit, s'alourdit, devient pâteux. Quand il s'agit d'Ariane et Solal, le texte s'envole, lyrique, glorieux et léger. Il coule avec aisance, même si les phrases sont longues (des chapitres sans une marque de ponctuation, ça surprend au début...). Surprenant aussi le changement de point de vue, de narrateur. On passe d'un récit détaché à la troisième personne, d'un regard dédaigneux jeté sur le monde, aux considérations de la bonne ou aux révâsserie d'Ariane. Pendant plusieurs chapitres, le narrateur nous prépare à la rencontre des amants, en portant son attention sur eux seuls. Mais le récit des retrouvailles est le fait d'un autre personnage qui raconte a posteriori le dénouement d'un drame annoncé pendant cent pages. Troublant, mais très excitant, car on ne sait jamais qui va prendre la parole, ou plutôt qui va imposer sa voix. Ce livre me semble être une foule où chacun cherche à crier plus fort que l'autre. Insolite chapitre 36, dans lequel le mari et l'amant se partagent la voix narratrice pour parler de la même femme.
    Et tant d'autres détails exquis! La précision maniaque d'horloger suisse dans les horaires, les décomptes et les rendez-vous décompose le temps, le rend impalpable. le regard désenchanté jeté sur l'inefficacité de la SDN à la veille de la seconde guerre a de quoi dégoûter de la politique et des grandes organisations. L'antisémitisme de l'époque est décortiqué, amplifié, devient une obsession, une hantise, une composante banale du quotidien.
    Un seul regret tout de même. J'aurais peut-être dû lire Solal (1930) et MANGECLOUS (1938) avant Belle du Seigneur (1969). Tout le passé de Solal et de ses oncles, à peine esquissé dans Belle du Seigneur, indique qu'il y a des informations manquantes. On trouve notamment des personnes qui ont l'air d'être, ou d'avoir été, importants mais qui sont à peine développés, comme l'est la vieille amante Isolde. Encore un cycle littéraire que j'attaque par la fin...
    Et un extrait superbe pour finir en beauté.
    "Solal et son Ariane, hautes nudités à la proue de leur amour qui cinglait, princes du soleil et de la mer, immortels à la proue, et ils se regardaient sans cesse dans le délire sublime des débuts." (p 466)
    Huit jours pour lire ce monument de la littérature amoureuse. Huit jours à savourer ce livre comme un bonbon, gardé longtemps en bouche pour bien en extraire tout le sucre. Huit jours à me fabriquer un souvenir de lecture impérissable.
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    Critique de qualité ? (14 votes positifs)
    • Livres 5.00/5
    Par vincentf, le 26 juin 2010

