La famille constitue une source romanesque intarissable.
Une fois encore, avec
Wisconsin, c'est une chronique familiale sur plusieurs décennies (1967 ; 1983 ; 2000), avec son lot de dysfonctionnements et de non-dits, qui m'a emporté au fil des pages et m'a touché au cœur.
Alors que dans les premiers temps je pensais me régaler d'une savoureuse chronique rurale, à la Tom Sawyer et Huckleberry Finn, la violence s'est invitée assez rapidement dans une scène où James et son copain Terry s'en prennent à une tortue alligator, tandis que le petit Billy assiste impuissant à l'agonie de la bête, la gueule sanguinolente, explosée par les pétards que les deux plus grands avaient placés.
Puis, c'est le retour à la ferme, où les enfants doivent faire face à la brutalité de leur père, un alcoolique qui méprise ses enfants et frappe sa femme, qu'il tient pour responsables de ses propres échecs et de sa vie ratée.
Tandis que sa mère et son jeune frère font profil bas pour mieux laisser passer les foudres paternelles, James est le seul à s'opposer frontalement à John Lucas. C'est en partie pour le défier qu'il se porte volontaire pour le Vietnam, sans avoir pleinement conscience de troquer l'enfer familial pour un autre enfer : la jungle vietnamienne et son conflit sans merci. Il y a dans cette partie du récit certaines des pages les plus fortes du roman.
En abordant les thèmes traditionnellement liés à l'exploration familiale (secrets familiaux, fraternité, filiation, transmission inter-générationnelle…) sous l'angle de la violence et de ses différents visages (violence conjugale, guerre, alcoolisme, racisme…),
Mary Relindes Ellis livre un premier roman dense et mélancolique, tout en sensibilité, pas pleurnichard ni misérabiliste.
Avec pudeur, les différents protagonistes de
Wisconsin prennent tout à tour la parole. le mal-être est palpable, les blessures à vif. La difficulté à communiquer avive les souffrances. Les silences dissimulent mal les douleurs enfouies.
Mary Relindes Ellis montre comment, sur les terres arides du
Wisconsin, l'homme n'a d'autre choix que d'endosser son rôle de mâle, tout à la fois prédateur et protecteur, attribué d'office à la naissance. Prisonnier de ce rôle, John Lucas se retrouve de facto dans l'impossibilité d'exprimer ses sentiments, de montrer ses failles. Il transformera sa frustration en violence, contre lui-même (alcoolisme) et contre les autres.
Comme son père, Bill, de loin le plus fragile des deux frères, connaîtra à l'adolescence une période alcoolisée autodestructrice. Aux yeux des autres habitants du village, cela ne fait pas un pli : tel père, tel fils. Comme s'il était condamné à reproduire les erreurs de son géniteur. Ernie et Rosemary, épaulés par Claire, vont l'aider à briser la fatalité.
Omniprésent, le cadre naturel majestueux du Midwest agit comme un baume apaisant sur les blessures de l'âme. C'est dans la nature toute puissante que les différents personnages puisent les forces nécessaires pour continuer le chemin de leur vie.
Grâce à elle, Claire ne perdra pas totalement la raison. C'est aussi là, au cœur de la forêt, qu'Ernie vient se ressourcer selon les croyances amérindiennes de son grand-père. Dans cette forêt, l'esprit des morts parle aux vivants et s'incarne même parfois pour leur indiquer la voie, comme cela sera le cas pour Bill.
Avec simplicité et justesse,
Wisconsin fait gonfler d'émotion le cœur du lecteur. le parcours des protagonistes est douloureux mais jamais plombant, car l'envie de vivre et le besoin de poursuivre sa route quoi qu'il arrive sont les plus forts. Plus forts que l'héritage familial, plus forts que les blessures physiques et psychiques.
Avec, au bout, l'espoir.
Un très beau roman à lire avec Elvis Presley, Roy Orbison, Simon & Garfunkel en bande-son (ou l'excellente compilation Summer of the 60s éditée par Arte
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