    vincentf
    Qu'écrire en quelques lignes à propos d'un tel chef-d'œuvre ? Dire que le style de Cohen, charnel, puissant, iconoclaste, biblique, dérisoire, épique, tragique, absurde, foisonnant, luxuriant, inscrit Belle du Seigneur au sommet de l'expérience littéraire et bien plus que cela, de l'expérience humaine. Il y a dans cet amas de papier plus d'humanité que dans les corps qui se meuvent sans cesse devant nos yeux. Belle du Seigneur, roman d'amour, roman de la solitude, roman du social, roman juif, roman comique, roman tragique, tout y est. Les personnages sont d'une richesse infinie, Solal, le matérialiste, l'amoureux forcené, le lucide, le juif errant, le jaloux, le fou, le sous-bouffon déchu, le solitaire, le Don Juan tragique, le tendre, le violent, Ariane, la pudique, l'effrontée, la soumise, l'amoureuse absolue, la religieuse, le corps jubilant puis maudit, la naïve, Adrien Deume, idiot attendrissant, son père zozotant et sa mère grotesque, Les Valeureux, ridicules, sérieux, à mourir de rire, Mariette, délicieusement populaire. Mais les personnages ne sont rien. Tout est langage, fête et tragédie du langage, discours intérieurs interminables et géniaux, non-dits qui laissent le couple infernal glisser toujours plus bas, jusqu'à la mort, présente tout au long d'un roman qui mêle avec une force incroyable l'amour et la mort, le corps et l'esprit, tension constante de la passion amoureuse, tentative illusoire et nécessaire d'élever le corps au niveau de l'esprit, même si l'on sait, même si Solal, le lucide, sait que l'esprit n'existe pas, qu'il n'y a que le corps, malgré Dieu, fantôme aimé. Belle du Seigneur est une Bible, un monument vivant, une fresque éveillée, colorée, sans cesse mouvante, entraînant l'esprit du lecteur au plus profond de lui-même, au cœur de ses entrailles, de ses passions exaspérées retenues, du grotesque humain et de son sublime, parce que le sublime, c'est le grotesque, que les discours les plus extravagants, celui de Solal le premier soir au Ritz, ceux de MANGECLOUS, le monologue intérieur de Solal qui regarde sa bien-aimée coudre, les soliloques d'Ariane dans son bain, bien d'autres encore, farces profondes, humour qui frappe au cœur des douleurs les plus intimes, sont les plus beaux, les plus émouvants, ceux qui nous disent la vérité. Belle du Seigneur est aussi le roman de l'attente, Solal attendu par le petit Deume qui se prostitue pour l'illusion de la réussite, les amants qui s'attendent, se retrouvent, se perdent, puis s'enferment dans leur amour comme les juifs s'enfermaient dans les caves, se détruisent mutuellement, pour faire durer une passion impossible et nécessaire, et attendent ce qu'ils ont toujours attendu, la mort, le mythe de l'union éternelle, Roméo et Juliette. L'attente n'aboutit à rien. Tout n'est que théâtre, marionnettes de chair collées l'une à l'autre, puis os jetés aux chiens. Belle du Seigneur fait aimer la vie et haïr la mort. Tout est vanité, discours vides de sens, babouinerie, mais la babouinerie est ce qui fait de l'homme l'animal le plus beau et le plus faible, le plus pitoyable, celui que l'on ne peut qu'aimer avec passion, jusqu'aux extrémités de son être, jusque dans ce qu'il a de plus détestable. Cet amour fou et irrépressible de l'homme, cette passion sans borne d'Ariane et de Solal l'un pour l'autre, est ce qui sauve l'humanité en même temps qu'il est ce qui la détruit. Lire Belle du Seigneur, c'est se sentir plus que jamais humain.
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    Critique de qualité ? (14 votes positifs)
    • Livres 4.00/5
    Par Marple, le 21 avril 2012

    Marple
    J'ai mis 4 étoiles à Belle du Seigneur, parce que je trouve que c'est un 'grand' livre, avec du souffle, une originalité, un style particulier, beaucoup de finesse dans la description de la société et ses faux-semblants, beaucoup de justesse aussi dans les personnages et leur évolution au cours de ce huis-clos amoureux...
    Pourtant, ce livre m'a vraiment dérangée quand je l'ai lu, j'en ai gardé un souvenir agacé et j'ai retrouvé ces impressions mitigées en le feuilletant pour écrire ma critique.
    En fait, le sentiment amoureux est tellement exacerbé et lyrique qu'il en devient mièvre et un peu écoeurant...
    On sent que Solal et Ariane, magré leur fragilité et leur part d'ombre, sont deux individus solaires, brillants et attachants. Et c'est un vrai gâchis de les voir se détruire à vouloir s'aimer trop absolument ! En lisant, j'avais envie de secouer Ariane et de lui dire 'Retournez à Genève, que Solal trouve du boulot, toi aussi ou alors écris ton fameux roman, voyez des gens, lisez des livres, faites des enfants, promenez-vous en montagne, acceptez le quotidien et la routine, ils peuvent être très beaux aussi !'. Evidemment, si elle avait suivi mes conseils, la littérature aurait perdu un chef d'oeuvre. Mais Ariane et Solal auraient peut-être gagné une longue vie d'amour d'ensemble, et plein de petits moments de bonheur.
    Bref, la philosophie de Belle du Seigneur, cette recherche impossible d'absolu et de pureté, ne correspond pas du tout à ma façon de voir les choses. D'où certainement mon agacement à la lecture.
    Toutefois, je pense que c'est un livre à lire absolument, qui laisse une empreinte durable, peut toucher ou faire réfléchir à la vie.
    A lire aussi pour tout ce qui passe autour d'Ariane et Solal.
    Le monde minuscule d'Adrien d'abord : on se prend à sourire franchement lors des passages légers, mais, à d'autres moments, il devient presque touchant à force d'être si benêt et 'à côté de la plaque'...
    Les monologues intérieurs de la femme de ménage d'Ariane, pleins de sens pratique et d'incompréhension devant les lubies de sa patronne...
    La caricature de tous les petits-bourgeois hypocrites et mesquins...
    Le discours sur la séduction/babouinerie que Solal fait à Ariane, justement pour la séduire...
    Le style, parfois ampoulé, parfois indigeste, mais qui, pour moi, s'adapte parfaitement à ce long roman et donne la preuve du talent d'Albert Cohen...
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    Critique de qualité ? (17 votes positifs)
    • Livres 4.00/5
    Par chnain, le 21 mai 2008

    chnain
    Albert Cohen est un auteur remarquable : imaginatif, volubile, passionné, tendre et provocateur, sa maîtrise de la langue en a fait un auteur incontournable.
    Lorsque l'on découvre Cohen, il faut mieux lire ses œuvres dans un certain ordre chronologique, c'est pourquoi je vous conseille de commencer par Solal ou MANGECLOUS. Car l'œuvre de Cohen possède une très grande unité : les mêmes personnages interviennent dans chacun de ses romans. Ils forment une famille, d'ailleurs très attachante, d'oncles (les " Valeureux ", les " Merveilleux ") gravitant autour de Solal, le jeune neveu prodigue.
    Solal est d'ailleurs le personnage principal de Belle du seigneur. Ses oncles apparaissent encore, souvent ridicules, mais bavards, drôles et attachants (parfois proches de la parodie juive, mais Cohen semblait bien placé pour s'en moquer, et il ne les aimait pas moins). Mais Solal reste le centre du livre : c'est lui le séducteur qui choisit sa proie, Ariane, fille de nobles genevois, un peu simplette et surtout très romantique, et va l'amener à l'esclavage amoureux le plus complet.
    Mais comment se fait-il alors que ce livre soit jugé comme le " plus beau roman d'amour jamais écrit " ?
    Cohen nous décrit en effet la passion, mais en prenant les différents points de vue.
    Celui d'Ariane tout d'abord, et on y voit un humour très cynique à décrire les émotions et aspirations de la jeune femme, innocente, immature, rêveuse. le trait est parfois méchant, tant il se complaît à ridiculiser la jeune femme. Peut-on y voir de la mysoginie de la part de Cohen ? Oui, un peu sans doute. Mais c'est surtout qu'il veut montrer que l'amour est souvent au delà des êtres qui le vivent, plus beau, sublimé, et que rares sont ceux et celles qui savent s'engager dans un amour vrai jusqu'au bout. Les détails les plus mesquins viennent tacher cet amour, mais en même temps le quotidien fait partie de cet amour.
    Le point de vue de Solal est de son côté bien plus complexe, il est double. Car Solal recherche la perfection, l'amour vrai, celui qui va au-delà de l'apparence physique (d'où l'une de ses premières apparitions devant Ariane, déguisé en vieux clochard), ainsi que la pureté : un amour qui se passe des considérations sociales, du regard des autres, de la reconnaissance. Mais il est en même temps extrêmement lucide et s'aperçoit que l'amour idéal n'existe pas. Il en vient à être même dégoûté de l'acte sexuel, qu'Ariane accepte et désire avec honte.
    Et surtout, il comprend que le sentiment d'amour passionnel ne vit que dans l'obstacle, le manque, et sa tentative d'amour absolu , lorsqu'il en vient à s'enfermer avec Ariane dans un hôtel, après avoir quitté son boulot et sa famille, se solde par un échec : le dégoût, la lassitude vient remplacer l'amour.
    Constat cynique et poignant : il n'y a pas d'amour heureux…
    Belle du Seigneur reste encore un chef d'œuvre de la littérature moderne, à lire et relire, malgré sa taille volumineuse qui a failli me décourager. Certaines scènes sont vraiment drôles, notamment au début, lorsque Cohen s'amuse à décrire la bêtise de l'administration genevoise qu'il a lui-même connu, lorsqu'il parodie la noblesse hypocrite, lorsqu'aussi il décrit le processus quasi animal de la séduction…
    A ne pas rater !
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    Critique de qualité ? (11 votes positifs)
    • Livres 5.00/5
    Par Lyv, le 04 septembre 2011

    Lyv
    Belle du Seigneur, c'est plus de mille pages décrivant l'histoire d'amour de Solal et Ariane
    Solal est beau, intelligent, et a une excellente position. Toutes les femmes sont à ses pieds.
    Ariane, issue d'une famille noble, est mariée à Adrien Deume, un employé administratif que l'on ne peut s'empêcher de mépriser au bout de quelques pages. Certain de la fidélité d'Ariane, seul l'avancement de sa carrière le préoccupe. Or, Solal est son supérieur hiérarchique ! Ce dernier usera de cette position pour subtiliser Ariane à Adrien.
    Pour séduire Ariane, Solal se déguise en vieil homme laid, et lui déclame des poèmes. Mais elle a peur, et le chasse. Alors il décide de faire le beau, comme d'habitude, et cela fonctionne.
    Au début, leur amour est exaltant, enivrant. Elle quitte Adrien et ils s'en vont pour vivre leur passion loin de tout. Et puis, peu à peu vient l'ennui. Ils ne sortent plus, ne peuvent voir personne, et essaient tant bien que mal de combattre la monotonie.
    Je n'ai pu m'empêcher de faire le rapprochement avec Anna Karénine : L'isolement des amants, leur ennui au bout d'un moment.
    La différence est qu'Albert Cohen est loin d'être tragique. Au contraire, certains passages sont hilarants. Il n'hésite pas à ridiculiser ses propres personnages pour le bonheur du lecteur. Il critique le côté superficiel de la société dans laquelle il vit : les jeux de séduction ridicules, l'obsession de l'ascension sociale, la passion qui n'est finalement qu'éphémère.
    Malgré quelques longueurs - divers (longs) monologues intérieurs des personnages – ce roman est un chef d'œuvre, par sa densité et par sa force.
    L'amie qui m'a conseillé de le lire, il y a quelques années maintenant, m'a dit : "Il y a un avant et un après Belle du Seigneur". Je pense qu'elle a raison.
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Citations et extraits

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  • Par bibliofille, le 11 novembre 2007



    Les autres mettent des semaines et des mois pour arriver à aimer, et à aimer peu, et il leur faut des entretiens et des goûts communs et des cristallisations. Moi, ce fut le temps d’un battement de paupières. Dites moi fou, mais croyez-moi. Un battement de ses paupières, et elle me regarda sans me voir, et ce fut la gloire et le printemps et le soleil et la mer tiède et sa transparence près du rivage et ma jeunesse revenue, et le monde était né, et je sus que personne avant elle, ni Adrienne, ni Aude, ni Isolde, ni les autres de ma splendeur et jeunesse, toutes d’elle annonciatrices et servantes.

    …………

    Volontaire bannie comme moi, et elle ne savait pas que derrière les rideaux je la regardais. Alors, écoutez, elle s’est approchée de la glace du petit salon, car elle a la manie des glaces comme moi, manie des tristes et des solitaires, et alors, seule et ne se sachant pas vue, elle s’est approchée de la glace et elle a baisé ses lèvres sur la glace. Ô ma sœur folle, aussitôt aimée, aussitôt aimée par ce baiser à elle-même donné. Ô élancée, ô ses longs cils recourbés dans la glace, et mon âme s’est accrochée à ses longs cils recourbés. Un battement de paupières, le temps d’un baiser sur une glace, et c’était elle, elle à jamais. Dites-moi fou mais croyez-moi. Voilà, et lorsqu’elle est retournée dans la grande salle, je ne me suis pas approché d’elle, je ne lui ai pas parlé, je n’ai pas voulu la traiter comme les autres.

    ……….



    Ô elle dont je dis le nom sacré dans mes marches solitaires et mes rondes autour de la maison où elle dort, et je veille sur son sommeil, et elle ne le sait pas, et je dis son nom aux arbres confidents, et je leur dis, fou des longs cils recourbés, que j’aime et j’aime celle que j’aime, et qui m’aimera, car je l’aime comme nul autre ne saura, et pourquoi ne m’aimerait-elle pas, celle qui d’amour peut aimer un crapaud, et elle m’aimera, m’aimera, m’aimera, la non-pareille m’aimera, et chaque soir j’attendr
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  • Par Melopee, le 11 juin 2011

    Tu l'aimes et tu veux qu'elle t'aime, et tu ne peux tout de même pas aimer un chien parce qu'il vaut mieux qu'elle ! Eh bien alors séduis, fais ton odieux travail de technique et perds ton âme. Force-toi à l'habileté, à la méchanceté. [...] Tu n'es pas encore enraciné et des méchancetés trop marquées la repousseraient. Il leur reste un peu de bon sens au début. Par conséquent, du tact et de la mesure. Se borner à lui faire sentir que tu es capable d'être cruel. [...] Elle sera indignée, mais son tréfonds aimera. Lamentable de devoir déplaire pour lui plaire. Ou encore un masque subitement impassible, des airs absents, une surdité soudaine. Ne pas répondre par distraction feinte à une question qu'elle te pose la désarçonne mais ne lui déplaît pas. C'est une gifle immatérielle, une ébauche de cruauté, un petit plain-pied sexuel, une indifférence de mâle. De plus, ton inattention augmentera son désir de captiver ton attention, de t'intéresser, de te plaire, la remplira d'un sentiment confus de respect. Elle se dira, non, pas se dira, mais vaguement sentira, que tu es habitué à ne pas écouter toutes ces femmes qui t'assaillent, et tu seras intéressant.
    [...] Qui est cruel est sexuellement doué, capable de faire souffrir, mais aussi de donner certaines joies, pense le tréfonds. Un seigneur quelque peu infernal les attire, un sourire dangereux les trouble. [...]

    Donc, pendant le processus de séduction, prudence et y aller doucement. Par contre, dès qu'elle sera ferrée, tu pourras y aller. Après le premier acte, curieusement dénommé d'amour, il sera même bon, à condition qu'il ait été réussi et approuvé avec enthousiasme par la balbutiante pauvrette, il sera même bon que tu lui annonces qu'elle souffrira avec toi. Encore transpirante, et contre toi collante, elle te répondra alors que peu lui importe, que la souffrance avec toi ce sera encore du bonheur. [...]
    Lorsqu'elle est entrée en pleine passion, donc cruautés ouvertes. Mais dose-les. Sois cruel avec maîtrise. Le sel est excellent mais pas trop n'en faut. Par conséquent, alternances de duretés et de douceurs, sans oublier les obligatoires ébats. [...]

    Ne renonce jamais aux cruautés qui vivifient la passion, et lui redonnent du lustre. Elle te les reprochera mais elle t'aimera. Si par malheur tu commettais la gaffe de ne plus être méchant, elle ne t'en ferait pas grief, mais elle commencerait à t'aimer moins. Primo, parce que tu perdrais de ton charme. Secundo, parce qu'elle s'embêterait avec toi, tout comme avec un mari. Tandis qu'avec un cher méchant on ne bâille jamais, on le surveille pour voir s'il y a une accalmie, on se fait belle pour trouver grâce, on le regarde avec des yeux implorants, on espère que demain il sera gentil.
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  • Par laurajum, le 07 octobre 2010

    « Tu es belle, lui dit-il. Viens sur mes genoux. »
    Elle obéit avec empressement, mit sa joue en position amoureuse. Hélas, un borborygme s’éleva avec des volutes de contrebasse, mourut soudain, et elle toussa pour le détruire et l’embrouiller rétroactivement par un bruit antagoniste. Il lui baisa la joue pour faire atmosphère naturelle et adoucir cette humiliation. Mais aussitôt, majestueux, un autre borborygme retentit qu’elle camoufla en se raclant la gorge. Contre un troisième, d’abord caverneux, puis mignon et ruisselet, elle lutta en appuyant sa main subrepticement mais fort, afin de le comprimer et réduire, mais en vain. Un quatrième survint en mineur, triste et subtil. Plaçant tout son espoir en un changement de position, elle s’assit sur le fauteuil en face et dit à très haute voix qu’il faisait beau. [...] un nouveau borborygme s’éleva, un beau borborygme, très réussi, élancé et divers, tout en spirales et fioritures, pareil à un chapiteau corinthien. Ensuite, il y en eut plusieurs à la fois, dans le genre grandes orgues, avec basson, bombarde, cor anglais, flageolet, cornemuse et clarinette. Alors, de guerre lasse, elle dit qu’il lui fallait s’occuper du dîner.(Belle du Seigneur, p. 825-826)
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  • Par Kirby, le 24 avril 2012

    Sainte stupide litanie, chant merveilleux, joies des pauvres humains promis à la mort, sempiternel duo, immortel duo par la grâce duquel la terre est fécondée. Elle lui disait et redisait qu'elle l'aimait, et elle lui demandait, connaissant la miraculeuse réponse, lui demandait s'il l'aimait. Il lui disait et redisait qu'il l'aimait, et il lui demandait, connaissant la miraculeuse réponse, lui demandait si elle l'aimait. Ainsi l'amour en ses débuts. Monotone pour les autres, pour eux si intéressant.
    Infatigable en leur duo, ils s'annonçaient qu'ils s'aimaient, et leurs pauvres paroles les enthousiasmaient. Accolés, ils souriaient ou à demi riaient de bonheur, s’entre-baisaient puis se détachaient pour s'annoncer la prodigieuse nouvelle, aussitôt scellée par le travail repris des lèvres et des langues en rageuse recherche. Lèvres et langues unies, langage de jeunesse.
    Ô débuts, baisers des débuts, précipices de leurs destinées, ô les premiers baisers sur ce sofa d'austères générations disparues, péchés tatoués sur leurs lèvres, ô les yeux d'Ariane, ses yeux levés de suite, ses yeux clos de croyante, sa langue ignorante soudain habile. Elle le repoussait pour le regarder, bouche restée ouverte après le baiser, pour le voir et le connaître, voir encore cet étranger, l'homme de sa vie. Ta femme, je suis ta femme, tvaïa gêna, balbutiait-elle, et s'il faisait mine de s'écarter, elle s'agrippait. Ne me quitte pas, balbutiait-elle, et ils buvaient à la vie. A leurs vies mêlées.[...]
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  • Par Myrabelle, le 08 avril 2012

    A l'aurore, il la quittait doucement, attentif à ne pas la réveiller, allait chez lui. Parfois, ouvrant les yeux, elle protestait. Ne me quitte pas, gémissait-elle. Mais il s'arrachait aux bras qui le retenaient vaguement, la rassurait, lui disait qu'il reviendrait bientôt. Ces départs du matin, c'était parce qu'il ne voulait pas être vu moins parfait, non rasé et non baigné. C'était aussi parce qu'il avait peur, lorsqu'elle irait prendre son bain, d'entendre le grondement préliminaire et terrifiant de la chasse d'eau, tumulte funeste.
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Vidéo de Albert Cohen

François Mitterrand évoque Albert Cohen .
En décembre 1977, pour l'émission Apostrophes de Bernard Pivot consacrée à Albert Cohen (1895-1981), François Mitterrand, premier secrétaire du Parti socialiste, évoque sa passion littéraire pour l'écrivain (Antoine Perraud pour Mediapart).








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